QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?Le pouvoir repose sur le consentement autant que sur la force
Qu'est-ce qu'une société juste ?L'égalité

Le pouvoir repose sur le consentement autant que sur la force

Antonio Gramsci 1891 · 1937Le pouvoir repose sur l'hégémonie culturelle, pas seulement la force.
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Ce qu'il soutient

Il peut et il doit y avoir une hégémonie avant l'arrivée au gouvernement : on ne peut pas compter seulement sur le pouvoir d'État et sur la force matérielle qu'il donne pour exercer la direction politique.

Pourquoi

Le pouvoir combine force et consentement : en Occident l'État n'est qu'une tranchée avancée, derrière laquelle se tient la société civile.

En bref

« Le pouvoir repose sur le consentement autant que sur la force » est un argument d'Antonio Gramsci (Cahiers de prison, Q 1, Q 7, Q 13 (1929-1934)) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : l'égalité). Sa thèse : Il peut et il doit y avoir une hégémonie avant l'arrivée au gouvernement : on ne peut pas compter seulement sur le pouvoir d'État et sur la force matérielle qu'il donne pour exercer la direction politique. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Cahiers de prison, Q 1, Q 7, Q 13 (1929-1934)
Valide avec une prémisse implicite

Pourquoi les dominés acceptent-ils si souvent l'ordre établi, alors qu'ils sont les plus nombreux ? Gramsci, qui écrit en prison sous Mussolini, répond que la force ne suffit pas. Une classe tient aussi parce qu'elle « dirige » : ses idées et ses valeurs passent pour évidentes, par l'école, la presse, l'Église, les associations. Il appelle cela l'hégémonie. Conséquence pratique : qui veut changer la société ne peut pas compter seulement sur la prise de l'appareil d'État. Nous rangeons l'argument dans la question de la société juste, du côté de l'égalité, parce que Gramsci veut renverser la domination d'une classe ; mais l'argument décrit comment le pouvoir tient plus qu'il ne dit ce qui est juste, et ce rangement reste approximatif.

P1Une classe est dominante de deux façons : « dirigeante » à l'égard des classes alliées, « dominante » à l'égard des classes adverses.
P2L'exercice normal de l'hégémonie combine la force et le consentement : la force ne doit pas écraser le consentement et cherche à paraître appuyée sur lui, par les journaux et les associations qui expriment l'opinion publique.
P3En Occident, l'État n'est qu'une tranchée avancée : derrière lui se trouve une robuste chaîne de forteresses et de casemates, c'est-à-dire la société civile.
P4 · prémisse impliciteSi le pouvoir d'une classe tient à la fois à l'appareil d'État et à la direction qu'elle exerce dans la société civile, on ne peut pas le renverser en prenant seulement l'appareil d'État : il faut d'abord gagner une hégémonie.
Donc il peut et il doit y avoir une hégémonie avant l'arrivée au gouvernement : on ne peut pas compter seulement sur le pouvoir d'État et sur la force matérielle qu'il donne pour exercer la direction politique.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où une classe dirige par le consentement, avec une société civile solide, mais où la prise de l'appareil d'État suffit tout de même à la renverser.
Valide avec P4. P1 à P3 décrivent comment le pouvoir tient ; elles ne disent pas encore comment on le défait. P4 fait le lien. Elle est surtout vraie pour l'Occident, où la société civile est épaisse : pour la Russie de 1917, Gramsci pense que l'État était « tout » et qu'une prise rapide suffisait. L'argument ne dit donc rien de la bonne stratégie partout.
Analogie. Un château a un portail et, derrière, des murs, des cours, des tours. Prendre le portail ne donne pas le château. En Occident, dit Gramsci, la société est ce long réseau de défenses. Le critique répond : les défenses tombent vite si les soldats du château, eux, ne croient plus au seigneur.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Karl Marx, Préface de 1859 (lue dans un sens « économiste ») 1859 · attaque la conclusion

Marx écrit que ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, mais leur être social qui détermine leur conscience. Si c'est vrai, les idées dominantes suivent la base économique : gagner les esprits avant de changer les rapports de production serait impossible ou inutile. C'est un débat interne au marxisme : Marx ne vise pas Gramsci, mais certains lecteurs en ont tiré cette objection contre lui.

Gramsci répond
Gramsci Gramsci, plus tard, sur les idées et les forces matérielles
Il rappelle une affirmation de Marx : une conviction populaire a souvent la même énergie qu'une force matérielle. Il en tire la notion de « bloc historique » : les forces matérielles en sont le contenu et les idéologies la forme, une distinction seulement pédagogique, car sans forme les forces matérielles ne seraient pas concevables historiquement et sans forces matérielles les idéologies seraient des caprices individuels.
Le débat continue (notre résumé) Gramsci garde donc une base matérielle, mais ne dit pas qui l'emporte quand forme et contenu divergent. Les marxistes plus économistes lui répondent que cette marge laisse l'hégémonie dépendre, en dernière analyse, des conditions matérielles.
James C. Scott, Weapons of the Weak (Les armes des faibles) 1985 · attaque la prémisse 2

Scott a vécu deux ans dans un village de riziculteurs de Malaisie. Les paysans pauvres y obéissent en public, mais en privé ils se moquent des riches, traînent les pieds, chapardent, font circuler des rumeurs. Ce qui les fait obéir, ce n'est pas qu'ils croient aux valeurs des dominants : c'est la pression des besoins et la peur de la répression. Pour Scott, la soumission visible n'est pas un consentement, et la théorie de l'hégémonie surestime la part des idées. Il conteste aussi la version faible de la thèse, selon laquelle les dominés jugeraient seulement l'ordre inévitable.

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Pas de réponse possible : objection formulée en 1985, après sa mort (1937).
Le débat continue (notre résumé) Gramsci est mort en 1937. Il ne dit pas que les dominés adhèrent sans réserve : l'homme du peuple a, selon lui, « deux consciences théoriques (ou une conscience contradictoire) », l'une implicite dans son activité, qui l'unit à ceux qui travaillent avec lui, l'autre verbale, héritée du passé et acceptée sans critique (Q 11, §12). Scott répondrait que ses paysans, entre eux, ne répètent pas du tout le discours des dominants. Le débat porte sur la part réelle du consentement, que les deux auteurs mesurent différemment.
L'objection libérale (dans l'esprit de Karl Popper) 1963 · attaque la prémisse 2

Popper ne parle pas de Gramsci ; c'est son critère de réfutabilité (Conjectures et réfutations, 1963) qu'on applique ici. Si tout accord peut être lu comme un consentement fabriqué et tout désaccord comme une résistance, aucune observation ne peut contredire la théorie. Elle devient alors immunisée contre les faits. Et appeler « hégémonie » le consentement libre des citoyens enlève toute valeur à leurs choix.

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Pas de réponse possible : objection formulée en 1963, après sa mort (1937).
Le débat continue (notre résumé) Gramsci est mort en 1937, avant ce livre. Sa théorie permet pourtant de repérer des situations observables : il décrit la « crise d'autorité », où la classe dominante a perdu le consentement et ne tient plus que par la force, parce que les masses ne croient plus à ce qu'elles croyaient (Q 3, §34). Le critique répond que reconnaître après coup une telle crise ne suffit pas : il faudrait dire à l'avance ce qui distingue un consentement libre d'un consentement fabriqué.