QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?Le droit d'avoir des droits : les apatrides et l'échec des droits de l'homme
Qu'est-ce qu'une société juste ?Une seule humanité

Le droit d'avoir des droits : les apatrides et l'échec des droits de l'homme

Le droit d'avoir des droits

Hannah Arendt 1906 · 1975Philosophe politique née en Allemagne, exilée aux États-Unis : elle suit le procès d'Eichmann et parle de la « banalité du mal », qui naît de l'absence de pensée.
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Ce qu'il soutient

La justice ne peut pas s'arrêter aux frontières d'un État : le premier droit de chacun est d'appartenir à l'humanité, et c'est à l'humanité entière de le garantir.

Pourquoi

Sans communauté politique, les « droits de l'homme » ne protègent plus personne : le premier droit est d'appartenir à l'humanité.

La même idée à travers l'histoire
Edmund Burke1790Burke préférait les « droits des Anglais » aux droits abstraits de l'homme. Arendt le cite (chap. 9) pour dire que l'expérience des apatrides lui a donné raison sur un point : l'humain nu, sans communauté, n'est protégé par rien.
Hannah Arendt1951Arendt, elle-même réfugiée après 1933 et apatride de 1937 à 1951, tire la leçon de l'entre-deux-guerres : les millions d'apatrides ont montré où les droits de l'homme cessent d'exister.
En bref

« Le droit d'avoir des droits : les apatrides et l'échec des droits de l'homme » est un argument de Hannah Arendt (Les Origines du totalitarisme (1951), chap. 9 « Le déclin de l'État-nation et la fin des droits de l'homme », 1951) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : une seule humanité). Sa thèse : La justice ne peut pas s'arrêter aux frontières d'un État : le premier droit de chacun est d'appartenir à l'humanité, et c'est à l'humanité entière de le garantir. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 0 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Les Origines du totalitarisme (1951), chap. 9 « Le déclin de l'État-nation et la fin des droits de l'homme »
Valide avec une prémisse implicite

Les déclarations des droits de l'homme disent que chacun a des droits parce qu'il est humain. Mais dans l'Europe de l'entre-deux-guerres, des millions de personnes ont perdu leur État : apatrides, réfugiés, expulsés. Arendt remarque que ce sont elles qui ont perdu tous leurs droits, justement parce qu'elles n'étaient plus que des êtres humains. Les droits dépendaient en pratique d'une appartenance à une communauté politique. D'où sa conclusion : avant tout autre droit, il faut le droit d'avoir des droits, c'est-à-dire d'appartenir à une communauté où l'on est jugé sur ses actes. Et ce droit ne peut être garanti que par l'humanité elle-même.

P1Les apatrides du XXe siècle ont perdu tous leurs droits en perdant leur État, alors qu'ils étaient toujours des êtres humains : « le monde n'a rien trouvé de sacré dans la nudité abstraite d'être humain ».
P2Leur malheur n'est pas de perdre la liberté ou l'égalité devant la loi, mais de n'appartenir à aucune communauté : ce qui leur manque, c'est un cadre où l'on est jugé selon ses actes.
P3 · prémisse impliciteUn droit qui disparaît dès qu'on perd son appartenance politique ne protège pas l'humain comme tel : l'appartenance doit donc être un droit premier.
P4Ce « droit d'avoir des droits », ou droit de chaque individu d'appartenir à l'humanité, devrait être garanti par l'humanité elle-même.
Donc la justice ne peut pas s'arrêter aux frontières d'un État : le premier droit de chacun est d'appartenir à l'humanité, et c'est à l'humanité entière de le garantir.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Valide avec P3. P1 et P2 décrivent ce qui arrive aux apatrides. P3, cachée, en tire la leçon : le droit de base est l'appartenance. P4 dit qui doit le garantir. Les points d'attaque : P1 (les droits de l'homme ont-ils vraiment « échoué », ou fallait-il mieux les faire respecter ?) et P4 (l'humanité n'est pas une institution : Arendt reconnaît elle-même qu'« il n'est pas du tout certain que ce soit possible »). Arendt ne propose pas de gouvernement mondial et s'en méfie.
Analogie. Un billet de théâtre sans salle : on peut avoir un papier qui dit qu'on a droit à une place, mais si la salle n'existe plus ou refuse de vous ouvrir, le papier ne sert à rien. Avant le billet, il faut avoir sa place dans la salle.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Edmund Burke 1790 · attaque la conclusion

Burke soutient que les seuls droits réels sont ceux dont on hérite d'une société précise, les « droits des Anglais », et que les droits abstraits de l'homme sont dangereux et sans force. Cette position semble confirmée par l'expérience des apatrides, mais elle conduit à l'inverse de la conclusion d'Arendt : si les droits viennent de la communauté, il n'y a pas de justice universelle.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe d'Arendt dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Arendt reconnaît que Burke a vu juste sur l'impuissance des droits abstraits (chap. 9), mais elle en tire une autre conséquence : il faut garantir à chacun un lieu dans le monde, donc rendre l'appartenance elle-même universelle (notre lecture). Les burkéens répondent que seule une communauté réelle peut protéger, et qu'une « humanité » ne le peut pas.
Où en est le débat (notre résumé)Burke : les droits viennent de la communauté. Arendt : justement, il faut garantir à chacun une communauté. Désaccord de fond : une garantie universelle peut-elle être réelle sans État mondial ?
S
Seyla Benhabib 2004 · attaque la prémisse 4

Benhabib, qui reprend la formule, note qu'Arendt ne dit pas sur quoi repose ce premier droit : elle se méfie de la nature et de l'histoire comme fondements, et l'« humanité » n'est pas une institution. Benhabib propose de le comprendre comme un droit moral de chacun à être reconnu comme membre d'une communauté juridique, qui impose aux États des règles justes d'accueil et de naturalisation sans leur ôter le contrôle de leurs frontières.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 2004, après sa mort (1975).
Le débat continue (notre résumé) Réponse reconstruite (notre lecture) : Arendt reconnaît elle-même qu'« il n'est pas du tout certain que ce soit possible » ; son argument établit le besoin de ce droit, pas encore son fondement ni l'institution qui le garantirait. Benhabib le complète plus qu'elle ne le réfute.
Où en est le débat (notre résumé)Benhabib : le droit d'avoir des droits a besoin d'un fondement moral et d'institutions. Arendt : son besoin est prouvé par les apatrides. Désaccord de fond : où fixer la limite entre accueil dû et contrôle légitime des frontières ?
G
Giorgio Agamben 1995 · attaque la prémisse 4

Agamben lit l'analyse d'Arendt comme une révélation : les droits de l'homme ne protègent pas l'être humain « nu », ils font de lui un simple élément de l'État-nation. Le réfugié montre la limite de ce système, et il faudrait penser la politique à partir de lui, pas garantir encore des droits au nom de l'humanité.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1995, après sa mort (1975).
Où en est le débat (notre résumé)Agamben : la garantie par l'humanité reproduit le problème. Lecture arendtienne (reconstruite) : il n'y a pas d'autre garant. Désaccord de fond : faut-il réformer l'idée de droits ou en sortir ?