QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?Une loi bonne ici peut être mauvaise ailleurs
Qu'est-ce qu'une société juste ?La vertu et l'harmonie

Une loi bonne ici peut être mauvaise ailleurs

Montesquieu 1689 · 1755Pour éviter l'abus, il faut que le pouvoir arrête le pouvoir.
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Ce qu'il soutient

Une même loi peut être bonne pour un peuple et mauvaise pour un autre : les lois doivent être « propres au peuple pour lequel elles sont faites ».

Pourquoi

Les peuples diffèrent par leur climat et leurs mœurs ; une loi contraire à leurs coutumes les rend malheureux.

En bref

« Une loi bonne ici peut être mauvaise ailleurs » est un argument de Montesquieu (De l'esprit des lois, I, 3 et XIX) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : la vertu et l'harmonie). Sa thèse : Une même loi peut être bonne pour un peuple et mauvaise pour un autre : les lois doivent être « propres au peuple pour lequel elles sont faites ». Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

De l'esprit des lois, I, 3 et XIX
Valide avec une prémisse implicite

Peut-on prendre les meilleures lois d'un pays et les imposer à un autre ? Montesquieu répond que c'est « un très grand hasard » si cela marche. Chaque peuple a un « esprit général », formé de son climat, de sa religion, de ses mœurs, de ses manières. Une loi qui heurte cet esprit rend le peuple malheureux. Pour changer des mœurs, mieux vaut l'exemple que la force. Attention : il ne dit pas que tout se vaut. Pour lui, la justice existe avant toutes les lois ; ce qui varie, c'est la manière de l'appliquer.

P1Une loi qui suit l'esprit d'une nation, sans aller contre les principes de son gouvernement, est bonne pour elle : nous ne faisons rien de mieux que ce que nous faisons librement.
P2Les peuples diffèrent par le climat, le sol, le genre de vie, la religion, les mœurs : une loi qui s'accorde à l'esprit d'un peuple peut heurter celui d'un autre.
P3Imposer à un peuple, par la force, une loi contraire à ses coutumes, c'est le rendre malheureux, et c'est tyrannique.
P4 · prémisse impliciteUne loi qui rend un peuple malheureux et qui lui est imposée tyranniquement n'est pas une bonne loi pour lui.
Donc une même loi peut être bonne pour un peuple et mauvaise pour un autre : les lois doivent être « propres au peuple pour lequel elles sont faites ».

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où la loi rend le second peuple malheureux, lui est imposée par la force, et reste pourtant « bonne » pour lui : rien ne relie encore le malheur d'un peuple à la valeur d'une loi.
Avec P4, la conclusion suit. P1 dit pourquoi la loi est bonne pour le premier peuple, P2 et P3 pourquoi elle fait du mal au second, P4 relie ce mal au mot « mauvaise ». P4 est implicite : Montesquieu juge les lois à leurs effets sur le bonheur et la liberté d'un peuple. C'est le point d'attaque des universalistes : une loi juste ne pourrait-elle pas déplaire et rester juste ? Remarquez aussi que l'argument conclut « peut être », pas « est toujours » : Montesquieu ne dit pas que toutes les lois sont relatives, puisqu'il pose une justice antérieure à toutes les lois.
Analogie. Un bon médecin ne donne pas le même remède à tous ses patients : il tient compte de l'âge, du corps, des habitudes. La santé est la même pour tous, mais le traitement change. Pour Montesquieu, la justice est comme la santé, et les lois comme les remèdes.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Condorcet 1819 · attaque la conclusion

Une bonne loi doit être bonne pour tous les hommes, comme une proposition vraie est vraie pour tous. La justice, les droits de l'homme, la sûreté, la liberté sont les mêmes partout : pourquoi les lois changeraient-elles d'un pays à l'autre ? (Observations sur le livre XXIX de l'Esprit des lois, écrites avant sa mort en 1794, publiées en 1819.)

Montesquieu répond
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Montesquieu Réponse anticipée de Montesquieu (De l'esprit des lois, I, 1 et I, 3)
Il y a des rapports d'équité antérieurs à la loi positive : dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent les lois, c'est dire qu'avant qu'on eût tracé de cercle, tous les rayons n'étaient pas égaux. La loi, en général, est la raison humaine, en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre ; et les lois de chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s'applique cette raison humaine.
Le débat continue (notre résumé) Condorcet répondrait : d'accord sur le principe, mais alors la part qui varie devrait être petite. Or Montesquieu laisse varier beaucoup, et parfois l'essentiel : il admet que l'esclavage est « fondé sur une raison naturelle » dans certains pays chauds (XV, 7). Le débat porte donc sur la frontière : qu'est-ce qui relève de la justice, valable partout, et qu'est-ce qui relève des coutumes, qu'on peut adapter ?
Voltaire 1766 · attaque la prémisse 2

Ces différences entre peuples, Montesquieu les connaît mal. L'auteur de l'Esprit des lois « s'amuse à citer de prétendues lois de Tunquin, de Bantam, de Bornéo, de Formose, sur la foi de quelques voyageurs, ou menteurs ou mal instruits ». Le fond de la morale, l'idée du juste et de l'injuste, est le même partout.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1766, après sa mort (1755).
Le débat continue (notre résumé) Montesquieu est mort en 1755. Voltaire a raison sur les sources : beaucoup d'exemples exotiques de l'Esprit des lois viennent de récits de voyage douteux. Mais sur le fond, les deux hommes sont plus proches qu'il ne le dit : Voltaire écrit lui-même, au chapitre suivant, qu'« il y a mille différences dans les interprétations de cette loi », même si « le fond subsiste toujours le même ». C'est presque la thèse de Montesquieu : une même raison, des applications différentes.
Hume, puis les critiques de la théorie des climats 1748 · attaque la prémisse 2

Le climat ne fait pas le caractère d'un peuple : des voisins sous le même ciel sont très différents, et un même peuple change sans que son climat change. Ce sont les causes morales (le gouvernement, les échanges, l'imitation) qui comptent (Hume, « Des caractères nationaux », 1748). Plus grave : la théorie des climats a servi à présenter le despotisme et l'esclavage comme naturels pour certains peuples.

Montesquieu répond
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Montesquieu Ce qu'écrit Montesquieu dans le même livre (De l'esprit des lois, XIV, 5 et XIX, 4)
Plusieurs choses gouvernent les hommes : le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les mœurs, les manières. Les mauvais législateurs sont ceux qui ont favorisé les vices du climat, les bons ceux qui s'y sont opposés : plus les causes physiques portent les hommes au repos, plus les causes morales doivent les en éloigner.
Le débat continue (notre résumé) La réponse est réelle, mais elle ne couvre pas tout le livre. Ailleurs, Montesquieu écrit que « la puissance doit donc être toujours despotique en Asie » (XVII, 6), appuie sa théorie sur une physiologie aujourd'hui fausse (les « fibres » resserrées par le froid, XIV, 2) et admet une « raison naturelle » de l'esclavage dans les pays chauds (XV, 7). On lit aujourd'hui ces passages comme des thèses datées et ethnocentriques. L'idée qu'une loi doit tenir compte des mœurs d'un peuple, elle, n'a pas besoin de la théorie des climats.