QuestionsPeut-on être certain de quelque chose ?Juger un récit par la nature des choses
Peut-on être certain de quelque chose ?Par l'expérience, avec prudence

Juger un récit par la nature des choses

La critique des historiens

Ibn Khaldoun 1332 · 1406Les civilisations naissent et meurent selon la force de leur solidarité.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Il faut d'abord juger un récit par son accord avec la nature de la société, connue par l'observation. Par exemple, aucun royaume ne peut entretenir plus de soldats que ses ressources ne le permettent : Moïse n'a pas compté 600 000 combattants.

Pourquoi

Un récit impossible ne devient pas crédible parce que ses témoins sont honnêtes : il faut le comparer à la nature de la société.

En bref

« Juger un récit par la nature des choses » est un argument d'Ibn Khaldoun (Muqaddima, Introduction et Livre I, préliminaires) sur la question « Peut-on être certain de quelque chose ? » (réponse : par l'expérience, avec prudence). Sa thèse : Il faut d'abord juger un récit par son accord avec la nature de la société, connue par l'observation. Par exemple, aucun royaume ne peut entretenir plus de soldats que ses ressources ne le permettent : Moïse n'a pas compté 600 000 combattants. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Muqaddima, Introduction et Livre I, préliminaires
Valide avec une prémisse implicite

Les grands historiens de son temps racontent que Moïse a compté plus de 600 000 soldats, qu'Alexandre est descendu au fond de la mer dans une caisse de verre, qu'il existe dans le désert une ville tout en cuivre. Les savants musulmans jugeaient d'habitude un récit d'après ceux qui l'avaient transmis : étaient-ils honnêtes, précis ? Ibn Khaldoun propose un critère plus fort : se demander d'abord si ce qu'on raconte est possible, en le comparant à ce qu'on observe aujourd'hui. Un royaume ne peut pas entretenir plus de soldats que ses ressources ne le permettent ; les contemporains eux-mêmes gonflent les chiffres par dix. Il croit tenir là une méthode « démonstrative ». Son critère est celui de l'expérience : le passé se juge par le présent.

P1Les récits historiques sont naturellement exposés au mensonge : parti pris, confiance aveugle dans ceux qui les transmettent, flatterie des puissants, goût de l'extraordinaire. Il faut un critère pour les trier.
P2Vérifier l'honnêteté de ceux qui transmettent ne suffit pas : si ce qu'on raconte est impossible, il est inutile de se demander si le témoin est digne de foi.
P3La société humaine a une nature : certaines choses en découlent nécessairement, d'autres arrivent par accident, d'autres sont impossibles. Qui connaît cette nature peut trier le vrai du faux.
P4Cette nature se connaît en comparant ce qu'on raconte à ce qu'on observe, le passé au présent : « le passé ressemble à l'avenir plus que l'eau ne ressemble à l'eau ».
P5 · prémisse implicitePour juger un récit du passé, il n'y a que deux moyens : se fier à ceux qui l'ont transmis, ou le confronter à la nature des choses.
Donc il faut d'abord juger un récit par son accord avec la nature de la société, connue par l'observation. Par exemple, aucun royaume ne peut entretenir plus de soldats que ses ressources ne le permettent : Moïse n'a pas compté 600 000 combattants.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où l'on a besoin d'un critère, où les témoins ne suffisent pas, où l'on connaît la nature des choses, et où pourtant le bon critère est un troisième : par exemple un document d'époque ou une fouille.
Avec P5, l'argument est valide : il faut un critère (P1), la confiance dans les témoins ne suffit pas (P2), donc, s'il n'y a que deux critères (P5), il faut se tourner vers la nature des choses, qu'on peut connaître (P3, P4). P5 est implicite : Ibn Khaldoun oppose seulement la critique des témoins et l'examen du possible. C'est le point que les historiens d'aujourd'hui discutent : ils disposent aussi d'archives, d'inscriptions, de monnaies, de fouilles archéologiques.
Analogie. Un ami vous raconte qu'un cousin a couru le cent mètres en cinq secondes. Inutile de vous demander si l'ami est honnête ou si le cousin est fiable : vous savez qu'aucun humain ne court aussi vite. Le récit tombe avant toute enquête sur les témoins.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Une difficulté qu'Ibn Khaldoun voit lui-même attaque la prémisse 4

Le passé ne ressemble pas toujours au présent : les mœurs, les régimes, les techniques changent. Juger les anciens d'après ce qu'on voit aujourd'hui, c'est risquer de prendre pour impossible ce qui était simplement différent.

Ibn Khaldoun répond
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Ibn Khaldoun
C'est une erreur cachée des historiens que d'oublier que l'état des nations et des peuples change avec les époques. Cette maladie est difficile à voir, car elle n'apparaît qu'au bout de longues périodes.
Le débat continue (notre résumé) Ibn Khaldoun reconnaît donc le changement, et met en garde contre l'anachronisme. Sa solution est dans sa règle : distinguer ce qui tient à la nature de toute société (un royaume a besoin de ressources pour payer ses soldats) de ce qui est accidentel et change (les usages, les langues, les régimes). Toute la difficulté est de savoir, dans un cas donné, de quel côté de la ligne on se trouve. (Notre résumé.)
H
Historiens modernes attaque la prémisse 3

Ce qu'il appelle « la nature des choses », c'est souvent la science de son temps. Pour réfuter la plongée d'Alexandre, son argument « le plus évident » est que l'air chaud dérègle les humeurs du poumon ; il explique la gaieté des Égyptiens et la tristesse des gens de Fès par la chaleur ou le froid de l'air. Un critère du possible ne vaut que ce que vaut la science qui le fixe.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée après sa mort (1406).
Le débat continue (notre résumé) La critique est juste pour ses exemples : on sait aujourd'hui construire des cloches de plongée, et l'explication des caractères par le climat est abandonnée, de même que ses jugements sur les peuples des pays chauds. Mais elle ne détruit pas la méthode : les historiens écartent toujours un récit qui contredit ce que l'on sait, simplement ce savoir a changé. (Notre résumé.)
L
Lecteurs critiques attaque la prémisse 2

Il n'applique pas son critère partout. Pour les Israélites, il admet qu'une multiplication contraire à l'expérience a pu arriver par miracle. Il garde la critique des témoins pour les récits religieux. Et il rejette le récit d'un calife buvant du vin parce que ce calife était pieux : c'est le parti pris qu'il dénonce chez les autres.

Ibn Khaldoun répond
Ibn Khaldoun
Si l'on garde la critique des témoins pour les récits de la loi religieuse, c'est que la plupart sont des prescriptions : la loi demande seulement qu'on les présume vraies, et cette présomption vient de l'honnêteté et de l'exactitude de ceux qui les transmettent. Pour les récits de faits, il faut en plus qu'ils s'accordent avec la réalité.
Le débat continue (notre résumé) Cette réponse justifie la différence de traitement pour les hadiths, qui disent ce qu'il faut faire. Elle ne couvre ni le miracle, qui est un récit de fait, ni le calife Harun al-Rashid. Pour ce dernier, Ibn Khaldoun donne aussi des raisons historiques (la chute des Barmékides s'explique par une lutte de pouvoir), mais le poids qu'il accorde à la piété du calife montre que son propre critère n'est pas toujours appliqué avec impartialité. (Notre résumé.)