QuestionsPeut-on être certain de quelque chose ?Le coton et le feu : la cause n'est pas nécessaire
Peut-on être certain de quelque chose ?Il faut douter

Le coton et le feu : la cause n'est pas nécessaire

Al-Ghazali 1058 · 1111La raison a ses limites : la certitude vient de l'expérience de Dieu.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Rien ne prouve que le feu produise nécessairement la combustion. Il est possible que le feu touche le coton sans le brûler, si Dieu ne crée pas la combustion : le lien entre cause et effet n'est pas nécessaire.

Pourquoi

On observe le feu puis la brûlure, jamais le lien qui forcerait l'un à suivre l'autre ; nier ce lien n'est pas contradictoire.

En bref

« Le coton et le feu : la cause n'est pas nécessaire » est un argument d'Al-Ghazali (L'Incohérence des philosophes, discussion 17 (1095)) sur la question « Peut-on être certain de quelque chose ? » (réponse : il faut douter). Sa thèse : Rien ne prouve que le feu produise nécessairement la combustion. Il est possible que le feu touche le coton sans le brûler, si Dieu ne crée pas la combustion : le lien entre cause et effet n'est pas nécessaire. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P2). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

L'Incohérence des philosophes, discussion 17 (1095)
Valide avec une prémisse implicite

Tu approches une flamme d'un morceau de coton : il brûle. Tu dis que le feu a causé la combustion, et que cela devait arriver. Al-Ghazali demande : qu'as-tu vraiment vu ? Le feu, puis le coton qui brûle. Jamais le lien qui obligerait l'un à suivre l'autre. Pour lui, ce lien est une habitude que Dieu fait durer, et qu'il peut interrompre : c'est ce qui rend les miracles possibles, son vrai but dans ce chapitre. Six siècles plus tard, Hume fera une observation très proche sur la causalité, sans influence prouvée, et sans en tirer la même conclusion.

P1La cause et l'effet sont deux choses distinctes : affirmer l'une n'oblige pas à affirmer l'autre, et nier l'une n'oblige pas à nier l'autre. Dire « le feu touche le coton, et le coton ne brûle pas » n'a rien de contradictoire.
P2 · prémisse impliciteUn lien nécessaire ne peut être établi que de deux façons : soit en montrant que le nier serait contradictoire, soit en l'observant. Pour la seconde, les philosophes n'ont qu'une preuve : on voit la combustion quand le feu touche le coton.
P3Or l'observation montre seulement que la combustion arrive avec le contact du feu, pas qu'elle arrive par lui, ni qu'elle n'a pas d'autre cause.
P4Est impossible seulement ce qui est contradictoire (affirmer et nier la même chose). Tout ce qui n'est pas contradictoire est possible, et Dieu peut le faire.
Donc rien ne prouve que le feu produise nécessairement la combustion. Il est possible que le feu touche le coton sans le brûler, si Dieu ne crée pas la combustion : le lien entre cause et effet n'est pas nécessaire.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P2, l'ordinateur trouve un cas où le lien est prouvé par une troisième voie (par exemple une connaissance de la nature du feu), alors que ni la logique seule ni la simple observation ne le prouvent. La conclusion « rien ne prouve le lien » ne suit plus.
L'argument est valide si l'on ajoute P2 : il n'y a que deux façons de prouver un lien nécessaire, la logique ou l'observation. Al-Ghazali dit seulement que les philosophes n'ont pas d'autre preuve que l'observation ; il suppose qu'il n'existe pas de troisième voie. C'est là que ses adversaires attaquent : pour Avicenne et Averroès, la raison peut connaître la nature des choses (le feu est, par nature, ce qui brûle), sans que le nier soit une simple contradiction de mots.
Analogie. Chaque fois que tu entres dans la cuisine, la lumière s'allume. Tu crois que c'est ta présence qui l'allume. Un jour, tu découvres que c'est ta sœur, cachée, qui appuie sur l'interrupteur dès qu'elle t'entend. Tu avais vu la lumière s'allumer avec ton entrée, jamais par elle. Al-Ghazali donne un exemple proche : un aveugle guéri croit que c'est d'ouvrir les yeux qui fait voir les couleurs, jusqu'au coucher du soleil.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Objection anticipée par al-Ghazali attaque la conclusion

Si les effets ne suivent pas nécessairement leurs causes, alors tout devient possible et on ne peut plus rien savoir. Un livre laissé à la maison pourrait s'être changé en jeune homme, ou en animal. On ne pourrait plus être sûr de rien autour de soi.

Al-Ghazali répond
Al-Ghazali
Nous n'avons jamais dit que ces choses sont nécessaires : elles sont seulement possibles, elles peuvent arriver ou non. Mais quand une chose possible se répète encore et encore, cette habitude s'ancre dans notre esprit si fortement que nous ne pouvons pas nous en défaire. Et Dieu crée en nous la connaissance qu'il ne fera pas ces choses-là.
Le débat continue (notre résumé) La réponse sauve notre confiance dans le monde, mais en la fondant sur une habitude et sur la volonté de Dieu, pas sur la nature des choses. Ses adversaires jugent que c'est un prix trop élevé pour la science. Hume, plus tard, fondera lui aussi nos attentes sur l'habitude, mais sans Dieu.
Avicenne et les philosophes (d'après al-Ghazali) 1027 · attaque la conclusion

Admettons que le feu ne soit pas lui-même l'agent : les événements viennent de principes supérieurs (les intelligences célestes). Mais ces principes agissent par nécessité, comme le soleil éclaire, sans choisir. Alors deux morceaux de coton identiques, touchés de la même façon par le feu, brûleront forcément tous les deux. Le miracle d'Abraham jeté au feu sans brûler est impossible.

Al-Ghazali répond
Al-Ghazali
Nous n'accordons pas que les principes agissent sans choisir, ni que Dieu n'agit pas par sa volonté : nous l'avons réfuté à propos du commencement du monde. Et s'il est établi que l'agent crée la combustion par sa volonté au moment où le coton touche le feu, la raison admet qu'il puisse ne pas la créer, alors que le contact a lieu.
Al-Ghazali (seconde réponse)
On peut même accorder que le feu est créé de telle sorte qu'il brûle deux morceaux de coton identiques sans faire de différence. Le prophète jeté au feu peut tout de même ne pas brûler : Dieu peut changer une propriété du feu, ou du corps du prophète.
Le débat continue (notre résumé) La première réponse dépend de la discussion 1 : il faut avoir montré que Dieu agit par une volonté qui choisit. La seconde garde une nature des choses, mais soumise à Dieu. Elle est plus proche des philosophes, mais elle ne dit plus que le lien de cause à effet n'est jamais nécessaire : seulement qu'il dépend de Dieu.
Averroès 1180 · attaque la prémisse 2

Nier les causes, c'est nier la raison. Connaître une chose, c'est connaître ses causes ; et chaque chose a une nature et des actions propres : un feu qui ne brûlerait pas ne serait plus du feu. Si l'on supprime ce lien, on ne peut plus rien connaître vraiment, et la science devient impossible.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1180, après sa mort (1111).
Le débat continue (notre résumé) Averroès, né après la mort d'al-Ghazali, écrit L'Incohérence de l'Incohérence pour lui répondre point par point. Al-Ghazali avait déjà répondu en partie : nos connaissances ordinaires restent sûres par l'habitude (première objection), et sa seconde réponse accepte que le feu ait une nature. Le désaccord de fond porte sur la question : la nature des choses s'impose-t-elle à Dieu, ou dépend-elle de lui ?
Hume 1748 · attaque la conclusion

Hume part de la même observation : nous voyons seulement que les choses vont ensemble, jamais le lien entre elles. Mais il retourne l'argument contre ceux qui en concluent que Dieu est la seule vraie cause (il vise Malebranche, pas al-Ghazali). Nous ignorons tout autant comment une volonté, même celle de Dieu, produit un effet. Si notre ignorance suffisait à refuser une force au feu, elle obligerait à la refuser aussi à Dieu.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1748, après sa mort (1111).
Le débat continue (notre résumé) Pour al-Ghazali, la causalité de Dieu ne repose pas sur l'observation, mais sur la preuve que le monde a commencé et qu'une volonté l'a choisi (voir son argument sur le commencement du monde). L'objection de Hume vise donc surtout ceux qui voudraient déduire Dieu de la seule absence de lien visible. Les historiens soulignent que la ressemblance entre les deux est réelle, mais qu'aucune influence n'est prouvée.