QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?Nul n'a le droit de dire « crois ou meurs » : la tolérance
Qu'est-ce qu'une société juste ?Les libertés

Nul n'a le droit de dire « crois ou meurs » : la tolérance

Voltaire 1694 · 1778Écraser l'intolérance par la raison et l'ironie.
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Ce qu'il soutient

Nul n'a le droit de forcer quelqu'un à croire, et l'État ne peut punir une croyance que si elle devient fanatisme. « Le droit de l'intolérance est donc absurde et barbare : c'est le droit des tigres. »

Pourquoi

La règle d'or interdit de dire à autrui « crois comme moi ou péris » ; une croyance n'est punissable que si elle pousse au fanatisme.

En bref

« Nul n'a le droit de dire « crois ou meurs » : la tolérance » est un argument de Voltaire (Traité sur la tolérance, 1763, ch. 6 et 18) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : les libertés). Sa thèse : Nul n'a le droit de forcer quelqu'un à croire, et l'État ne peut punir une croyance que si elle devient fanatisme. « Le droit de l'intolérance est donc absurde et barbare : c'est le droit des tigres. ». Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Traité sur la tolérance, 1763, ch. 6 et 18
Valide avec une prémisse implicite

En 1762, à Toulouse, le protestant Jean Calas est torturé et exécuté, accusé à tort d'avoir tué son fils pour l'empêcher de devenir catholique. Voltaire mène campagne pour le réhabiliter et écrit le Traité sur la tolérance. Son argument part d'une règle que tout le monde accepte, la règle d'or. Il fixe aussi une limite : l'État peut punir une croyance seulement quand elle devient fanatisme et trouble la paix.

P1Le principe universel du droit naturel, et donc de toute loi humaine, est la règle d'or : « Ne fais pas ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît. »
P2Selon ce principe, personne ne peut dire à un autre : « Crois ce que je crois, et ce que tu ne peux croire, ou tu périras. »
P3Une erreur n'est un crime que si elle trouble la société.
P4 · prémisse impliciteUn gouvernement n'a le droit de punir que les crimes.
P5Une croyance ne trouble la société que lorsqu'elle inspire le fanatisme.
Donc nul n'a le droit de forcer quelqu'un à croire, et l'État ne peut punir une croyance que si elle devient fanatisme. « Le droit de l'intolérance est donc absurde et barbare : c'est le droit des tigres. »

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où une croyance paisible n'est pas un crime, et où l'État a pourtant le droit de la punir : rien n'interdit alors de punir ce qui n'est pas un crime.
Valide avec P4. La conclusion a deux volets. P1 et P2 suffisent pour le premier : la contrainte religieuse viole la règle d'or. Le second (l'État ne punit pas une croyance paisible) a besoin de P4 : Voltaire écrit, à la lettre, que si une erreur est un crime, l'État peut la punir ; il faut ajouter la réciproque, qu'il a clairement en tête : l'État ne peut punir que les crimes. P5 est la prémisse la plus discutée, des deux côtés : les défenseurs de la contrainte disent qu'une fausse religion fait du tort même sans violence ; Locke et Rousseau, tolérants pourtant, pensent que certaines croyances, ou l'absence de croyance, menacent la société sans être fanatiques.
Analogie. Tu ne voudrais pas qu'on t'oblige, sous peine de prison, à supporter une équipe que tu n'aimes pas. Alors tu ne peux pas l'imposer aux autres. En revanche, si des supporters cassent tout dans la ville, on les arrête : pour ce qu'ils font, pas pour l'équipe qu'ils aiment.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Objection anticipée par Voltaire attaque la prémisse 5

Tolérer les protestants, c'est leur mettre les armes à la main : on reverra les guerres de religion du XVIe siècle.

Voltaire répond
Voltaire
Ce n'est pas raisonner que de dire « ils se sont révoltés quand je leur faisais du mal, donc ils se révolteront quand je leur ferai du bien ». En Angleterre, en Hollande, en Alsace, des religions différentes vivent en paix. La tolérance n'a jamais causé de guerre civile ; l'intolérance a couvert la terre de carnage.
Les défenseurs de la contrainte (Bossuet ; l'inquisiteur du Traité) 1709 · attaque la prémisse 2

Une fausse religion perd les âmes. Le prince doit protéger la vraie religion et combattre les fausses : c'est pour le salut des âmes, donc pour le bien même de ceux qu'on contraint (idée défendue par Bossuet, qui approuva la révocation de l'édit de Nantes en 1685).

Voltaire répond
Voltaire
Voltaire fait dire cet argument à un inquisiteur (« c'est pour votre bien »), puis répond : ne pourrais-je pas être sauvé sans tout cela ? Il est cruel de persécuter dans cette courte vie ceux qui ne pensent pas comme nous, et il n'appartient guère à des « atomes d'un moment » comme nous de prévenir les jugements du Créateur.
Locke (Lettre sur la tolérance, 1689) 1689 · attaque la prémisse 5

La tolérance a une limite : ceux qui nient l'existence de Dieu. Sans être fanatiques, ils menacent la société, car promesses, contrats et serments n'ont aucune prise sur un athée.

Voltaire répond
Voltaire Voltaire, article « Athée » (1767) : il répond à Bayle sans nommer Locke
Voltaire accorde une partie du point : la sainteté des serments est nécessaire, et l'on doit se fier davantage à qui pense qu'un faux serment sera puni. Mais il compare : le fanatisme est « mille fois plus funeste », car l'athéisme n'inspire aucune passion sanguinaire ; l'athéisme n'empêche pas les crimes, le fanatisme les fait commettre. Dans cet article, il ne demande pas de punir les athées.
Le débat continue (notre résumé) Cette réponse concède beaucoup à Locke : Voltaire juge l'athéisme « très pernicieux » chez ceux qui gouvernent et « presque toujours fatal à la vertu », et veut que l'idée d'un Dieu « rémunérateur et vengeur » soit « profondément gravée dans les esprits ». Il tolère l'athée, mais P5 (seul le fanatisme trouble la société) n'est pas tout à fait sa position dans ce texte.
Rousseau (Du contrat social, IV, 8) 1762 · attaque la prémisse 5

L'État ne peut obliger personne à croire, mais il peut fixer une « religion civile » (un Dieu, une vie future, la sainteté des lois) et bannir quiconque n'y croit pas, non comme impie, mais comme incapable d'aimer sincèrement les lois.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Voltaire dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Les deux hommes sont plus proches qu'il n'y paraît : Rousseau veut aussi qu'on tolère toutes les religions qui tolèrent les autres et qu'on chasse ceux qui disent « hors de l'Église point de salut ». Mais il va plus loin que Voltaire, qui n'a jamais proposé de bannir les incroyants paisibles.