Peut-on être certain de quelque chose ?Ce qui échappe aux mots

Le doute et la lumière

Al-Ghazali 1058 · 1111La raison a ses limites : la certitude vient de l'expérience de Dieu.
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Ce qu'il soutient

La certitude n'est pas revenue par une preuve, mais par une lumière que Dieu a jetée dans la poitrine. Les vérités premières ne se démontrent pas : elles sont données.

Pourquoi

Si la raison peut être mise en doute, aucune preuve ne peut la sauver ; sa certitude revenue sans preuve serait un don de Dieu.

En bref

« Le doute et la lumière » est un argument d'Al-Ghazali (Erreur et délivrance (al-Munqidh), vers 1106-1109) sur la question « Peut-on être certain de quelque chose ? » (réponse : ce qui échappe aux mots). Sa thèse : La certitude n'est pas revenue par une preuve, mais par une lumière que Dieu a jetée dans la poitrine. Les vérités premières ne se démontrent pas : elles sont données. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 0 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Erreur et délivrance (al-Munqidh), vers 1106-1109
Valide avec une prémisse implicite

Jeune, al-Ghazali remarque que les enfants de chrétiens deviennent chrétiens, ceux de juifs juifs, ceux de musulmans musulmans. Il veut une certitude qui ne vienne pas de l'habitude. Il met alors tout en doute : les sens, puis la raison elle-même. Pendant deux mois, raconte-t-il, il est sceptique « en fait, sinon en paroles ». Il en sort, mais pas par un raisonnement : par une lumière que Dieu, dit-il, a jetée dans sa poitrine. On rapproche souvent ce récit du doute de Descartes (rêve, sens trompeurs), écrit cinq siècles plus tard ; aucune influence n'est prouvée, et les deux hommes ne sortent pas du doute de la même façon.

P1Les sens nous trompent : l'œil voit une étoile grande comme une pièce de monnaie, alors que la géométrie montre qu'elle est plus grande que la Terre. C'est la raison qui corrige les sens.
P2Rien ne garantit alors que la raison elle-même ne sera pas démentie par un juge plus haut, comme elle dément les sens. Le rêve le montre : en rêvant, on est sûr de choses fausses. Même les vérités premières de la raison deviennent douteuses.
P3Un tel doute ne peut être levé que par une preuve. Or toute preuve se construit à partir des vérités premières : si elles sont mises en doute, aucune preuve n'est possible.
P4Pourtant, après deux mois, la confiance dans les vérités premières de la raison est revenue, avec sécurité et certitude.
P5 · prémisse impliciteUne certitude qui revient sans preuve ne peut venir que d'un don de Dieu, et pas simplement de la nature humaine ou de l'habitude.
Donc la certitude n'est pas revenue par une preuve, mais par une lumière que Dieu a jetée dans la poitrine. Les vérités premières ne se démontrent pas : elles sont données.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où la confiance revient sans preuve, mais sans lumière divine : par exemple parce que notre nature nous empêche de douter longtemps. La seconde moitié de la conclusion ne suit plus.
P1 à P4 suffisent pour conclure que la certitude n'est pas revenue par une preuve : c'est le cœur du récit, et c'est valide. Mais pour conclure qu'elle vient d'une lumière divine, il faut ajouter P5 : il n'y aurait que deux sources possibles, la preuve ou Dieu. Al-Ghazali ne défend pas ce point, il le vit. C'est P5 que conteste Hume : la nature, pour lui, suffit à nous rendre la confiance.
Analogie. Pour vérifier une règle, il te faut une autre règle. Mais si tu doutes de toutes les règles, tu n'as plus rien pour mesurer : tu ne peux pas sortir du doute en mesurant. Il faut qu'une règle te soit simplement donnée. Al-Ghazali dit d'ailleurs que les vérités premières ne se cherchent pas : elles sont déjà là, et à force de les chercher on les perd de vue.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Descartes 1637 · attaque la prémisse 3

On peut sortir du doute par la raison. Même si je rêve, même si tout me trompe, une vérité résiste : je pense, donc je suis. Elle est si ferme que les suppositions les plus extravagantes des sceptiques ne peuvent pas l'ébranler. Le doute lui-même donne un premier point fixe, à partir duquel on peut reconstruire.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1637, après sa mort (1111).
Le débat continue (notre résumé) Rapprochement, pas influence : rien ne prouve que Descartes ait lu al-Ghazali, dont aucune traduction européenne du Munqidh n'est connue avant le XIXe siècle. Et Descartes rencontre la même difficulté qu'al-Ghazali : pour aller plus loin que « je suis », il s'appuie sur Dieu, garant des idées claires. Arnauld lui objecte alors de tourner en rond (le « cercle cartésien »).
Hume 1748 · attaque la prémisse 5

Pas besoin d'une lumière divine pour sortir du doute radical. La nature est toujours plus forte que les principes : le sceptique le plus acharné retrouve ses croyances dès qu'il doit agir. Notre confiance dans la raison et les sens vient de notre nature, pas d'une preuve ni d'un miracle.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1748, après sa mort (1111).
Le débat continue (notre résumé) Al-Ghazali pourrait répondre que c'est Dieu qui a donné cette nature : dans L'Incohérence, il dit déjà que Dieu crée en nous la connaissance par l'habitude. Mais alors la lumière ne se distingue plus de la nature ordinaire, et le récit perd son caractère d'expérience exceptionnelle. Le débat porte sur ce que « lumière de Dieu » veut dire.
Averroès 1179 · attaque la conclusion

La voie des soufis, qui attendent une illumination après avoir purifié leur âme, n'est pas une méthode de connaissance pour tous. Si c'était le chemin voulu pour les hommes, le raisonnement ne servirait à rien ; or le Coran appelle sans cesse à réfléchir et à juger. Il accorde seulement que maîtriser ses désirs est une condition pour bien penser, comme la santé est une condition pour apprendre, mais que cela ne donne pas à soi seul la connaissance.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1179, après sa mort (1111).
Le débat continue (notre résumé) Al-Ghazali ne rejette pas le raisonnement : la lumière lui rend justement confiance dans les vérités de la raison, à partir desquelles les preuves redeviennent possibles. Il écrit lui-même qu'il ne faut pas chercher les vérités premières, puisqu'elles sont présentes. Mais il place bien au-dessus de la raison un « goût » réservé à ceux qui suivent la voie soufie : c'est ce point qu'Averroès refuse.