QuestionsL'Histoire a-t-elle un sens ?La Providence conduit les empires : le Discours sur l'histoire universelle
L'Histoire a-t-elle un sens ?Un plan divin

La Providence conduit les empires : le Discours sur l'histoire universelle

L'histoire universelle de Bossuet

Jacques-Bénigne Bossuet 1627 · 1704Évêque et orateur, il lit l'histoire universelle comme l'œuvre de la Providence qui conduit les empires.
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Ce qu'il soutient

L'histoire du monde est conduite par la Providence : la suite des empires a un sens, que l'historien peut lire et que le prince doit apprendre.

Pourquoi

Les rois font plus ou moins qu'ils ne pensent : chaque empire sert un dessein qui le dépasse, et Dieu seul réduit tout à sa volonté.

La même idée à travers l'histoire
Augustin420Bossuet se place dans la lignée de La Cité de Dieu : les empires servent un dessein divin que les hommes ne maîtrisent pas. Il va plus loin qu'Augustin : il lit la Providence dans la suite précise des empires, de l'Assyrie à Rome, et la montre au prince comme leçon de politique.
En bref

« La Providence conduit les empires : le Discours sur l'histoire universelle » est un argument de Jacques-Bénigne Bossuet (Discours sur l'histoire universelle, 3e partie « Les empires » (1681)) sur la question « L'Histoire a-t-elle un sens ? » (réponse : un plan divin). Sa thèse : L'histoire du monde est conduite par la Providence : la suite des empires a un sens, que l'historien peut lire et que le prince doit apprendre. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Discours sur l'histoire universelle, 3e partie « Les empires » (1681)
Valide avec une prémisse implicite

Bossuet écrit ce livre pour son élève, le Dauphin, fils de Louis XIV. Il y suit l'histoire du monde en trois parties : les époques, la suite de la religion, la suite des empires. Sa thèse : les empires ne s'élèvent et ne tombent pas au hasard. Ils ont des causes naturelles, que le bon historien doit chercher dans les mœurs et le caractère des peuples. Mais ces causes elles-mêmes sont réglées par Dieu, qui se sert des empires pour punir, rétablir, protéger ou éprouver son peuple. Les puissants ne le savent pas : ils croient servir leurs propres plans. Attention : les citations gardent l'orthographe de l'édition de 1681.

P1Les grands empires ont une liaison nécessaire avec l'histoire du peuple de Dieu : Dieu s'est servi des Assyriens et des Babyloniens pour le châtier, des Perses pour le rétablir, d'Alexandre pour le protéger.
P2Dieu a voulu que le cours des choses humaines ait sa suite : à la réserve de rares coups extraordinaires, aucun grand changement n'arrive sans causes dans les siècles précédents. La vraie science de l'histoire est de remarquer ces dispositions secrètes.
P3Ceux qui gouvernent sont soumis à une force majeure : ils font plus ou moins qu'ils ne pensent, et aucune puissance humaine ne manque de servir malgré elle d'autres desseins que les siens ; Dieu seul réduit tout à sa volonté.
P4 · prémisse impliciteSi les empires suivent des causes naturelles que Dieu règle à son dessein, et si les rois y servent sans le savoir, alors l'histoire universelle a un sens que l'on peut lire en suivant ces causes jusqu'à leurs principes.
Donc l'histoire du monde est conduite par la Providence : la suite des empires a un sens, que l'historien peut lire et que le prince doit apprendre.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où les empires ont des causes, où les rois se trompent sur la portée de leurs actes, et où aucun dessein ne les dépasse : une histoire pleine de conséquences imprévues, mais sans sens.
Valide avec P4. P4 fait le lien entre deux choses que Bossuet maintient ensemble : des causes naturelles (P2) et un dessein divin (P3). Sans P4, on peut admettre que les empires ont des causes et que leurs chefs ne voient pas tout, sans en conclure qu'un dessein gouverne l'ensemble. C'est aussi là que ses critiques frappent : la cause divine s'ajoute-t-elle vraiment à l'explication naturelle ?
Analogie. Un chef d'orchestre dont les musiciens ne voient que leur propre partition. Chacun joue sa partie et croit jouer pour lui-même ; l'œuvre entière n'apparaît qu'à celui qui tient la baguette. Pour Bossuet, le prince et l'historien doivent apprendre à lire la partition d'ensemble.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Voltaire 1756 · attaque la conclusion

Bossuet n'écrit l'histoire « universelle » que pour une petite partie du monde, et il a l'air d'avoir écrit uniquement pour montrer que tout s'est fait pour la nation juive. Il ne dit qu'un mot des Arabes et oublie l'Inde et la Chine. La grandeur de Cyrus ou des Romains a aussi d'autres causes, et Voltaire reconnaît que Bossuet en parle quand il décrit l'esprit des nations.

Bossuet répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1756, après sa mort (1704).
Bossuet Passage de Bossuet, écrit avant l'objection
Bossuet annonce que les Arabes, Mahomet et ses successeurs auront leur place dans un second discours, avec la France et Charlemagne. Il arrête donc cette première partie à Charlemagne, en laissant volontairement hors du plan ce qui vient après. Le silence sur les Arabes serait un renvoi, non un oubli.
Le débat continue (notre résumé) Bossuet dit lui-même pourquoi il choisit ces empires : « ils ont pour la pluspart une liaison necessaire avec l'histoire du peuple de Dieu » (III, 1). Le choix découle donc de la thèse, ce qui est précisément ce que Voltaire lui reproche : un fil conducteur religieux détermine ce qui compte. Voltaire note lui-même que le livre s'arrête à Charlemagne, mais il juge que le mot sur les Arabes les réduit à un « déluge de barbares ». Le désaccord porte sur la légitimité d'une histoire ordonnée par une thèse. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Point partiellement reconnu des deux côtés : l'histoire de Bossuet est centrée sur le Proche-Orient, la Grèce et Rome, et il le dit. Désaccord de fond : un fil providentiel est-il une clef pour comprendre ou un filtre qui exclut ? Voltaire propose à la place une histoire des mœurs et des esprits de tous les peuples.
Montesquieu 1734 · attaque la prémisse 3

Ce n'est pas la Fortune qui domine le monde : il y a des causes générales, morales ou physiques, qui élèvent, maintiennent ou précipitent chaque monarchie. Tous les accidents sont soumis à ces causes. Pas besoin d'un dessein pour expliquer Rome : sa suite de prospérités et de revers s'explique par la manière dont elle se gouvernait.

Bossuet répond
Bossuet Passage de Bossuet, écrit avant l'objection
Bossuet accepte déjà les causes naturelles : le même Dieu qui a fait l'enchaînement de l'univers a voulu que le cours des choses humaines ait sa suite, et il n'arrive pas de grands changements qui n'aient leurs causes dans les siècles précédents, sauf de rares coups extraordinaires. La vraie science de l'histoire est d'en remarquer les dispositions secrètes.
Le débat continue (notre résumé) Les deux auteurs s'accordent sur les causes générales. Montesquieu en tire qu'elles suffisent à expliquer l'histoire de Rome ; Bossuet qu'elles s'inscrivent dans un dessein. L'un retire Dieu de l'explication, l'autre le garde au-dessus de l'explication. Le texte de Montesquieu ne nie pas Dieu : il écarte la Fortune, et l'histoire comme jeu du hasard. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : si les causes naturelles expliquent déjà tout événement, le dessein divin ajoute-t-il quelque chose qu'on puisse montrer ? Les deux auteurs s'accordent contre le hasard pur. Question ouverte, reprise par Hegel, Ibn Khaldoun et Marx.
Spinoza 1670 · attaque la prémisse 1

L'élection des Hébreux ne prouve pas que l'histoire tourne autour d'eux. Leur « élection » ne concernait que leur vie sociale et leur sécurité, qui dépendent de causes extérieures : ils n'étaient ni plus savants ni plus pieux que d'autres. Leur bonheur n'aurait pas été moindre si Dieu avait appelé tous les hommes au salut.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Bossuet dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Le Traité est antérieur au Discours : c'est une objection tirée de Spinoza, et nous n'avons pas trouvé de réponse directe de Bossuet à ce passage. Bossuet ne limite pas pour autant le profit des empires au peuple élu : il y voit aussi, « plus humainement », une leçon sur « la vanité des grandeurs humaines » pour les princes (III, 1). Spinoza, lui, soutient que la Providence se connaît par l'ordre fixe et immuable de la nature, non par des choix particuliers de Dieu dans l'histoire (chap. 6). (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : la Providence est-elle un choix de Dieu dans l'histoire (Bossuet) ou le nom que l'on donne à l'ordre de la nature (Spinoza) ? Point ouvert.