QuestionsQu'est-ce qui est bien ?Une autre voix morale : l'éthique du care
Qu'est-ce qui est bien ?La vertu

Une autre voix morale : l'éthique du care

L'éthique du care (du soin)

Carol Gilligan née en 1936À côté de la justice abstraite, il existe une morale du soin et des relations.
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Ce qu'il soutient

La morale ne se réduit pas aux droits et à la justice impartiale : le soin, l'attention et la responsabilité envers les autres sont une voix morale à part entière. Une morale mûre doit réunir les deux.

Pourquoi

Les entretiens font entendre une morale cohérente du soin des personnes réelles, que l'échelle de Kohlberg (les droits) classe plus bas.

La même idée à travers l'histoire
Carol Gilligan1982In a Different Voice (article de 1977, livre de 1982) : en écoutant des femmes face à de vrais dilemmes, elle entend une morale de la responsabilité et du soin, que la psychologie de son temps classait comme un retard.
Nel Noddings1984Caring : la morale part de la relation concrète entre celui qui prend soin et celui qui reçoit le soin. Être attentif à l'autre passe avant l'application de principes universels.
Joan Tronto1993Moral Boundaries : le soin n'est pas une affaire de femmes ni de vie privée. C'est une activité dont toute vie humaine dépend, et sa répartition (qui soigne, qui est soigné, qui paie) est une question politique.
En bref

« Une autre voix morale : l'éthique du care » est un argument de Carol Gilligan (Gilligan, « In a Different Voice » (1977), puis le livre (1982), 1982) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : la vertu). Sa thèse : La morale ne se réduit pas aux droits et à la justice impartiale : le soin, l'attention et la responsabilité envers les autres sont une voix morale à part entière. Une morale mûre doit réunir les deux. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Gilligan, « In a Different Voice » (1977), puis le livre (1982)
Valide avec une prémisse implicite

Dans les années 1970, le psychologue Lawrence Kohlberg mesure le « développement moral » par des dilemmes : un homme doit-il voler un médicament trop cher pour sauver sa femme ? Le stade le plus élevé, pour lui, c'est de raisonner avec des principes de justice et des droits valables pour tous. Or ses stades viennent d'études sur des garçons et des hommes, et les femmes y obtiennent souvent des résultats plus bas. Carol Gilligan, qui travaille avec lui, écoute des femmes face à de vrais choix (par exemple, avorter ou non) et entend autre chose : une morale de la responsabilité envers les autres, de l'attention à la situation précise et du souci de ne blesser personne. Ce n'est pas un retard, dit-elle : c'est une autre voix morale, qu'on a eu tort de tenir pour inférieure. C'est la naissance de l'éthique du care (du soin). On la range ici avec la vertu, car elle met au centre une qualité de la personne (l'attention, le souci des autres) plutôt qu'une règle ou un calcul.

P1La théorie de Kohlberg place au sommet de la morale une morale des droits : des principes de justice impartiaux, valables pour tous. Ses stades ont été établis à partir d'études sur des hommes.
P2Les entretiens de Gilligan font entendre une autre morale, cohérente et réfléchie : un devoir de prendre soin, de remarquer et de soulager les détresses réelles des personnes concernées.
P3Dans l'échelle de Kohlberg, cette morale du soin est classée comme un stade moins avancé. Les théories du développement ont ainsi traité les femmes comme « déviantes » ou « en retard ».
P4 · prémisse impliciteUne théorie de la morale qui classe comme inférieure une manière sérieuse et cohérente de raisonner moralement, seulement parce qu'elle ne ressemble pas au modèle tiré d'un seul groupe, est incomplète : elle mesure la morale avec une règle trop étroite.
Donc la morale ne se réduit pas aux droits et à la justice impartiale : le soin, l'attention et la responsabilité envers les autres sont une voix morale à part entière. Une morale mûre doit réunir les deux.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où la théorie de Kohlberg met les droits au sommet, où la voix du soin existe et est classée plus bas, mais où ce classement est juste : la voix du soin serait réellement une étape moins mûre. C'est ce que pensait Kohlberg ; c'est P4 qui le refuse.
Valide avec P4. P1, P2 et P3 sont des constats de psychologie : ce que dit la théorie de Kohlberg, ce qu'on entend dans les entretiens, comment l'échelle classe ces réponses. Pour passer à une conclusion sur la morale elle-même, il faut P4 : si une voix morale sérieuse est rangée plus bas, c'est la théorie qui est en cause, pas la voix. Gilligan ne dit pas que le care est meilleur que la justice : elle dit qu'il manque une moitié du tableau. On discute surtout P2 et P3 (les données sont-elles solides ?) et la portée de la conclusion (le care est-il une morale complète, ou une vertu parmi d'autres ?).
Analogie. Imagine qu'on juge tous les musiciens d'après leur talent au piano. Les violonistes auraient de mauvaises notes, et on dirait qu'ils sont « en retard ». Ce n'est pas la musique des violonistes qui est pauvre, c'est l'examen qui n'écoute qu'un seul instrument.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

C
Critiques féministes (Bill Puka, Claudia Card) 1990 · attaque la conclusion

Célébrer le care, c'est risquer de célébrer ce que la domination a fait des femmes. Si elles parlent plus souvent de soin et de sacrifice, c'est peut-être parce qu'on les a chargées de soigner les autres et privées de pouvoir. Faire de cette voix une « morale des femmes », c'est les enfermer dans ce rôle.

Gilligan répond
Carol Gilligan 1977 · Ce que dit déjà Gilligan
Gilligan ne fait pas l'éloge du sacrifice de soi. Dans son étude, la morale du soin la plus mûre rejette justement les conventions de l'abnégation féminine, parce qu'elles font du mal. Le soin devient alors une obligation universelle, qui inclut aussi le soin de soi-même, choisie et assumée.
Joan Tronto 1993
Il faut aller plus loin : sortir le care de la « morale des femmes ». Prendre soin est une activité dont tout le monde dépend, et son partage (qui soigne, qui est soigné, qui est payé pour cela) est une question de justice et de politique.
Le débat continue (notre résumé) Le débat a déplacé le care : de « la voix des femmes » vers une éthique pour tous et une question politique (le travail de soin mal payé, souvent fait par des femmes pauvres). Certaines critiques restent méfiantes : tant que le soin reste invisible et mal payé, le valoriser en paroles ne change rien à qui le fait.
Peter Singer 1972 · attaque la conclusion

Une morale du soin et des relations favorise ceux qui sont proches de nous. Mais la distance ne change rien à la valeur d'une vie : l'enfant du voisin et un enfant à l'autre bout du monde comptent autant. Une morale qui préfère toujours les proches est injuste envers les lointains.

Gilligan répond
Nel Noddings 1984
Noddings assume la partialité : l'obligation de prendre soin naît d'une relation réelle, ou d'une relation possible. Nous ne sommes pas obligés envers tout le monde de la même façon, parce que le soin véritable demande d'être attentif à une personne précise.
Virginia Held, Joan Tronto 2006
D'autres théoriciennes du care refusent de s'arrêter aux proches : nous vivons dans un monde où nos achats, nos impôts et nos institutions touchent des gens lointains. Le care doit donc s'étendre à l'échelle des sociétés et du monde, avec l'aide de la justice.
Le débat continue (notre résumé) Le désaccord de fond demeure. Pour Singer, la partialité est un biais à corriger. Pour l'éthique du care, une morale qui demande de traiter son enfant comme un inconnu n'est pas une morale humaine. Beaucoup cherchent un équilibre : des devoirs particuliers envers les proches, et des devoirs réels, mais plus faibles, envers les lointains.
L
Lawrence Walker ; Sara Jaffee et Janet Hyde 1984 · attaque la prémisse 3

Les données ne montrent pas ce qu'on croit. Quand on reprend les nombreuses études faites avec l'échelle de Kohlberg, les femmes n'obtiennent pas vraiment de moins bons résultats que les hommes (Walker, 1984). Et une grande synthèse de 2000 ne trouve qu'une petite différence entre femmes et hommes dans l'usage du « soin » et de la « justice » : le type de dilemme compte bien plus que le sexe.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Gilligan dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Cette objection touche le lien entre la voix du soin et les femmes, pas l'existence de cette voix. Ses défenseurs rappellent que Gilligan voyait déjà, en 1977, un développement qui réunit droits et responsabilités « pour les deux sexes », et la synthèse de 2000 suggère que chacun raisonne en termes de soin dans certaines situations. L'idée philosophique (la morale ne se réduit pas aux droits) survit donc, mais sous une forme moins spectaculaire : ce n'est plus « la morale des femmes », c'est une dimension de la morale de chacun.