QuestionsLa vie a-t-elle un sens ?« C'est à vous de lui donner un sens »
La vie a-t-elle un sens ?Un sens à créer

« C'est à vous de lui donner un sens »

La vie n'a pas de sens a priori (Sartre)

Jean-Paul Sartre 1905 · 1980L'existence précède l'essence : nous sommes condamnés à être libres.
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Ce qu'il soutient

La vie n'a pas de sens a priori, mais c'est à chacun de lui en donner un : la valeur n'est rien d'autre que le sens qu'on choisit.

Pourquoi

Sans Dieu, aucun bien n'est écrit d'avance ; l'homme n'a que lui-même pour inventer les valeurs et leur donner un sens.

En bref

« « C'est à vous de lui donner un sens » » est un argument de Jean-Paul Sartre (L'existentialisme est un humanisme (conférence de 1945), §11, §25-26) sur la question « La vie a-t-elle un sens ? » (réponse : un sens à créer). Sa thèse : La vie n'a pas de sens a priori, mais c'est à chacun de lui en donner un : la valeur n'est rien d'autre que le sens qu'on choisit. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

L'existentialisme est un humanisme (conférence de 1945), §11, §25-26
Valide avec une prémisse implicite

Si Dieu n'existe pas, qui dit ce qui compte ? Sartre répond d'abord que personne ne le dit d'avance : il n'est écrit nulle part que le bien existe, parce qu'aucune conscience infinie et parfaite ne le pense. Les professeurs de morale laïque de 1880 voulaient supprimer Dieu mais garder les valeurs « dans un ciel intelligible » : Sartre trouve cela incohérent. Il ne conclut pourtant pas que la vie est absurde. Il dit que « la vie n'a pas de sens a priori », mais que c'est à chacun de lui en donner un. Attention : l'athéisme est ici une prémisse, pas une conclusion.

P1Dieu n'existe pas, et il faut en tirer jusqu'au bout les conséquences.
P2Sans Dieu, il n'y a plus de bien « a priori » : il n'est écrit nulle part que le bien existe, qu'il faut être honnête ou qu'il ne faut pas mentir, puisqu'il n'y a pas de conscience infinie et parfaite pour le penser. Donc aucun sens de la vie ne nous est donné d'avance.
P3Or il faut bien que quelqu'un invente les valeurs : l'homme n'a pas d'autre législateur que lui-même.
P4 · prémisse impliciteDes valeurs inventées par les hommes sont de vraies valeurs, et le sens qu'ils choisissent est un vrai sens de la vie, pas un faux-semblant.
Donc la vie n'a pas de sens a priori, mais c'est à chacun de lui en donner un : la valeur n'est rien d'autre que le sens qu'on choisit.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde sans Dieu où quelqu'un invente des valeurs, mais où ces valeurs restent arbitraires, et où la vie, au fond, n'a aucun sens : personne n'a rien créé de plus qu'une habitude, et le monde reste muet.
Valide avec P4. De P1 et P2 on tire que le sens n'est pas donné ; P3 dit que quelqu'un doit inventer les valeurs ; P4 dit que ce qu'on invente compte vraiment, et c'est elle qui permet de conclure que le sens est créé plutôt qu'absent. C'est le point où l'on se sépare de l'absurde : on peut admettre P1 à P3 et refuser P4, en disant qu'un sens inventé est une consolation. Attention aussi à la deuxième moitié de P2 : « donc aucun sens n'est donné » suppose qu'un sens donné aurait besoin d'une conscience qui le pense.
Analogie. Sartre compare le choix des valeurs à la création d'une œuvre d'art : un peintre devant une toile blanche n'a pas de règle qui lui dise quel tableau faire, et pourtant on ne dit pas que son tableau est gratuit. On le juge une fois qu'il est fait. C'est seulement une comparaison, précise Sartre : il ne parle pas d'une morale esthétique.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Objection que Sartre formule lui-même : « les valeurs ne sont pas sérieuses » 1945 · attaque la prémisse 4

Vous recevez d'une main ce que vous donnez de l'autre. Si ce sont les gens qui choisissent leurs valeurs, elles ne sont pas sérieuses : on pourrait aussi bien en choisir d'autres.

Sartre répond
Sartre Réponse de Sartre (1945)
Sartre répond qu'il est bien fâché qu'il en soit ainsi, mais que, s'il a supprimé Dieu le père, il faut bien quelqu'un pour inventer les valeurs. Il faut prendre les choses comme elles sont.
Le débat continue (notre résumé) Ce passage répond à « qui d'autre ? », pas à « pourquoi prendre au sérieux ce que je choisis ? ». Sartre y revient dans la même conférence : il compare le choix à la création d'une œuvre d'art, juge que certains choix reposent sur l'erreur (la mauvaise foi), et dit qu'on ne peut pas ne pas choisir. Ses critiques jugent que ces réponses n'établissent pas qu'un sens choisi est un vrai sens, et le débat reste ouvert.
Augustin 400 · attaque la prémisse 2

Le sens de la vie nous est donné, et il vient de Dieu : « vous nous avez faits pour vous, et notre cœur est inquiet jusqu'à ce qu'il repose en vous ». L'inquiétude même que nous ressentons montre que nous sommes faits pour autre chose que ce que nous créons.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Sartre dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Sartre ne répond pas à Augustin. Il écrit seulement, à la fin de la conférence, que son existentialisme n'est pas un athéisme qui s'épuiserait à démontrer que Dieu n'existe pas : même si Dieu existait, dit-il, cela ne changerait rien de son point de vue, car l'homme doit se retrouver lui-même et rien ne peut le sauver de lui-même, pas même une preuve valable de l'existence de Dieu. Cette phrase affirme plus qu'elle ne démontre. Un croyant dirait que s'en remettre à Dieu est aussi un choix libre, et que ce n'est pas se faire sauver de soi à bon compte.
Aristote 330 av. J.-C. · attaque la prémisse 2

On peut avoir un bien donné d'avance sans Dieu créateur. Chez Aristote, le bien de l'homme tient à sa fonction propre, qui est l'activité de l'âme selon la raison. Ce bien se lit dans ce que l'homme est, pas dans un commandement.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Sartre dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Sartre ne parle pas d'Aristote. Il vise, dans la conférence (§11), les professeurs de morale laïque de 1880, qui gardaient des valeurs « dans un ciel intelligible » tout en supprimant Dieu, et il répond qu'il ne peut plus y avoir de bien a priori sans conscience parfaite pour le penser. Cela ne répond pas directement à un bien tiré de la nature de l'homme. Reste à savoir si une « fonction » de l'homme est vraiment donnée, ou si l'on choisit déjà ce qu'on retient de la nature humaine, comme le dirait Sartre.
Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe 1942 · attaque la prémisse 4

Trois ans avant la conférence, Camus va dans l'autre sens : la vie « sera d'autant mieux vécue qu'elle n'aura pas de sens ». Il appelle « esquive » l'espoir, y compris celui de vivre pour une grande idée qui dépasse la vie et lui donne un sens. Un sens qu'on se donne risque de jouer ce rôle : remplir le silence du monde au lieu de le regarder en face. L'honnêteté demande de vivre sans sens, pas d'en fabriquer un.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Sartre dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Sartre ne nomme pas Camus dans la conférence et ne lui répond pas ici. Pour sa défense : le sens dont il parle n'est pas une grande idée au-delà de la vie, puisque « avant que vous ne viviez, la vie, elle, n'est rien ». Pour la défense de Camus : il refuse justement que la valeur de la vie passe par un sens, et dit que c'est la révolte qui « donne son prix à la vie » (§71). Les deux refusent un sens donné d'avance ; ils se séparent sur la question de savoir si ce qu'on choisit mérite encore le nom de sens.