QuestionsQu'est-ce que le bonheur ?Le paradoxe d'Easterlin : l'argent rend heureux, mais pas la croissance
Qu'est-ce que le bonheur ?Une affaire de société

Le paradoxe d'Easterlin : l'argent rend heureux, mais pas la croissance

Le paradoxe d'Easterlin ; le paradoxe bonheur-revenu ; la comparaison sociale

Richard Easterlin 1926 · 2024Au-delà d'un certain niveau, devenir plus riche ne rend pas une société plus heureuse.
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Ce qu'il soutient

Le bonheur dépend en grande partie de la comparaison avec les autres et de ses attentes, pas seulement du revenu. Quand le pays s'enrichit, les attentes montent avec lui et annulent l'effet attendu : la croissance seule n'améliore pas durablement le bonheur moyen.

Pourquoi

Les riches sont plus heureux que les pauvres, mais quand tout le pays s'enrichit, personne ne se sent plus haut : on se compare.

La même idée à travers l'histoire
Karl Marx1849Marx (Travail salarié et capital) : une maison, petite ou grande, répond à tous les besoins tant que les maisons voisines sont aussi petites. Si un palais s'élève à côté, elle se rétrécit en cabane. Easterlin le cite en 1974 comme l'idée de départ : on juge son logement, et sa vie, par rapport à ceux des autres.
Richard Easterlin1974« Does Economic Growth Improve the Human Lot? » : à partir de trente sondages dans dix-neuf pays (1946-1970), Easterlin constate que les riches se disent plus heureux que les pauvres dans chaque pays, mais que le bonheur moyen ne suit pas la richesse des pays ni, aux États-Unis, la croissance. Il l'explique par la comparaison avec une norme qui monte avec le niveau de vie.
Richard Easterlin2010Easterlin et ses collègues (Proceedings of the National Academy of Sciences) reprennent la question avec des pays en développement, les pays de l'Europe de l'Est et davantage de pays riches : à long terme (dix ans ou plus), le bonheur n'augmente pas quand le revenu du pays augmente. À court terme, bonheur et revenu montent et baissent ensemble.
En bref

« Le paradoxe d'Easterlin : l'argent rend heureux, mais pas la croissance » est un argument de Richard Easterlin (Easterlin, « Does Economic Growth Improve the Human Lot? » (1974), 1974) sur la question « Qu'est-ce que le bonheur ? » (réponse : une affaire de société). Sa thèse : Le bonheur dépend en grande partie de la comparaison avec les autres et de ses attentes, pas seulement du revenu. Quand le pays s'enrichit, les attentes montent avec lui et annulent l'effet attendu : la croissance seule n'améliore pas durablement le bonheur moyen. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3, P4). AskPhilosophy présente 2 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Easterlin, « Does Economic Growth Improve the Human Lot? » (1974)
Valide avec une prémisse implicite

Dans un même pays, les riches se disent plus heureux que les pauvres : rien d'étonnant. On s'attend donc à ce que, si tout le pays s'enrichit, tout le pays soit plus heureux. En 1974, l'économiste américain Richard Easterlin regarde les sondages sur le bonheur faits depuis 1946 et trouve l'inverse : aux États-Unis, le pays devient bien plus riche et le bonheur moyen ne bouge pas vraiment. Son explication : on ne se sent pas riche en absolu, mais par rapport aux autres et à ses attentes. Si tout le monde monte d'un étage, personne ne se sent plus haut. Ce débat est resté vif pendant cinquante ans.

P1Dans un même pays, à un moment donné, les plus riches se déclarent en moyenne plus heureux que les plus pauvres. Easterlin le trouve dans toutes les enquêtes qu'il a rassemblées.
P2Mais quand le revenu de tout le pays augmente avec les années, le bonheur moyen n'augmente pas de façon régulière. Aux États-Unis depuis 1946, plus de revenu n'a pas été suivi systématiquement de plus de bonheur.
P3 · prémisse impliciteSi le bonheur dépendait seulement du revenu en lui-même (de ce qu'il permet d'acheter), alors un pays plus riche serait, en moyenne, plus heureux.
P4 · prémisse impliciteL'écart de bonheur entre riches et pauvres (P1) vient soit du revenu en lui-même, soit de la comparaison avec les autres : on juge sa situation par rapport à une norme, tirée de son expérience sociale.
Donc le bonheur dépend en grande partie de la comparaison avec les autres et de ses attentes, pas seulement du revenu. Quand le pays s'enrichit, les attentes montent avec lui et annulent l'effet attendu : la croissance seule n'améliore pas durablement le bonheur moyen.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3 et P4, l'ordinateur trouve un cas où les riches sont plus heureux dans chaque pays, où le bonheur moyen ne monte pas avec la croissance, et où la comparaison ne joue aucun rôle : par exemple si le bonheur ne dépend que du revenu en lui-même, mais que les statistiques de bonheur sont mal mesurées au fil des ans. Easterlin écarte cette piste en rassemblant des enquêtes de pays très différents, mais P3 et P4 sont bien des hypothèses.
Valide avec P3 et P4. P2 et P3 donnent : le revenu en lui-même n'explique pas le bonheur. P4 dit que l'écart entre riches et pauvres a une cause, soit le revenu seul, soit la comparaison. Il reste la comparaison. Le débat porte sur P2 (le bonheur moyen monte-t-il ou non avec la richesse d'un pays, et sur quelle durée ?) et sur P4 (n'y a-t-il pas d'autres explications, comme une mesure trop grossière ?). L'argument ne dit pas que l'argent ne compte pas : il dit que l'argent des autres compte aussi.
Analogie. Dans une salle de cinéma, celui qui est debout voit mieux que celui qui est assis. Mais si tout le monde se met debout, personne ne voit mieux, et tout le monde a mal aux jambes. Pour Easterlin, une partie du plaisir d'être riche est de l'être plus que les autres, et elle disparaît quand tout le monde monte.

Objections

2

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Betsey Stevenson et Justin Wolfers 2008 · attaque la prémisse 2

Avec des données plus récentes et plus de pays, il n'y a pas de paradoxe. Les pays riches sont en moyenne plus heureux que les pays pauvres, sans seuil où la richesse cesserait de compter. Et dans le temps, quand un pays croît, son bonheur moyen augmente. Les individus et les pays suivent la même relation : le revenu absolu compte, la comparaison un peu moins.

Easterlin répond
Easterlin et ses collègues Réponse d'Easterlin et al. (2010)
Les critiques selon lesquelles bonheur et revenu montent ensemble dans le temps résultent soit d'un artefact statistique, soit d'une confusion entre la relation de court terme et celle de long terme.
Le débat continue (notre résumé) Les deux camps sont d'accord que bonheur et revenu montent ensemble sur quelques années. Ils ne s'accordent pas sur la longue durée (dix ans ou plus), ni sur la façon de mesurer. Ce débat de chiffres n'est pas clos.
D
Daniel Kahneman et Angus Deaton 2010 · attaque la conclusion

Sur plus de 450 000 réponses, ils distinguent deux choses. Quand on évalue sa vie (« ma vie est-elle réussie ? »), la satisfaction monte régulièrement avec le revenu. Quand on mesure les émotions du quotidien (joie, stress, tristesse), elles montent aussi avec le revenu, mais plus rien ne progresse au-delà d'environ 75 000 dollars par an. Le revenu pèse donc en lui-même sur l'évaluation de la vie, et le plafond des émotions n'a pas besoin de la comparaison pour s'expliquer.

Easterlin répond
M
Matthew Killingsworth Réponse de Killingsworth (2021)
Avec plus d'un million et demi de réponses en temps réel, recueillies sur smartphone auprès de 33 391 adultes américains qui travaillent, il ne trouve aucun plafond du bien-être vécu au-dessus de 75 000 dollars par an : il continue de monter avec le logarithme du revenu.
K
Killingsworth, Kahneman et Mellers Collaboration entre adversaires (2023)
Les trois auteurs réanalysent les données de Killingsworth : le plafond existe, mais seulement chez les 20 % de personnes les moins heureuses. Chez les plus heureux, le bonheur continue de monter avec le revenu, et même plus vite. Les deux études, disent-ils, se concilient.
Le débat continue (notre résumé) Ces trois études comparent des personnes d'un même pays à un moment donné. Elles montrent que le revenu compte, ce que P1 admet déjà. Elles ne peuvent pas séparer le poids du revenu en lui-même de celui de la comparaison : c'est justement le point de départ d'Easterlin. Elles complètent le débat plus qu'elles ne le tranchent.