Faut-il avoir peur de la mort ?Une angoisse qui éclaire

L'être-pour-la-mort

Martin Heidegger 1889 · 1976Qu'est-ce qu'être ? Nous l'avons oublié.
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Ce qu'il soutient

On n'existe de façon authentique qu'en se tenant devant sa propre mort, au lieu de la fuir (l'être-pour-la-mort).

Pourquoi

La mort est ma possibilité la plus propre, que personne ne peut vivre à ma place : s'y tenir m'arrache au « On » et me rend moi-même.

En bref

« L'être-pour-la-mort » est un argument de Martin Heidegger (Être et temps, § 27, 47-53) sur la question « Faut-il avoir peur de la mort ? » (réponse : une angoisse qui éclaire). Sa thèse : On n'existe de façon authentique qu'en se tenant devant sa propre mort, au lieu de la fuir (l'être-pour-la-mort). Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P2). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Être et temps, § 27, 47-53
Valide avec une prémisse implicite

Dans la vie de tous les jours, dit Heidegger, nous ne sommes pas vraiment nous-mêmes : nous pensons, jugeons et agissons comme « on » le fait (le « On », das Man). Il cherche ce qui peut nous ramener à nous-mêmes. Sa réponse : notre mort, non pas comme un événement futur mais comme une possibilité qui est toujours la nôtre. Le « On » dit « on meurt » et évite la question. Se tenir devant sa mort (il écrit « devancer » la mort) ouvre une existence « authentique ». Attention : « authentique » n'est pas un compliment moral (voir la Lettre sur l'humanisme).

P1Être soi-même vraiment (exister de façon authentique), c'est s'arracher au « On » : le plus souvent, chacun est dispersé dans le On et doit d'abord se retrouver.
P2 · prémisse impliciteFace à sa mort, il n'y a que deux manières d'être : l'éviter, comme le fait le On, ou s'y tenir (« devancer » la mort). Il n'y a pas de troisième attitude.
P3La mort est ma possibilité la plus propre : personne ne peut mourir à ma place, elle défait tous mes liens avec les autres, et je ne peux pas la dépasser.
P4Éviter cette possibilité, c'est rester dans le On : celui-ci fait de la mort un événement public (« on meurt ») qui n'arrive à personne en particulier.
Donc on n'existe de façon authentique qu'en se tenant devant sa propre mort, au lieu de la fuir (l'être-pour-la-mort).

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P2, l'ordinateur trouve un cas où une personne n'est pas authentique alors qu'elle ne fuit pas sa mort : elle l'accepte avec calme sans la « devancer », ou elle se détourne du On par une autre voie (l'amour, l'art, la sagesse). C'est exactement la voie qu'Épicure ouvre.
Valide si l'on accepte P2, la prémisse ajoutée par charité. Le raisonnement : être authentique suppose de sortir du On (P1) ; fuir sa mort, c'est rester dans le On (P3 et P4) ; or, ne pas la fuir, c'est la devancer (P2). Sans P2, rien ne dit qu'on ne peut pas sortir du On par une autre voie, ou ne pas fuir la mort sans la « devancer » : c'est la prémisse la plus discutée.
Analogie. Quelqu'un évite de regarder le tableau de bord de sa voiture parce qu'il ne veut pas voir que le réservoir est presque vide. Il se rassure : « on tombe en panne un jour, mais pas maintenant ». Heidegger dirait que cette personne vit sans savoir qu'elle roule vers une limite, et que regarder la jauge, c'est la condition pour choisir où aller avec le carburant qui reste.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Épicure (« la mort n'est rien pour nous ») 300 av. J.-C. · attaque la prémisse 2

Il existe une troisième attitude, et c'est la meilleure : comprendre que la mort n'est rien pour nous. Quand nous sommes, la mort n'est pas là ; quand elle est là, nous ne sommes plus. Elle ne mérite donc ni fuite ni angoisse, et la vie est plus belle sans cette inquiétude. (Lettre à Ménécée, en paraphrase : le texte n'est pas dans notre corpus.)

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Heidegger dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) On peut défendre Heidegger ainsi : Épicure parle de la mort comme d'un événement qu'on n'éprouve pas, alors que Heidegger écrit que le mourir n'est pas un événement mais une possibilité qui est toujours la mienne (§ 47). On peut défendre Épicure ainsi : cette « possibilité de l'impossibilité d'exister » est justement ce qu'il dit ne pas avoir à craindre, et rien ne montre qu'elle est la clé d'une vie authentique. Nous n'avons pas trouvé de réponse de Heidegger à Épicure dans notre corpus.
Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant 1943 · attaque la prémisse 3

Ma mort n'est pas ma possibilité la plus propre. Une possibilité est quelque chose que je projette et que je peux réaliser. La mort, au contraire, est la fin de tous mes projets : elle me fait devenir, aux yeux des autres, une vie terminée. Elle vient du dehors, comme un fait contingent qui m'échappe, et loin de donner un sens à la vie, elle lui ôte toute signification. (En paraphrase : l'extrait n'est pas dans notre corpus.)

Heidegger répond
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Heidegger Réponse anticipée par Heidegger (Être et temps, 1927, avant Sartre)
La mort, comprise comme possibilité, ne donne au Dasein rien à « réaliser ».
Heidegger (même passage, phrase suivante)
La mort est la possibilité de l'impossibilité de tout comportement, de tout exister.
Le débat continue (notre résumé) Ce passage répond à une partie de l'objection : Heidegger avait déjà dit que la mort comme « possibilité » n'est pas une chose qu'on réalise. Il ne répond pas à l'autre moitié (la mort est un fait qui m'échappe et que les autres verront de l'extérieur, donc pas « ma » possibilité), ni à l'idée qu'elle ôte à la vie tout sens. Heidegger écrit avant Sartre : il ne pouvait pas le viser, et nous n'avons pas trouvé de réponse ultérieure de sa part sur ce point.
E
Emmanuel Levinas, Le Temps et l'Autre 1947 · attaque la prémisse 3

Heidegger fait de la mort le moment de la plus haute lucidité, où je me ramasse sur ma possibilité la plus propre. Or la mort est l'événement dont je ne suis plus maître : à son approche, nous ne « pouvons plus pouvoir », elle apporte une passivité et non une maîtrise de plus. Plus tard (Totalité et Infini, 1961 ; cours « La mort et le temps », 1975-1976), Levinas ajoute que la première mort qui me concerne est celle de l'autre, dont je suis responsable avant de penser à moi. Isoler le Dasein dans sa mort passe à côté de ce lien. (En paraphrase : ces textes ne sont pas dans notre corpus.)

Heidegger répond
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Heidegger Réponse anticipée par Heidegger (Être et temps, 1927, avant Levinas), à la seule question du lien aux autres
La mort isole le Dasein, mais seulement pour le rendre, en tant qu'être-avec, compréhensif pour le pouvoir-être des autres.
Le débat continue (notre résumé) Ce passage, écrit avant Levinas, répond en partie au dernier point : pour Heidegger, l'isolement devant la mort ne coupe pas des autres, il ouvre à leurs possibilités. Il ne répond pas au reste. Levinas ne nie pas cet isolement : il conteste l'ordre. Pour lui, la mort de l'autre et la responsabilité envers lui viennent en premier, alors que chez Heidegger la compréhension des autres passe par le rapport à ma propre mort. Il conteste aussi que la mort soit une possibilité que l'on puisse « assumer ». Nous n'avons pas de réponse de Heidegger à Levinas.