QuestionsLa vie a-t-elle un sens ?Un sens sans dessein : le culte de l'homme libre
La vie a-t-elle un sens ?Un sens à créer

Un sens sans dessein : le culte de l'homme libre

Bertrand Russell 1872 · 1970Clarifier la pensée par la logique, douter des dogmes.
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Ce qu'il soutient

La vie n'a pas de sens donné par l'univers, mais elle peut en avoir un : celui que nous lui donnons en servant librement le bien et en aidant nos compagnons de route.

Pourquoi

Le monde n'a pas de dessein ; s'incliner devant lui est une soumission d'esclave, alors que servir des idéaux choisis donne un sens.

En bref

« Un sens sans dessein : le culte de l'homme libre » est un argument de Bertrand Russell (Le Culte de l'homme libre, 1903) sur la question « La vie a-t-elle un sens ? » (réponse : un sens à créer). Sa thèse : La vie n'a pas de sens donné par l'univers, mais elle peut en avoir un : celui que nous lui donnons en servant librement le bien et en aidant nos compagnons de route. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 5 objections, dont 4 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Le Culte de l'homme libre, 1903
Valide avec une prémisse implicite

Russell a 30 ans quand il écrit ce court essai. La science, dit-il, décrit un monde sans but : l'homme est le fruit de causes aveugles, et tout ce qu'il a construit finira dans la mort du système solaire. Faut-il désespérer ? Russell soutient qu'au contraire c'est à partir de là, sur « le ferme fondement d'un désespoir inébranlable », qu'on peut bâtir une vie qui a un sens. Ce sens ne vient pas de l'univers : il vient des idéaux que nous choisissons de servir.

P1Le monde décrit par la science n'a pas de dessein : l'homme est le produit de causes qui ne savaient pas ce qu'elles faisaient, et aucune vie ne survit à la tombe. L'univers ne nous donne pas de sens tout fait.
P2Face à un tel monde, il reste deux attitudes : adorer la Force, c'est-à-dire s'incliner devant le monde tel qu'il est, ou adorer le Bien, un idéal que notre propre conscience conçoit.
P3Adorer la Force est une soumission d'esclave, car les faits sont souvent mauvais. Si la puissance est mauvaise, il faut la rejeter de notre cœur. Et l'homme le peut : il reste libre de juger, de connaître et de créer en pensée.
P4 · prémisse impliciteServir des idéaux qu'on a choisis (le vrai, le beau, le bien, l'aide aux autres) suffit à donner un sens à une vie, même si l'univers l'ignore et même si tout doit finir.
Donc la vie n'a pas de sens donné par l'univers, mais elle peut en avoir un : celui que nous lui donnons en servant librement le bien et en aidant nos compagnons de route.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où l'univers n'a pas de dessein, où l'on refuse d'adorer la force et où l'on sert le bien, mais où cela ne donne aucun sens à la vie : celui du nihiliste, pour qui rien, au bout du compte, ne compte.
Valide avec P4, que Russell ne justifie pas : il la vit plus qu'il ne la démontre. C'est le point le plus discuté. Un croyant dira qu'un sens que rien ne garantit, et qui disparaîtra avec nous, n'en est pas vraiment un ; un nihiliste dira que choisir le bien plutôt que la force n'a pas plus de valeur que l'inverse. Russell lui-même a reculé sur un point : en 1917, il écrit qu'il croit moins à l'objectivité du bien et du mal, mais qu'il garde l'attitude face à la vie que propose l'essai.
Analogie. Une partition n'a pas de valeur parce que la salle de concert va être démolie un jour. Ce qui compte, c'est la musique jouée pendant qu'on est là, et pour qui on la joue. Pour Russell, l'univers est la salle ; le sens, c'est la musique.

Objections

5

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Objection anticipée par Russell (la révolte prométhéenne) attaque la prémisse 2

Il y a une troisième attitude : ni s'incliner ni contempler, mais se révolter. Défier comme Prométhée un univers hostile, garder toujours son mal sous les yeux et le haïr. (Camus défendra une révolte de ce genre en 1942.)

Russell répond
Russell
L'indignation est encore un esclavage : elle oblige nos pensées à rester occupées par un monde mauvais. La révolte garde une forme d'affirmation de soi que le sage doit dépasser. La liberté vient de la soumission de nos désirs, pas de nos pensées.
L
Le père Copleston (débat de 1948) 1948 · attaque la prémisse 4

Si Dieu n'existe pas, les hommes et l'histoire n'ont pas d'autre but que celui qu'ils se donnent. En pratique, ce sera celui qu'imposent ceux qui ont le pouvoir de l'imposer. Un sens « choisi » ne protège donc pas de la loi du plus fort.

Russell répond
Russell
Russell accorde l'essentiel : « en gros, oui ». Mais il précise qu'il devrait limiter la dernière partie de la phrase, celle qui dit que le but sera imposé par les plus forts. Il ne développe pas davantage à ce moment du débat.
L
Le père Copleston (débat de 1948) 1948 · attaque la prémisse 3

Sans Dieu, sans être absolu, il n'y a pas de valeurs absolues : il en résulte que toutes les valeurs sont relatives. Alors pourquoi servir le Bien plutôt que la Force ?

Russell répond
Russell
Ce sont deux questions logiquement distinctes. G. E. Moore, par exemple, soutient que le bien et le mal sont des notions précises, sans faire appel à Dieu pour le justifier.
Le débat continue (notre résumé) Copleston pourrait répondre que Russell cite Moore sans adopter sa position : plus loin dans le débat, Russell distingue lui-même le bien du mal « par ses sentiments ».
L
Le père Copleston (débat de 1948) 1948 · attaque la prémisse 3

Si le bien et le mal ne sont qu'une affaire de sentiment, il n'y a plus aucun critère objectif pour condamner le commandant du camp de Belsen, pour qui ses actes étaient agréables. Russell rejette la Force au nom du Bien, mais sa théorie ne lui permet pas de dire pourquoi.

Russell répond
Russell
Pas plus de critère que pour le daltonien, qui est exactement dans le même cas. Pourquoi jugeons-nous que le daltonien se trompe ? N'est-ce pas parce qu'il est en minorité ?
Le débat continue (notre résumé) Copleston répond qu'on juge le daltonien non parce qu'il est minoritaire, mais parce qu'il lui manque quelque chose qui appartient normalement à la nature humaine. Si le bien n'est qu'un sentiment majoritaire, le désaccord avec le commandant de Belsen devient une question de nombre, pas de vérité.
William Lane Craig 1994 · attaque la prémisse 4

Si tout finit dans la mort de l'univers, rien de ce que nous faisons ne change quoi que ce soit au bout du compte. Un sens qu'on se donne soi-même est une illusion : on fait « comme si » la vie comptait. Sans Dieu et sans immortalité, la vie est absurde. Russell a le courage de le dire, mais personne ne peut vivre de façon cohérente sur « le désespoir inébranlable » : il faut emprunter en cachette un sens que sa vision du monde ne donne pas.

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Pas de réponse possible : objection formulée en 1994, après sa mort (1970).