QuestionsQu'est-ce que le bonheur ?Le seul bien est le plaisir du moment ; le bonheur n'en est que la somme
Qu'est-ce que le bonheur ?Le plaisir

Le seul bien est le plaisir du moment ; le bonheur n'en est que la somme

L'hédonisme des cyrénaïques ; le plaisir du moment ; « carpe diem » avant la lettre

Aristippe de Cyrène v. 435 av. J.-C. · v. 356 av. J.-C.Le seul bien est le plaisir du moment présent ; le passé n'est plus et l'avenir n'est pas encore.
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Ce qu'il soutient

Le seul bien est le plaisir particulier, que l'on ressent dans le moment présent. Le bonheur n'est que la somme de ces plaisirs.

Pourquoi

Dès l'enfance, nous cherchons le plaisir pour lui-même, sans rien chercher de plus une fois qu'on l'a : c'est donc le but.

La même idée à travers l'histoire
Aristippe de Cyrène380 av. J.-C.Aristippe de Cyrène (vers 435-356 av. J.-C.), élève de Socrate, passe pour avoir fait du plaisir son seul guide. Il n'a presque rien écrit : la doctrine ci-dessous est celle de l'école cyrénaïque, que Diogène Laërce rapporte six cents ans plus tard.
Épicure300 av. J.-C.Épicure garde l'idée que le plaisir est le but, mais il refuse le plaisir du moment : il vise un plaisir calme, qui est l'absence de douleur et de trouble, et il trie les désirs.
En bref

« Le seul bien est le plaisir du moment ; le bonheur n'en est que la somme » est un argument d'Aristippe de Cyrène (Aristippe et les cyrénaïques, d'après Diogène Laërce II, 65-90 (IVe siècle av. J.-C.), 380 av. J.-C.) sur la question « Qu'est-ce que le bonheur ? » (réponse : le plaisir). Sa thèse : Le seul bien est le plaisir particulier, que l'on ressent dans le moment présent. Le bonheur n'est que la somme de ces plaisirs. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3, P6). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Aristippe et les cyrénaïques, d'après Diogène Laërce II, 65-90 (IVe siècle av. J.-C.)
Valide avec une prémisse implicite

Aristippe était un élève de Socrate, et il en a tiré une leçon très différente de celle de Platon. Pour lui, nous ne connaissons que deux états : le plaisir, qui est un mouvement doux de la sensibilité, et la douleur, un mouvement rude. Dès l'enfance, nous allons vers l'un et fuyons l'autre. Le plaisir est donc le but. Mais lequel ? Pas le calme d'une absence de douleur, ni le souvenir d'un plaisir passé : seulement le plaisir particulier que l'on ressent maintenant. Le bonheur n'est alors que la somme de ces plaisirs, pas un but à part. Le texte ne présente pas l'argument sous forme de prémisses : la forme P1 à P7 ci-dessous est notre reconstruction, à partir de Diogène Laërce II, 86-90. Attention : Diogène parle ici de l'école cyrénaïque ; seul le passage II, 66 parle d'Aristippe lui-même.

P1Nous ne connaissons que deux états : le plaisir, un mouvement doux, et la douleur, un mouvement rude.
P2Dès l'enfance, nous nous tournons sans réfléchir vers le plaisir ; quand nous l'avons, nous ne cherchons rien d'autre, et rien ne nous fait plus peur que la douleur.
P3 · prémisse impliciteCe que l'on recherche dès l'enfance pour lui-même, sans rien chercher de plus quand on l'a, est le but de la vie, le bien.
P4L'absence de douleur n'est pas un plaisir : ce n'est pas un mouvement, c'est l'état de quelqu'un qui dort.
P5Le souvenir d'un plaisir passé ou l'attente d'un plaisir à venir ne donnent pas le plaisir parfait : le mouvement de l'âme s'use avec le temps.
P6 · prémisse impliciteSi le plaisir est un mouvement, que ni le calme ni le souvenir ni l'attente n'en sont, alors le plaisir qui est le but est celui que l'on ressent dans le moment présent.
P7Le plaisir particulier est désirable pour lui-même ; le bonheur ne l'est pas : on ne le désire qu'à cause des plaisirs particuliers qu'il rassemble.
Donc le seul bien est le plaisir particulier, que l'on ressent dans le moment présent. Le bonheur n'est que la somme de ces plaisirs.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3 et P6, l'ordinateur trouve un cas où le plaisir est un mouvement, où tout le monde le cherche dès l'enfance, où ni le calme ni le souvenir ne sont des plaisirs, mais où l'on ne conclut pas que le but est le plaisir du moment : on pourrait chercher autre chose, ou viser un plaisir durable.
Avec ses sept prémisses, l'argument est valide. Sans P3 et sans P6, il ne l'est plus. Sans P3, on ne passe pas de « nous cherchons tous le plaisir » à « le plaisir est le bien » : un penchant d'enfant n'est pas forcément un bien. Sans P6, rien n'interdit que le but soit un plaisir de repos ou de souvenir, comme le voudra Épicure. Les cyrénaïques affirment P3 en donnant l'attrait de l'enfance comme preuve que le plaisir est le but (Diogène Laërce II, 88), et P6 en disant que le plaisir du moment est seul parfait. C'est là que frappent leurs critiques : Épicure et Aristote attaquent P4 et P1, Platon attaque la conclusion.
Analogie. Pense à un feu d'artifice. Chaque fusée est un éclat qui dure un instant, et la soirée n'est que la suite de ces éclats. Si tu ne regardes pas la fusée qui part maintenant, le souvenir de la précédente ne te donne pas le même éblouissement. Pour Aristippe, le plaisir ressemble à cela, et le bonheur à la soirée entière.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Épicure 300 av. J.-C. · attaque la prémisse 4

Épicure, qui reprend l'idée que le plaisir est le but, refuse ce point. Pour lui, l'absence de douleur et de trouble est elle-même un plaisir, un plaisir « du repos ». Diogène Laërce note que les cyrénaïques ne l'admettent pas, et qu'Épicure s'oppose à eux sur ce point. Pour Épicure, la joie et le bien-être sont des plaisirs « du mouvement », mais ils ne sont pas les seuls.

Cyrène répond
L
Les cyrénaïques Ce que les cyrénaïques disaient déjà (Diogène Laërce II, 89)
Pour les cyrénaïques, la suppression de la douleur, telle qu'Épicure la propose, n'est pas un plaisir, pas plus que l'absence de plaisir n'est une douleur. Plaisir et douleur sont des mouvements ; l'absence de douleur n'en est pas un, car c'est l'état de quelqu'un qui dort.
Le débat continue (notre résumé) Les deux camps sont d'accord sur le but (le plaisir) mais pas sur sa nature. Pour les cyrénaïques, il faut sentir quelque chose ; pour Épicure, être sans souffrance suffit et vaut mieux. Le désaccord est resté célèbre dans l'Antiquité (Cicéron en parle dans Des fins II). Il porte sur la vie qu'on mène : chercher des plaisirs sans cesse renouvelés, ou apaiser ses désirs pour être tranquille (voir l'argument d'Épicure).
Platon (Socrate dans le Gorgias) 385 av. J.-C. · attaque la conclusion

Dans le Gorgias, Socrate s'en prend à un hédoniste, Calliclès, qui pense que vivre bien c'est satisfaire tous ses désirs. Il lui demande si un homme qui a la gale et peut se gratter à volonté vit heureux en se grattant toute sa vie. Calliclès finit par répondre que oui : un tel homme vit agréablement. Pour Platon, cette réponse montre que « plaisir » et « bien » ne peuvent pas être la même chose. Aristippe n'est pas nommé ici : c'est une critique de la même famille d'idées, pas de lui.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Cyrène dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Aucune réponse des cyrénaïques à ce passage n'est dans nos sources. Mais leur doctrine accepte la conséquence que Socrate juge absurde : selon Diogène Laërce (II, 88), le plaisir est un bien « même s'il vient des conduites les plus honteuses » ; Calliclès, lui, ne recule pas non plus. Le désaccord est donc de fond : pour Platon, une vie heureuse suppose un ordre dans l'âme, et pas seulement une suite de plaisirs, quels qu'ils soient.
Aristote 335 av. J.-C. · attaque la prémisse 1

Aristote refuse de faire du plaisir un mouvement. Un mouvement (construire une maison, marcher) prend du temps et n'est parfait qu'à son terme. Le plaisir, lui, est entier et parfait à chaque instant, comme l'acte de voir. Donc, dit Aristote, le plaisir n'est pas un mouvement.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en -335, après sa mort (-356).
Le débat continue (notre résumé) Aristote écrit après Aristippe, et nous n'avons pas de réponse des cyrénaïques. Remarquons que sa thèse garde une idée chère à l'école : le plaisir est complet dans l'instant. Mais elle ruine P1, qui en fait un mouvement, et ouvre la voie à Épicure, pour qui il y a aussi un plaisir qui n'est pas un mouvement.
Aristote 335 av. J.-C. · attaque la conclusion

Aristote donne des exemples où le plaisir ne suffit pas à rendre un choix bon. Personne ne voudrait garder toute sa vie l'esprit d'un enfant, même en jouissant des plaisirs de l'enfance. Personne ne voudrait prendre plaisir à faire une chose très honteuse, même sans aucune conséquence pénible. Et il y a des choses que nous voudrions avoir même sans plaisir : voir, se souvenir, savoir, avoir les vertus. Donc le plaisir n'est pas le bien, et tous les plaisirs ne sont pas à rechercher.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en -335, après sa mort (-356).
Le débat continue (notre résumé) Cette objection touche directement la thèse selon laquelle le plaisir est bon « même s'il vient des conduites les plus honteuses » (Diogène Laërce II, 88). Un cyrénaïque pourrait répondre qu'Aristote suppose ce qui est en débat : que certaines choses valent mieux que le plaisir. Nous n'avons pas de texte pour le confirmer.