QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?Sans État, la guerre de tous contre tous
Qu'est-ce qu'une société juste ?Le contrat

Sans État, la guerre de tous contre tous

Thomas Hobbes 1588 · 1679Sans État, la vie serait solitaire, brutale et brève.
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Ce qu'il soutient

Tant que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans une guerre de chacun contre chacun.

Pourquoi

Les hommes sont à peu près égaux, donc rivaux pour les mêmes choses, donc méfiants : sans pouvoir commun, la guerre est la suite logique.

En bref

« Sans État, la guerre de tous contre tous » est un argument de Thomas Hobbes (Léviathan, ch. 13) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : le contrat). Sa thèse : Tant que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans une guerre de chacun contre chacun. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Léviathan, ch. 13
Valide avec une prémisse implicite

Imaginez qu'il n'y ait plus ni police, ni juges, ni lois. Hobbes ne dit pas que cela a existé partout autrefois : il se demande ce que serait la vie des hommes sans un pouvoir commun. Sa réponse : une guerre de chacun contre chacun, où la vie est « solitaire, indigente, dégoûtante, animale et brève ». Et cela sans supposer que les hommes sont méchants.

P1Les hommes sont à peu près égaux : le plus faible peut tuer le plus fort, par la ruse ou en s'alliant à d'autres. Personne n'est en sécurité grâce à sa seule force.
P2De cette égalité naît la rivalité : si deux hommes désirent la même chose et ne peuvent pas en jouir tous les deux, ils deviennent ennemis.
P3De la rivalité naît la défiance : quand on ne peut pas savoir qui va attaquer, le moyen le plus raisonnable de se protéger est d'attaquer le premier.
P4Chacun veut aussi être estimé à sa juste valeur, et répond au mépris en faisant du tort : c'est la gloire.
P5 · prémisse impliciteCes passions, que nous observons chez les hommes vivant en société, sont celles de l'homme tel qu'il est : elles seraient là aussi sans État.
P6Quand ces trois causes de querelle agissent sans un pouvoir commun qui tienne tout le monde en respect, il y a une disposition connue à se battre. Or c'est cela, la guerre : pas forcément des combats, mais l'absence d'assurance qu'il n'y en aura pas.
Donc, tant que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans une guerre de chacun contre chacun.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où les hommes sont égaux, rivaux, méfiants et avides d'estime en société, mais où ces passions n'existent pas sans État : il n'y a alors pas de guerre dans l'état de nature.
Avec ses six prémisses, la conclusion suit. Sans P5, elle ne suit plus : les passions de rivalité, de défiance et de gloire pourraient être nées de la vie en société, et l'homme sans État pourrait en être libre. Hobbes ne l'écrit pas dans ce chapitre, mais c'est sa méthode : « lis-toi toi-même », car les passions sont les mêmes chez tous les hommes. C'est précisément ce point que Rousseau attaquera. À noter : Hobbes n'a pas besoin que les hommes soient méchants. Il lui suffit qu'ils soient égaux, qu'ils désirent les mêmes choses et qu'ils ne puissent pas savoir à qui se fier.
Analogie. Hobbes propose lui-même l'expérience : regardez ce que vous faites alors qu'il existe des lois et une police. Vous fermez votre porte à clé, vous verrouillez vos coffres, vous ne partez pas seul la nuit sur une route isolée. Que feriez-vous s'il n'y avait personne à appeler ?

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Aristote 330 av. J.-C. · attaque la prémisse 2

L'homme est par nature un animal politique, plus encore que les abeilles et les autres animaux qui vivent en troupe. La vie en commun n'est pas un accident ni un calcul : elle fait partie de notre nature, et la parole nous a été donnée pour cela.

Hobbes répond
Hobbes
Cet axiome, reçu par presque tous, est faux. Nous ne cherchons pas les autres par nature, mais pour l'honneur ou le profit qu'ils nous apportent. Et les hommes ne sont pas des abeilles : ils rivalisent sans cesse pour l'honneur, ce que les abeilles ne font pas. L'accord des abeilles est naturel, celui des hommes n'existe que par une convention, artificielle.
Rousseau 1755 · attaque la prémisse 5

Hobbes et les autres ont transporté dans l'état de nature des idées prises dans la société : ils parlaient de l'homme sauvage et peignaient l'homme civil. La rivalité, la vanité, le désir de gloire sont l'œuvre de la société. L'homme naturel, isolé et ayant peu de besoins, n'a aucune raison de faire la guerre.

Hobbes répond
Hobbes Réponse anticipée de Hobbes (Léviathan, 1651)
Je ne crois pas que cet état de guerre ait jamais existé partout dans le monde. Mais il y a beaucoup d'endroits où les hommes vivent ainsi aujourd'hui : en de nombreux endroits de l'Amérique, les « sauvages » n'ont aucun gouvernement, sauf celui de petites familles, et vivent de cette manière animale. Et l'on voit ce que serait la vie sans pouvoir commun à craindre dans ce que deviennent, lors d'une guerre civile, des hommes qui vivaient sous un gouvernement paisible.
Le débat continue (notre résumé) Rousseau a sa réplique. Les peuples observés en Amérique vivent déjà en groupes : ils sont loin du premier état de nature, et les Caraïbes, qui en sont selon lui les plus proches, sont parmi les plus paisibles. Quant aux hommes de la guerre civile, ce sont justement des hommes civils. Hobbes, lui, avait déjà répondu à une objection voisine (préface du De Cive, 1647) : sa thèse n'exige pas que les méchants soient nombreux, il suffit qu'on ne puisse pas les distinguer pour que chacun doive se méfier. Le débat porte donc sur le point de départ : l'homme sans État vit-il seul (Rousseau) ou au milieu des autres (Hobbes) ? Les deux s'appuient sur des récits de voyageurs que l'on juge aujourd'hui peu fiables.
Locke 1689 · attaque la prémisse 6

L'état de nature n'est pas l'état de guerre, même si « quelques-uns » les ont confondus. Il a une loi, la loi de nature, qui oblige chacun : la raison enseigne que nul ne doit nuire à un autre dans sa vie, sa santé, sa liberté ou ses biens. La guerre ne commence qu'avec la violence injuste.

Hobbes répond
Hobbes Réponse anticipée de Hobbes (Léviathan, 1651)
Les lois de nature existent bien, et la raison les découvre : la justice, l'équité, faire aux autres ce que nous voudrions qu'on nous fasse. Mais sans la terreur d'un pouvoir qui les fasse observer, elles sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil et à la vengeance. Les conventions, sans l'épée, ne sont que des mots. Donc, malgré les lois de nature, s'il n'existe pas de pouvoir assez grand pour notre sécurité, chacun peut légitimement compter sur sa seule force pour se garder de tous les autres.
Le débat continue (notre résumé) Locke accorde que les hommes sont de mauvais juges dans leur propre cause et que c'est un vrai inconvénient de l'état de nature : il justifie un gouvernement. Mais pour lui cet inconvénient ne fait pas de l'état de nature une guerre permanente, et il ne justifie pas un pouvoir absolu (voir l'argument suivant).