QuestionsPeut-on être certain de quelque chose ?Nier les causes, c'est nier la raison
Peut-on être certain de quelque chose ?Oui, par la raison

Nier les causes, c'est nier la raison

Averroès 1126 · 1198La vérité ne peut contredire la vérité : philosophie et foi s'accordent.
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Ce qu'il soutient

Les choses ont de vraies natures et de vraies causes : le feu est bien la cause de la combustion. Nier les causes, c'est nier la raison, qui n'est rien d'autre que la connaissance des choses par leurs causes.

Pourquoi

Chaque chose a une nature d'où viennent ses actions ; nier les causes détruirait le savoir, et nous avons une science certaine.

En bref

« Nier les causes, c'est nier la raison » est un argument d'Averroès (L'Incohérence de l'Incohérence, discussion 17 (vers 1180)) sur la question « Peut-on être certain de quelque chose ? » (réponse : oui, par la raison). Sa thèse : Les choses ont de vraies natures et de vraies causes : le feu est bien la cause de la combustion. Nier les causes, c'est nier la raison, qui n'est rien d'autre que la connaissance des choses par leurs causes. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

L'Incohérence de l'Incohérence, discussion 17 (vers 1180)
Valide avec une prémisse implicite

Al-Ghazali avait soutenu que le lien entre le feu et la combustion n'est pas nécessaire : c'est Dieu qui crée la combustion au moment où le feu touche le coton, et il pourrait ne pas la créer (voir son argument « Le coton et le feu »). Quelque quatre-vingt-cinq ans plus tard, Averroès lui répond phrase par phrase. Pour lui, nier les causes n'est pas une audace de théologien : c'est scier la branche sur laquelle toute connaissance est assise.

P1Chaque chose a une nature propre, d'où viennent ses actions propres : le feu brûle, l'eau mouille. Une chose sans action propre n'aurait pas de nature propre, donc ni nom ni définition : on ne pourrait même plus dire ce qu'elle est.
P2Connaître vraiment une chose, c'est la connaître par sa définition et par ses causes. Si les choses n'avaient ni définition ni causes, il n'y aurait plus ni science ni preuve : seulement des opinions.
P3 · prémisse impliciteNous avons une vraie science, certaine. D'ailleurs, dire qu'aucune connaissance n'est certaine se détruit soi-même : cette phrase ne serait pas certaine non plus.
Donc les choses ont de vraies natures et de vraies causes : le feu est bien la cause de la combustion. Nier les causes, c'est nier la raison, qui n'est rien d'autre que la connaissance des choses par leurs causes.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un monde sans causes, sans définitions et sans science : un monde où rien n'est vraiment connu. Rien dans P1 et P2 ne l'interdit. C'est la porte que choisirait un sceptique radical ; Averroès répond que ce sceptique se contredit dès qu'il affirme quelque chose.
Valide si l'on ajoute P3 : nous possédons une vraie science. Averroès ne le pose pas comme prémisse ; il le tient pour évident et répond d'avance à qui le nie : dire « aucune connaissance n'est certaine » se réfute soi-même. L'argument montre donc un prix à payer : qui nie les causes doit renoncer à toute science. Il ne prouve pas que le feu brûle à coup sûr, et Averroès l'accorde : un obstacle (le talc, dit-on) peut empêcher le feu de brûler le coton, sans que le feu perde sa nature de brûler.
Analogie. Imagine un garagiste qui dirait : « Rien ne prouve que le moteur fasse tourner les roues ; simplement, chaque fois qu'il tourne, les roues tournent aussi. » Il ne pourrait plus réparer aucune voiture : réparer, c'est chercher la cause d'une panne. Pour Averroès, nier les causes, c'est se condamner à ne plus rien comprendre.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Al-Ghazali 1095 · attaque la conclusion

L'observation montre seulement que la combustion arrive avec le contact du feu, pas qu'elle arrive par lui. On ne voit jamais la force du feu, seulement deux événements ensemble. Rien n'empêche que ce soit Dieu qui crée la combustion, directement, au moment du contact.

Averroès répond
Averroès
Une telle affirmation supprime ce que nos sens perçoivent de l'existence des causes et des effets. Aucun philosophe ne doute que le feu soit la cause de la combustion du coton. Pas de façon absolue, précise-t-il : le feu agit grâce à un principe extérieur, condition de l'existence même du feu, et à plus forte raison de sa combustion.
Le débat continue (notre résumé) Les deux hommes s'accordent plus qu'il n'y paraît : pour Averroès aussi, le feu ne suffit pas à lui seul, il dépend d'un premier principe. Le désaccord porte sur le reste : pour Averroès, Dieu agit à travers les natures des choses ; pour al-Ghazali, Dieu agit directement, et la régularité du monde n'est qu'une habitude qu'il fait durer.
Al-Ghazali (la connaissance par l'habitude) 1095 · attaque la prémisse 2

On n'a pas besoin de causes nécessaires pour savoir. Ce qui se répète encore et encore s'ancre dans notre esprit par l'habitude, et Dieu crée en nous la connaissance qu'il ne fera pas les choses extraordinaires qui restent possibles. Nos connaissances ordinaires sont donc sauves, sans natures nécessaires.

Averroès répond
Averroès
Ce n'est pas une vraie solution. La connaissance créée en nous suit toujours la nature de la chose réelle, car être dans le vrai, c'est croire qu'une chose est telle qu'elle est. Si nous savons ce qui va arriver, il faut qu'il y ait, dans les choses ou dans leur agent, une condition à laquelle notre connaissance se rapporte : c'est ce que les théologiens appellent « habitude ». Or Dieu ne peut pas avoir d'habitude. Cette condition est donc dans les choses : c'est ce que les philosophes appellent leur nature.
Le débat continue (notre résumé) Al-Ghazali pourrait répondre que la nature des choses dépend à chaque instant de Dieu, qui peut la changer : sa seconde réponse sur le feu accepte d'ailleurs que le feu ait une nature (voir son argument). Le débat porte alors sur un point plus fin : cette nature lie-t-elle Dieu, ou seulement nous ?
Al-Ghazali (les miracles) 1095 · attaque la conclusion

Si le feu brûle nécessairement, par sa nature, le miracle du prophète Abraham jeté au feu sans brûler devient impossible. Or un croyant doit l'admettre : Dieu peut changer une propriété du feu, ou du corps du prophète.

Averroès répond
Averroès
Les principes de la religion, comme les miracles, sont des réalités divines qui dépassent l'intelligence humaine : il faut les reconnaître, même si l'on en ignore les causes. C'est pourquoi aucun des anciens philosophes n'a discuté des miracles, alors qu'ils étaient connus partout.
Averroès 1180 · Plus loin dans la même discussion
Les philosophes peuvent accorder qu'un agent ne produit pas toujours son effet, à cause de choses extérieures : il n'est pas impossible que le feu touche le coton sans le brûler, si l'on a placé avec le coton quelque chose qui le rend ininflammable, comme on le dit du talc.
Le débat continue (notre résumé) La réponse place les miracles hors du domaine de la philosophie plutôt qu'elle ne les explique, et le talc est un obstacle naturel, pas une suspension de la nature. Et juste avant, il est dur avec ceux qui discutent les principes de la religion : selon lui, il faut mettre à mort les hérétiques qui les nient. Pour un lecteur d'aujourd'hui, c'est la limite de sa liberté de penser.
Hume 1748 · attaque la prémisse 1

Nous ne voyons jamais la force qui unirait une cause à son effet : les événements nous semblent joints, jamais liés. Notre idée de cause vient de l'habitude de voir les choses se suivre. La raison ne connaît donc pas de « natures » qui produiraient nécessairement leurs effets.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1748, après sa mort (1198).
Le débat continue (notre résumé) Hume ne nie pas les causes comme le fait al-Ghazali, et il ne fait pas appel à Dieu : il dit que la raison ne peut pas les démontrer, mais que notre nature nous force à y croire. Averroès avait répondu d'avance à une idée voisine : si l'« habitude » est la nôtre, ce n'est que l'activité normale de l'intellect. Mais c'est justement ce que Hume conteste : que l'intellect perçoive les natures des choses. Le débat reste ouvert : la science moderne parle de lois découvertes par l'expérience, et beaucoup de philosophes doutent qu'on puisse en tirer des natures nécessaires.