PhilosophesMartin Heidegger

Martin Heidegger

Qu'est-ce qu'être ? Nous l'avons oublié.

Phénoménologie1889 – 1976 AllemagnePenseur de l'êtrePhénoménologueAuteur d'Être et tempsMembre du parti nazi (1933-1945)
En bref

Martin Heidegger (1889 – 1976, Allemagne) : phénoménologie. Heidegger part d'une question qu'il juge oubliée : que veut dire « être » ? Selon lui, la philosophie a toujours parlé de ce qui existe (des étants : les choses, les êtres vivants, les idées) sans demander ce qu'est le fait même d'être. Sur AskPhilosophy : 3 arguments reconstruits, 7 citations vérifiées mot pour mot dans ses textes originaux et 4 idées reçues examinées ; chaque texte porte un badge d'authenticité (écrit par l'auteur, posthume, notes d'élèves, transmis, apocryphe).

En 30 secondesHeidegger part d'une question qu'il juge oubliée : que veut dire « être » ? Selon lui, la philosophie a toujours parlé de ce qui existe (des étants : les choses, les êtres vivants, les idées) sans demander ce qu'est le fait même d'être. Pour s'y prendre, il analyse d'abord le seul étant qui se pose la question, l'être humain, qu'il appelle Dasein (« être-là »). Dans la vie de tous les jours, ce Dasein se perd dans le « On » (on pense, on fait, on dit). Il se retrouve face à son angoisse et face à sa mort. Plus tard, il écrit surtout sur le langage, la technique et l'« histoire de l'être ». Sa pensée est parmi les plus influentes et les plus discutées du XXe siècle, et son engagement nazi pèse sur sa lecture (voir l'encadré ci-dessous).
Pourquoi il compte

Être et temps (1927) a changé la philosophie du XXe siècle. Sartre, Arendt, Levinas, Gadamer, Derrida, Foucault et l'école de Kyoto partent de lui, pour le suivre ou pour s'y opposer. Il a aussi marqué la psychologie, la théologie, l'architecture et la réflexion sur la technique. Son vocabulaire (Dasein, être-au-monde, angoisse, authenticité) est devenu courant. Il est aussi l'un des auteurs les plus durs à lire : c'est pourquoi cette page donne chaque passage avec son contexte.

Son époque

Il naît à Meßkirch (Allemagne du Sud) dans un milieu catholique modeste, étudie d'abord la théologie, puis la philosophie, et devient l'assistant de Husserl, le fondateur de la phénoménologie. Être et temps paraît en 1927 ; il succède à Husserl à Fribourg en 1928. Il enseigne à Fribourg presque toute sa vie, avec une interdiction d'enseigner après la guerre, levée en 1951. Il meurt en 1976.

Encadré : l'engagement nazi, le rectorat, les Cahiers noirs

Les faits établis. Heidegger adhère au parti nazi (NSDAP) le 1er mai 1933. Il est recteur de l'université de Fribourg d'avril 1933 à avril 1934, et prononce le 27 mai 1933 son discours de rectorat, « L'auto-affirmation de l'université allemande ». Il reste membre du parti jusqu'en 1945. Après la guerre, il est soumis à une procédure de dénazification, interdit d'enseigner (1946), puis réintégré en 1951. Ses Cahiers noirs (notes de 1931 aux années 1970), publiés à partir de 2014 dans l'édition de ses œuvres complètes, contiennent des passages antisémites : leur existence n'est pas contestée, ni par les éditeurs ni par la recherche. Selon les historiens, il n'a jamais fait de véritable mise au point publique sur ces années ; il présentait son rectorat comme une tentative de protéger l'université (notamment dans un entretien au Spiegel de 1966, publié après sa mort, en 1976), une version que la plupart des historiens contestent. Aucun de ces faits n'est dans les textes de notre corpus : ils viennent de la recherche historique.

Faut-il lire l'œuvre à la lumière de cet engagement ?

Les spécialistes ne sont pas d'accord, et nous ne tranchons pas. Première position : le lien est profond. Pour Emmanuel Faye (Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie, 2005), le nazisme est entré dans la philosophie même de Heidegger, au point que ses écrits devraient être rangés avec les archives du nazisme plutôt qu'avec les œuvres de philosophie. Peter Trawny, l'éditeur des Cahiers noirs, parle (2014) d'un antisémitisme inscrit dans l'« histoire de l'être », et pas d'une simple opinion privée. Seconde position : on peut séparer l'homme et l'œuvre, ou au moins ne pas réduire l'œuvre à l'engagement. Les analyses d'Être et temps sur l'angoisse, la mort ou le langage se discutent sur leurs arguments, comme l'ont fait Sartre, Arendt, Levinas et bien d'autres (Levinas disait qu'il était difficile de pardonner à Heidegger, et continuait de le lire). François Fédier et d'autres ont répondu au livre de Faye (2007). Une position intermédiaire : lire l'œuvre en gardant en tête l'engagement, et chercher, argument par argument, ce qui s'y rattache et ce qui n'en dépend pas. Notez enfin que la Lettre sur l'humanisme (1946), écrite après la guerre, critique le nationalisme (voir ses citations), sans parler des années 1933-1945. À vous de juger sur pièces.

Attention aux traductions et aux textes

Les mêmes mots sont traduits de façons très différentes : Dasein n'est presque jamais traduit ; Man devient « On » (Martineau), « they » (Macquarrie et Robinson) ; Gestell devient « Enframing » (Lovitt) ; Seiendes devient « be-ing » chez Groth. Nous citons Être et temps et Qu'est-ce que la métaphysique ? en allemand, avec en face le français (Martineau, pour Être et temps) et l'anglais ; le texte allemand est une numérisation non relue, et l'anglais de Macquarrie et Robinson est bruité (nous citons des phrases isolées). La traduction anglaise de Groth est très littérale, et l'alignement avec l'allemand de 1929 est approximatif. Pour la Lettre sur l'humanisme et la Question de la technique, nous n'avons pas le texte allemand : nous citons l'anglais (Capuzzi ; Lovitt) et, pour la Lettre, le français de Munier.

Ses positions

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Dieu existe-t-il ?Dieu
AthéismeThéisme
Débattu entre spécialistes

Il écrit lui-même que sa description de l'être humain ne décide rien sur l'existence de Dieu, ni sur son non-être, et refuse l'étiquette d'athée. Les lecteurs se disputent : certains y voient une prudence de méthode, d'autres un athéisme de fait, d'autres une pensée religieuse sans Dieu de la métaphysique.

D'où vient ce que nous savons ?Source de la connaissance
Empirisme (de l'expérience)Ne s'est pas prononcéRationalisme (de la raison)
Débattu entre spécialistes

La question empirisme ou rationalisme ne le concerne pas sous cette forme : il refuse de partir d'un sujet face à des objets. Il part de la compréhension de l'être, déjà là dans l'existence.

Peut-on atteindre des vérités certaines ?Certitude
ScepticismeNe s'est pas prononcéCertitude possible
Débattu entre spécialistes

Il ne cherche pas une certitude à la manière de Descartes. Il pense que la vérité est d'abord une ouverture (le fait que l'étant se montre), et que la question de l'être précède la question de la certitude. Le scepticisme ne l'occupe pas.

L'esprit est-il autre chose que la matière ?Esprit et corps
MatérialismeNe s'est pas prononcéDualisme
Débattu entre spécialistes

Il écarte l'opposition entre esprit et matière : pour lui, l'être humain n'est ni une âme dans un corps ni un organisme. Il est Dasein, un être qui existe en comprenant son être. Il définit l'être humain par son existence, pas par un « quoi » comme chez Aristote ou Descartes.

Sommes-nous vraiment libres ?Liberté
Déterminisme (pas de libre arbitre)Libre arbitre
Interprétation majoritaire

L'angoisse révèle le Dasein comme libre « pour la liberté de se choisir et de se saisir soi-même ». Mais cette liberté est « jetée » : le Dasein n'a pas choisi d'être là, ni la situation où il se trouve. Sa liberté est donc moins absolue que celle que Sartre décrira plus tard.

Le bien et le mal existent-ils objectivement ?Statut de la morale
Antiréalisme (la morale est humaine)Ne s'est pas prononcéRéalisme moral (vérités morales objectives)
Débattu entre spécialistes

Il ne traite pas la question du réalisme moral. Pour lui, penser « en valeurs » est même un tort : mettre un prix sur les choses, c'est les réduire à des objets d'estimation humaine (Lettre sur l'humanisme).

La raison peut-elle tout juger, y compris la foi ?Foi et raison
Primauté de la foi / du cœurNe s'est pas prononcéRaison seule juge
Débattu entre spécialistes

Il rejette à la fois l'irrationalisme et la « logique » comme juge suprême : penser contre la logique, dit-il, ce n'est pas défendre l'illogique, mais chercher l'origine du logos. Pour ses critiques (Carnap), cela revient à échapper aux règles du sens.

La vie a-t-elle un sens donné ?Sens de la vie
Pas de sens donné (absurde, à créer)Ne s'est pas prononcéSens objectif (nature, Dieu, Bien)
Débattu entre spécialistes

Il pose la question du sens de l'être, pas celle du sens de la vie. Le Dasein est livré à lui-même, « jeté », sans fondement donné. Mais Heidegger ne dit ni que la vie est absurde ni qu'elle a un sens donné.

L'être humain est-il naturellement bon ?Nature humaine
Fondamentalement faible ou corrompuNe s'est pas prononcéFondamentalement bon ou perfectible
Interprétation majoritaire

Il refuse de définir l'être humain par une nature (animal raisonnable, créature de Dieu, sujet). L'être humain a pour essence d'exister, d'être ouvert à l'être. Le « On » et la « déchéance » ne sont pas, dit-il, un péché moral.

Qui doit primer : l'individu ou la communauté ?Individu et société
Communauté, ordre, traditionNe s'est pas prononcéLiberté individuelle
Débattu entre spécialistes

Pas de théorie politique développée dans notre corpus. Dans Être et temps, le « On » critique la banalité et le conformisme, mais ne dit rien d'un régime. En 1946, dans la Lettre, il écrit que tout nationalisme est un anthropologisme et un subjectivisme. Pour l'engagement de 1933-1945, voir l'encadré plus haut : il n'est pas dans nos textes.

Qu'est-ce qui rend une action bonne ?Fondement de la morale
Le devoir (déontologie)Les conséquences (conséquentialisme)Le caractère (éthique des vertus)Autre (loi divine, relations, création de valeurs…)
Débattu entre spécialistes

Il ne propose ni règle du devoir, ni calcul des conséquences, ni éthique des vertus. Dans la Lettre sur l'humanisme, il écrit que « authenticité » et « inauthenticité » ne sont pas une différence morale : c'est un rapport de l'être humain à l'être. Il parle d'un « ethos » plus originel que l'éthique, sans l'écrire comme une morale. Certains y voient un vide moral, d'autres une éthique plus profonde.