QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?Les Indiens étaient les vrais maîtres de leurs terres
Qu'est-ce qu'une société juste ?Les droits naturels

Les Indiens étaient les vrais maîtres de leurs terres

Les Indiens, vrais maîtres de leurs biens (De Indis)

Francisco de Vitoria v. 1483 · v. 1546Les peuples d'Amérique étaient les vrais maîtres de leurs terres : ni le péché, ni l'incroyance, ni un prétendu manque de raison ne leur retirent ce droit.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Les Indiens étaient, avant l'arrivée des Espagnols, de vrais maîtres de leurs biens et de leurs pays, en droit privé comme en droit public, au même titre que les chrétiens ; on ne pouvait les en dépouiller pour ces raisons.

Pourquoi

Ni le péché, ni l'incroyance, ni un prétendu manque de raison n'ôtent à un peuple ses biens : ce droit vient de la nature, non de la foi.

La même idée à travers l'histoire
Francisco de Vitoria1539Leçon donnée à l'université de Salamanque en 1539, devant des étudiants, quelques années après la conquête du Pérou. Le texte est publié après sa mort, en 1557, à partir de notes d'élèves : ce n'est pas un livre que Vitoria a lui-même mis en forme.
Bartolomé de Las Casas1550À Valladolid, face à Sepúlveda, Las Casas défend la même idée : les Indiens sont des hommes doués de raison, pas des « esclaves par nature ».
En bref

« Les Indiens étaient les vrais maîtres de leurs terres » est un argument de Francisco de Vitoria (Relectio de Indis, 1539 (publiée en 1557), question 1, 1539) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : les droits naturels). Sa thèse : Les Indiens étaient, avant l'arrivée des Espagnols, de vrais maîtres de leurs biens et de leurs pays, en droit privé comme en droit public, au même titre que les chrétiens ; on ne pouvait les en dépouiller pour ces raisons. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Relectio de Indis, 1539 (publiée en 1557), question 1
Valide avec une prémisse implicite

Les Espagnols viennent de s'emparer de terres immenses en Amérique. Peuvent-ils légitimement les garder ? Vitoria, théologien à Salamanque, commence par une question plus simple : avant l'arrivée des Espagnols, ces peuples possédaient-ils vraiment leurs biens et gouvernaient-ils vraiment leurs pays ? Les adversaires disaient non, pour trois raisons possibles : ce sont des pécheurs, des incroyants, ou des gens sans assez de raison. Vitoria les examine l'une après l'autre. Pour lui, la propriété et le pouvoir viennent de la nature humaine (être doué de raison, image de Dieu) et non de la foi ou de la vertu. Les peuples d'Amérique ont donc un vrai droit sur leurs terres, comme les chrétiens. Attention : Vitoria ne conclut pas que la conquête est injuste en tout. Dans la suite de la leçon, il cherche des titres qui pourraient la justifier (droit de voyager et de commercer, de prêcher), et certains critiques pensent qu'ils reprennent d'une main ce que la première partie donne de l'autre. L'argument présenté ici est la première partie, celle qui reconnaît le droit.

P1Le pouvoir d'être maître de ses biens (le « dominium ») est un droit. Il repose sur le fait d'être à l'image de Dieu, c'est-à-dire d'être un être raisonnable. Il n'est donc pas perdu par le péché.
P2L'incroyance ne détruit ni la loi naturelle ni la loi humaine. Or la propriété et le pouvoir reposent sur l'une ou l'autre. Un peuple qui ne connaît pas la foi chrétienne garde donc ses biens et ses chefs.
P3Les Indiens ne manquent pas de raison : ils ont, « selon leur espèce », l'usage de la raison. Leurs affaires sont en ordre : villes, mariage, magistrats, lois, métiers, échanges, une forme de religion.
P4Quand Aristote parle d'hommes « esclaves par nature », il veut dire qu'ils ont besoin d'être guidés, comme un enfant. Il ne dit pas qu'on peut leur prendre leurs biens, ni qu'ils ne peuvent rien posséder. La servitude légale n'existe pas par nature.
P5 · prémisse impliciteIl n'y a pas d'autre raison de refuser la propriété à un peuple que le péché, l'incroyance, le manque de raison ou l'esclavage de nature : si aucune ne joue, il est maître de ce qu'il possède. Et on ne dépouille pas de ses biens un maître légitime qui n'a fait aucun tort.
Donc les Indiens étaient, avant l'arrivée des Espagnols, de vrais maîtres de leurs biens et de leurs pays, en droit privé comme en droit public, au même titre que les chrétiens ; on ne pouvait les en dépouiller pour ces raisons.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où le peuple est raisonnable, sans péché ni esclavage, mais perd quand même la propriété pour une cinquième raison que l'argument n'a pas écartée (par exemple une décision du pape ou de l'empereur).
L'argument est valide avec la prémisse cachée P5. Si la raison fonde le droit de posséder (P1), et si ce droit ne peut être retiré que par le péché, l'incroyance, le manque de raison ou l'esclavage de nature (P5), alors, comme les trois premières causes sont écartées (P2, P3) et la dernière aussi (P4), le peuple reste maître de ses biens. Les objections visent surtout P3 et P4 (les Indiens manquent-ils de raison ?) et P1 (la grâce fonde-t-elle le pouvoir ?).
Analogie. Un voisin arrive dans votre rue et dit : « tu ne sais pas gérer ta maison, elle est à moi ». Pour Vitoria, il faudrait prouver que vous n'êtes pas un adulte capable, ou que vous avez perdu vos droits en faisant du tort. Ne pas lui ressembler, ne pas penser comme lui, ne suffit pas.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Les partisans de l'esclavage « par nature » (d'après Aristote, cités par Vitoria) 1539 · attaque la prémisse 3

Selon Aristote, certains hommes sont faits pour servir plutôt que pour commander. Les Indiens semblent « peu différents des bêtes » et incapables de se gouverner eux-mêmes : il vaut mieux pour eux d'être dirigés par d'autres. Un esclave ne possède rien, donc eux non plus ; et s'ils n'avaient pas de maître avant les Espagnols, on peut les prendre comme on prend une chose abandonnée.

un défenseur répond
Vitoria défenseur de l'argument · 1539
Vitoria répond que ce n'est pas ce que dit Aristote. Il veut dire que certains ont besoin d'être guidés, pas qu'on peut les dépouiller ou les vendre. Et même si les Indiens étaient aussi peu doués qu'on le dit, ils garderaient leurs droits. Il attribue leur air « stupide » à une mauvaise éducation : en Espagne aussi, de nombreux paysans diffèrent peu des bêtes.
J
Juan Ginés de Sepúlveda 1544
Sepúlveda, humaniste et historien du roi, écrit un dialogue pour soutenir que des peuples jugés rudes et inférieurs en raison doivent être soumis à des peuples plus civilisés, comme la partie la plus faible de l'âme à la raison. Il en tire que la guerre contre les Indiens est juste et que leur gouvernement par les Espagnols est un bien pour eux.
Voir la suite du débat (1)
Bartolomé de Las Casas défenseur de l'argument · 1550
Las Casas répond à Sepúlveda à Valladolid (1550-1551) : les Indiens ont des villes, des lois et une religion, ils sont donc raisonnables, et le mot « barbare » d'Aristote ne leur convient pas au sens strict qui fonderait une servitude naturelle. Le premier titre de Sepúlveda (la servitude naturelle) tombe donc ; Las Casas conteste aussi ses autres raisons de faire la guerre.
John Wycliffe et les vaudois (tels que Vitoria les rapporte) 1376 · attaque la prémisse 1

Certains pensent que c'est la grâce de Dieu qui donne le droit de posséder et de gouverner. Celui qui est en état de péché mortel n'a alors aucun vrai pouvoir sur rien. Le Dieu qui a donné les biens les reprendrait à ceux qui lui désobéissent, comme un prince reprend un château à des rebelles. Vitoria rappelle qu'une thèse de Wycliffe en ce sens (« nul n'est maître civil tant qu'il est en péché mortel ») a été condamnée par le concile de Constance.

un défenseur répond
Vitoria défenseur de l'argument · 1539
Vitoria retourne l'argument. Même si le pouvoir vient de l'image de Dieu dans l'homme, cette image tient à sa raison, qui reste intacte dans le pécheur. Donc le péché ne retire pas le pouvoir. Il ajoute que la Bible appelle « rois » des souverains méchants et pécheurs, comme Salomon ou Achab, et que David appelait Saül son roi même quand celui-ci le persécutait.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : la thèse de Wycliffe a été condamnée à Constance, et Vitoria la combat avec les armes de ses adversaires. Les historiens notent que Vitoria suit surtout saint Thomas d'Aquin et le cardinal Cajetan sur ce point.
A
Antony Anghie 2005 · attaque la conclusion

Pour ce juriste contemporain, la leçon de Vitoria reconnaît les droits des Indiens, mais pour mieux les soumettre à un droit « universel » que les Espagnols définissent. Les Espagnols ont le droit de voyager, de commercer et de prêcher chez les Indiens. Si les Indiens s'y opposent, ils commettent une injustice et la guerre devient juste. La reconnaissance de leur propriété sert alors à justifier la conquête au lieu de l'arrêter.

un défenseur répond
Vitoria (même leçon, section III) défenseur de l'argument · 1539
Vitoria pose des limites nettes. Le droit des Espagnols vaut seulement « s'ils ne font aucun mal aux indigènes ». Si les Indiens, effrayés, cherchent à les chasser, les Espagnols peuvent se défendre, mais sans tuer, sans prendre les biens ni les villes : les Indiens sont innocents et ont raison d'avoir peur.
A
Antony Anghie 2005
Notre résumé de sa position : pour Anghie, ces limites ne changent pas la structure : c'est le droit défini par les Espagnols qui décide qui a tort. Vitoria lui-même écrit que, lorsque les Indiens nient aux Espagnols leurs droits, « ils leur font tort », ce qui ouvre la porte à la guerre.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : le désaccord ne porte plus sur la prémisse de Vitoria (les Indiens sont maîtres de leurs terres) mais sur ce qu'il en tire ensuite. Les spécialistes restent partagés entre ceux qui voient en lui un défenseur des peuples d'Amérique et ceux qui y voient l'un des fondateurs du droit international colonial.
Vitoria lui-même (même leçon, section III) 1539 · attaque la prémisse 3

Vitoria envisage à la fin de sa leçon un autre titre, qu'il dit ne pas oser affirmer ni condamner tout à fait : les Indiens ne seraient « pas tout à fait sans intelligence » mais peu s'en faut, incapables d'administrer un État à la façon des peuples européens. Les rois d'Espagne pourraient alors se charger de leur gouvernement, pour leur bien, comme on le fait pour des enfants. Cette idée semble en tension avec P3.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Vitoria dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Vitoria ne dissipe pas lui-même cette tension. Il pose deux garde-fous dans le même passage : cela ne vaudrait que si c'est clairement pour leur bien, et il refuse de l'affirmer, tout en disant que l'idée a « une certaine force ».