QuestionsLa vie a-t-elle un sens ?« Le plus grand poids » : voudrais-tu revivre ta vie ?
La vie a-t-elle un sens ?Un sens à créer

« Le plus grand poids » : voudrais-tu revivre ta vie ?

L'éternel retour, l'amor fati (Nietzsche)

Nietzsche 1844 · 1900Dieu est mort : il faut créer de nouvelles valeurs.
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Ce qu'il soutient

Le sens n'est pas donné : il se crée, en disant oui à sa vie telle qu'elle est (amor fati), au point de pouvoir en vouloir le retour. Il faut vivre de façon à vouloir ce retour.

Pourquoi

Un sens créé ne vaut que s'il résiste à l'épreuve de revivre sa vie à l'identique : on la maudit, ou on en veut le retour.

En bref

« « Le plus grand poids » : voudrais-tu revivre ta vie ? » est un argument de Nietzsche (Le Gai Savoir, §341 et §276 (1882) ; Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885)) sur la question « La vie a-t-elle un sens ? » (réponse : un sens à créer). Sa thèse : Le sens n'est pas donné : il se crée, en disant oui à sa vie telle qu'elle est (amor fati), au point de pouvoir en vouloir le retour. Il faut vivre de façon à vouloir ce retour. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Le Gai Savoir, §341 et §276 (1882) ; Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885)
Valide avec une prémisse implicite

Un démon te dit : cette vie, exactement telle que tu l'as vécue, avec chaque douleur et chaque joie, tu devras la revivre une infinité de fois. Te jetterais-tu à terre pour le maudire, ou lui répondrais-tu : « Tu es un dieu » ? Pour Nietzsche, aucun sens ne nous est donné d'en haut : l'homme est celui qui met des valeurs dans les choses. La vraie question est donc de savoir si ton propre sens tient face à cette épreuve. Il faut vivre de façon à pouvoir vouloir le retour de sa vie : c'est l'amor fati, l'amour de ce qui est nécessaire. Nietzsche sait que l'épreuve peut écraser : son Zarathoustra lui-même est pris de dégoût devant la pensée du retour. On discute encore pour savoir si le retour est une thèse sur le monde ou seulement une épreuve de pensée.

P1Le sens n'est pas une donnée du monde : c'est l'homme qui met des valeurs dans les choses et qui crée le sens des choses, un sens humain.
P2Un sens créé ne vaut pour la vie que s'il tient devant l'épreuve du retour : si l'on doit revivre cette vie à l'identique, tout compris, on la maudit (alors son sens était faux), ou on la bénit, et il faut alors aimer la vie au point de ne plus rien désirer d'autre que cette éternelle confirmation.
P3 · prémisse impliciteUne vie dont on peut vouloir le retour a un vrai sens : le oui qu'on lui dit n'est pas une consolation ni une illusion, il est ce qui lui donne sa valeur.
Donc le sens n'est pas donné : il se crée, en disant oui à sa vie telle qu'elle est (amor fati), au point de pouvoir en vouloir le retour. Il faut vivre de façon à vouloir ce retour.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un monde où personne n'est donné de sens, où quelqu'un veut le retour de sa vie, et où pourtant cette vie n'a aucun sens : le oui n'est alors qu'un sentiment passager.
Valide avec P3. P1 écarte le sens donné. P2 dit que vouloir le retour revient à dire un oui total à sa vie. P3 dit qu'un oui total est un vrai sens. Sans P3, on peut admettre qu'on dit oui à sa vie et soutenir que ce oui n'est qu'un état d'âme, pas un sens. C'est le point le plus discuté. Autre point fragile : la conclusion est une conditionnelle (si tu peux vouloir le retour, alors tu as créé un sens), pas une promesse que tout le monde y arrive. Le texte ne le cache pas : l'épreuve peut aussi « anéantir ».
Analogie. Pense à une chanson que tu aimes tellement que tu la réécouterais en boucle sans jamais t'en lasser. Personne ne t'a dit qu'elle valait quelque chose : c'est ton envie de la réécouter qui le montre. Nietzsche pose la même question pour toute ta vie, y compris les mauvais passages, qu'on ne peut pas passer.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Schopenhauer 1819 · attaque la prémisse 2

Schopenhauer répond d'avance à la question du démon : vers la fin de sa vie, un homme à la fois réfléchi et sincère ne souhaiterait peut-être pas la recommencer, et préférerait de beaucoup le néant. Pour lui, toute vie est une série de grands et de petits malheurs. Si c'est vrai, la grande majorité maudirait le démon, et le sens que Nietzsche veut créer reposerait sur un oui que presque personne ne peut dire honnêtement.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Nietzsche dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Nietzsche ne répond pas ici à ce passage. Il a lu Schopenhauer, mais nous n'avons pas de texte où il réponde à cette phrase. Ses propres textes concèdent une partie de l'objection : le démon peut écraser, et Zarathoustra lui-même est pris de dégoût à l'idée que même le plus petit homme reviendra. Reste le désaccord de fond : pour Schopenhauer, le fait que la vie ne soit pas souhaitable est un constat sur le monde ; pour Nietzsche, c'est justement la tâche de la vie de devenir affirmable, par l'amor fati. Voir aussi l'argument « Le pendule : de la souffrance à l'ennui » (schopenhauer-pendule).
Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe 1942 · attaque la prémisse 3

Camus va aussi loin que Nietzsche dans le oui, mais il refuse le mot « sens ». Il écrit que la vie « sera d'autant mieux vécue qu'elle n'aura pas de sens ». Pour lui, le oui de Sisyphe ne crée rien : il est la lucidité de celui qui regarde son rocher sans espoir et ne se détourne pas. Appeler « sens » ce oui, c'est reprendre d'une main ce qu'on avait retiré de l'autre.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1942, après sa mort (1900).
Le débat continue (notre résumé) Nietzsche est mort en 1900, il ne peut pas répondre à Camus. Les deux partagent beaucoup : un monde sans sens donné, un oui à une vie répétée, et même une formule proche (« Lui aussi juge que tout est bien » dit Camus de Sisyphe). La différence est de vocabulaire autant que de fond : Camus garde le face-à-face avec l'absurde, Nietzsche parle de création de valeurs. Voir l'argument « Vivre sans appel » (camus-absurde-refus-suicide).
R
R. Lanier Anderson (résumé de la lecture cosmologique) 2017 · attaque la prémisse 2

Le retour est-il une épreuve de pensée ou une thèse sur le monde ? Selon la Stanford Encyclopedia, les premiers lecteurs y voyaient surtout une hypothèse cosmologique sur la structure du temps ou du destin, alors que beaucoup de lecteurs récents y voient une épreuve pratique pour savoir si l'on a bien vécu. Si le retour est un fait, l'argument change : il ne s'agit plus de se demander ce qu'on voudrait, mais de se réconcilier avec ce qui revient de toute façon.

Nietzsche répond
Z
Zarathoustra (les paroles de ses animaux) Un texte qui va dans le sens cosmologique
Dans « Le convalescent », les animaux de Zarathoustra lui annoncent qu'il reviendra éternellement pour cette même vie, identiquement pareille, en grand et en petit. Ce passage parle d'un retour réel de la même vie, pas d'une simple question posée à quelqu'un.
Le débat continue (notre résumé) Ce sont les animaux qui parlent, pas Zarathoustra, qui est étendu, les yeux fermés, et leur répond ensuite en disant qu'ils en ont déjà fait « une rengaine ». Les défenseurs de la lecture « épreuve de pensée » s'appuient sur ce détail et sur le texte du §341, qui est une question (« Que serait-ce si… ? »). Les défenseurs de la lecture cosmologique répondent que le texte du convalescent affirme bien le retour. Ce débat reste ouvert. L'argument tient dans les deux cas pour la prémisse P2 : même si le retour est un fait, la manière de l'accueillir (le maudire ou le bénir) reste ce qui donne ou non un sens.