QuestionsQu'est-ce qui est bien ?Un devoir sans législateur n'a plus de sens : revenons aux vertus
Qu'est-ce qui est bien ?La vertu

Un devoir sans législateur n'a plus de sens : revenons aux vertus

Le retour à l'éthique de la vertu

G. E. M. Anscombe 1919 · 2001La morale du devoir a perdu son sens sans législateur : revenons aux vertus.
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Ce qu'il soutient

Pour qui ne croit pas en un législateur divin, il faut abandonner les notions d'obligation et de devoir moral, et revenir à une morale des vertus, appuyée sur une meilleure connaissance de l'être humain (la « psychologie morale »).

Pourquoi

Le mot « devoir » suppose un législateur divin ; sans lui, il perd son sens, et on peut parler d'actes injustes ou lâches.

La même idée à travers l'histoire
Aristote350 av. J.-C.Éthique à Nicomaque : une action est juste quand elle est celle que ferait l'homme juste. Le centre de la morale, c'est le caractère, pas une loi.
G. E. M. Anscombe1958« Modern Moral Philosophy » : les mots « obligation » et « devoir moral » sont des restes d'une morale de la loi divine. Il faut les abandonner et revenir à la psychologie morale et aux vertus.
Alasdair MacIntyre1981After Virtue : notre langage moral est fait de morceaux d'une tradition perdue, et les débats modernes ne peuvent pas se trancher. Il propose de revenir à une éthique des vertus à la manière d'Aristote.
Philippa Foot2001Natural Goodness : la bonté morale est une forme de « bonté naturelle ». Comme on dit qu'une racine ou un loup est bon ou défectueux, on peut dire ce qu'il faut à un être humain pour bien vivre : les vertus.
En bref

« Un devoir sans législateur n'a plus de sens : revenons aux vertus » est un argument de G. E. M. Anscombe (Anscombe, « Modern Moral Philosophy » (1958), 1958) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : la vertu). Sa thèse : Pour qui ne croit pas en un législateur divin, il faut abandonner les notions d'obligation et de devoir moral, et revenir à une morale des vertus, appuyée sur une meilleure connaissance de l'être humain (la « psychologie morale »). Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Anscombe, « Modern Moral Philosophy » (1958)
Valide avec une prémisse implicite

En 1958, la philosophe anglaise Elizabeth Anscombe publie un article qui fait l'effet d'une bombe. Elle remarque que les philosophes modernes parlent sans cesse d'« obligation morale », de ce qu'on « doit » faire au sens moral. Or Aristote, le grand penseur de la morale antique, n'avait presque pas ces mots. D'où viennent-ils ? D'une morale où le bien est une loi donnée par Dieu, comme dans la Bible. Mais la plupart des philosophes modernes ne croient plus à ce législateur. Garder le mot « obligation » sans lui, dit-elle, c'est comme garder le mot « criminel » après avoir supprimé les lois et les tribunaux. Sa conclusion : arrêtons de parler ainsi, et revenons à des mots qui ont encore un contenu, comme « juste », « honnête », « lâche ». C'est le point de départ du renouveau de l'éthique de la vertu.

P1Les notions d'« obligation morale » et de « devoir moral » ont le sens d'une loi : être obligé moralement, c'est être tenu comme on l'est par une loi. Elles viennent d'une conception de la morale comme loi divine (la Bible, puis le christianisme).
P2Une loi au sens propre suppose un législateur. On ne peut pas se donner une loi à soi-même, et les « normes » d'une société ne suffisent pas : elles peuvent être n'importe quoi.
P3La plupart des philosophes modernes ne croient plus à un législateur divin. Pour eux, garder le mot « obligation », c'est comme garder le mot « criminel » une fois le droit pénal et les tribunaux abolis : il ne reste qu'une force psychologique, sans contenu.
P4On peut faire de la morale sans ces notions : Aristote le montre. Il suffit de demander si un acte est injuste, malhonnête ou lâche, au lieu de demander s'il est « moralement mal ».
P5 · prémisse impliciteQuand une notion a perdu son sens et qu'une autre manière de penser la morale existe, il faut abandonner la première et prendre la seconde. Autrement dit : il n'y a pas de troisième voie qui sauverait l'obligation sans Dieu.
Donc, pour qui ne croit pas en un législateur divin, il faut abandonner les notions d'obligation et de devoir moral, et revenir à une morale des vertus, appuyée sur une meilleure connaissance de l'être humain (la « psychologie morale »).

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un monde où l'obligation sans Dieu n'a plus de sens, où une morale des vertus est possible, mais où l'on ne choisit pas pour autant la vertu : par exemple parce qu'on trouve une autre façon de fonder le devoir (Kant), ou un autre vocabulaire (les conséquences). C'est exactement ce que lui répondent les kantiens et les utilitaristes.
Valide avec P5. Anscombe ne dit pas que la morale est fausse ni qu'on peut tout faire : elle dit que le vocabulaire du « devoir » est un reste sans racines, et qu'un autre vocabulaire, celui des vertus, garde un vrai contenu. Attention : sa conclusion vaut pour ceux qui rejettent Dieu. Pour un croyant qui garde l'idée d'une loi divine, le mot « obligation » garde son sens. Anscombe, elle-même catholique, le dit clairement. Le débat porte surtout sur P2 (une loi qu'on se donne à soi-même est-elle absurde ?) et sur P5 (l'éthique de la vertu suffit-elle à remplacer le devoir ?).
Analogie. Imagine un pays qui a supprimé son code pénal et ses tribunaux, mais où les gens continuent de dire « c'est un criminel » avec la même gravité. Le mot fait encore peur, mais on ne sait plus ce qu'il veut dire. Mieux vaudrait dire ce que la personne a fait : « il a menti », « il a été cruel ».

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

R
Robert Louden 1984 · attaque la prémisse 4

L'éthique de la vertu dit quelle personne il faut être, mais pas quoi faire. Devant un vrai dilemme (dire la vérité à un malade, avorter ou non), « sois courageux, sois juste » ne tranche rien. Une morale doit pouvoir guider l'action.

Anscombe répond
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Rosalind Hursthouse 1991 · Réponse de Hursthouse
L'éthique de la vertu donne bien un critère de l'action juste : une action est juste si c'est ce que ferait une personne vertueuse dans ces circonstances. Ce critère est aussi formel que « suis la règle morale » chez les kantiens ou « produis les meilleures conséquences » chez les utilitaristes : dans les trois cas, tout le travail reste à faire ensuite. Et quand deux vertus tirent en sens contraire, la morale du devoir a le même problème quand deux de ses règles se contredisent.
R
Rosalind Hursthouse 1991 · Les consignes des vertus
Contrairement à ce qu'on dit souvent, l'éthique de la vertu donne des règles : chaque vertu produit une consigne positive (agis avec justice, avec bonté, avec courage, avec honnêteté), chaque vice une interdiction (n'agis pas avec injustice, avec cruauté, en lâche, en menteur).
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue. Les critiques répondent que « fais ce que ferait une personne vertueuse » tourne en rond si, pour savoir qui est vertueux, il faut déjà savoir ce qui est juste. Hursthouse répond que les vertus se définissent autrement : ce sont les traits de caractère dont un être humain a besoin pour bien vivre. Reste un point accordé par les deux camps : dans les cas difficiles, l'éthique de la vertu demande du jugement et de l'expérience plutôt qu'un calcul, et ses défenseurs y voient une qualité plutôt qu'un défaut.
Kant (et les kantiens, comme Onora O'Neill) 1788 · attaque la prémisse 2

Le devoir n'a pas besoin d'un législateur extérieur. Pour Kant, l'obligation repose sur l'autonomie de la raison : la raison se donne à elle-même une loi, la même pour tous. On peut donc garder l'obligation sans Dieu, et P2 est fausse.

Anscombe répond
Elizabeth Anscombe 1958 · Réponse d'Anscombe
Anscombe vise Kant nommément : l'idée de « légiférer pour soi-même » est absurde. Ce qu'on fait « pour soi-même » peut être admirable, mais ce n'est pas faire une loi.
O
Onora O'Neill 1989
Les kantiens répondent que l'autonomie n'est pas faire ce qu'on veut : c'est n'agir que selon des principes que tout être raisonnable pourrait adopter. Cette loi n'est pas inventée par un individu, elle vient de ce que la raison exige de tous. Et Kant parle aussi des vertus : son éthique n'est pas qu'une liste d'obligations.
Le débat continue (notre résumé) Le désaccord porte sur le mot « loi ». Pour Anscombe, une loi suppose quelqu'un qui commande et quelqu'un qui obéit ; s'ils sont la même personne, il n'y a plus de loi. Pour les kantiens, c'est une image : la raison commande comme une loi parce qu'elle vaut pour tous, sans qu'il faille un chef. Les deux positions sont encore défendues aujourd'hui.
O
Objection de l'égocentrisme (Thomas Hurka) 2001 · attaque la conclusion

L'éthique de la vertu met au centre le caractère de l'agent : « que dois-je devenir pour bien vivre ? ». Mais la personne bonne aide son voisin parce que le voisin souffre, pas pour améliorer son propre caractère. Une morale centrée sur ses propres vertus risque de faire de l'autre un moyen de se perfectionner.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe d'Anscombe dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Anscombe ne répond pas à cette objection, qui est plus tardive. Les défenseurs de l'éthique de la vertu (comme Julia Annas) répondent que c'est confondre le but de la théorie et le motif de l'action : la personne généreuse agit pour l'autre, et c'est justement ce qui la rend généreuse. Celui qui aide pour se sentir vertueux n'a pas la vertu. Les critiques jugent que la difficulté revient quand on demande pourquoi être vertueux : si la réponse est « pour bien vivre soi-même », le soupçon d'égoïsme reste.