QuestionsPeut-on être certain de quelque chose ?La raison est une balance juste, mais on n'y pèse pas des montagnes
Peut-on être certain de quelque chose ?Ce qui échappe aux mots

La raison est une balance juste, mais on n'y pèse pas des montagnes

La réfutation de la philosophie

Ibn Khaldoun 1332 · 1406Les civilisations naissent et meurent selon la force de leur solidarité.
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Ce qu'il soutient

La métaphysique des philosophes ne peut donner ni la certitude sur ce qui dépasse les sens, ni le bonheur qu'elle promet. La raison est une balance juste, mais on ne doit pas s'en servir pour peser l'unité de Dieu ou l'autre monde.

Pourquoi

Nos idées viennent de ce que perçoivent les sens, donc la raison ne peut rien établir de sûr sur ce qui échappe aux sens.

En bref

« La raison est une balance juste, mais on n'y pèse pas des montagnes » est un argument d'Ibn Khaldoun (Muqaddima, I, 6, 30 (« Réfutation de la philosophie ») et I, 6, 14) sur la question « Peut-on être certain de quelque chose ? » (réponse : ce qui échappe aux mots). Sa thèse : La métaphysique des philosophes ne peut donner ni la certitude sur ce qui dépasse les sens, ni le bonheur qu'elle promet. La raison est une balance juste, mais on ne doit pas s'en servir pour peser l'unité de Dieu ou l'autre monde. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Muqaddima, I, 6, 30 (« Réfutation de la philosophie ») et I, 6, 14
Valide avec une prémisse implicite

Les philosophes de l'islam, comme al-Farabi et Avicenne, disciples d'Aristote, pensaient que la raison peut tout connaître, y compris Dieu et l'âme, et que le bonheur suprême est cette connaissance. Ibn Khaldoun, qui a lu leurs livres de près, leur répond que nos idées viennent de ce que les sens perçoivent : sur ce qui dépasse les sens, la raison ne fournit que des suppositions. Il ne rejette pas la raison pour autant : elle est « une balance parfaitement juste », mais une balance à or, qui ne sert pas à peser des montagnes. Il garde même la logique, qui aiguise l'esprit. Quatre siècles plus tard, Kant posera lui aussi des limites à la métaphysique, pour d'autres raisons.

P1Nos idées générales sont tirées, par abstraction, des choses que nos sens perçoivent, comme un cachet correspond à toutes ses empreintes dans l'argile ou la cire.
P2Les êtres spirituels (Dieu, les intelligences, l'âme et l'au-delà) ne sont pas perçus par les sens : les sens forment même un voile entre eux et nous.
P3 · prémisse impliciteLa raison n'a pas d'autre chemin vers les choses que les idées tirées de ce que les sens perçoivent.
P4Le bonheur ne vient pas de la démonstration : la joie de l'âme qui perçoit sans intermédiaire s'obtient en écartant le voile des sens, comme le font les soufis, et le bonheur promis par la loi religieuse dépasse tout ce que nous pouvons percevoir.
Donc la métaphysique des philosophes ne peut donner ni la certitude sur ce qui dépasse les sens, ni le bonheur qu'elle promet. La raison est une balance juste, mais on ne doit pas s'en servir pour peser l'unité de Dieu ou l'autre monde.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un cas où nos idées viennent des sens, où les êtres spirituels ne sont pas perçus, et où la raison peut pourtant démontrer quelque chose à leur sujet par un autre chemin, par exemple en raisonnant sur ce que veut dire « exister ».
Avec P3, l'argument est valide : si toutes nos idées viennent du sensible (P1) et que les êtres spirituels n'en font pas partie (P2), la raison ne peut rien démontrer à leur sujet, à condition qu'elle n'ait pas d'autre chemin (P3). P4 règle la question du bonheur. P3 est implicite : Ibn Khaldoun dit seulement que l'abstraction n'est possible qu'à partir du sensible. C'est le point que contestent les philosophes : Avicenne prouve Dieu à partir du seul fait que quelque chose existe, sans abstraire d'idées des êtres spirituels.
Analogie. Un thermomètre de cuisine est précis pour mesurer la température d'un gâteau. Si l'on veut mesurer avec lui la température du Soleil, il fond : cela ne prouve pas qu'il était faux, seulement qu'il n'est pas fait pour cela.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Avicenne 1030 · attaque la prémisse 3

La raison n'a pas besoin d'abstraire des idées à partir des êtres spirituels pour les connaître. Il suffit de partir du fait que quelque chose existe : tout ce qui pourrait ne pas exister tient son existence d'autre chose, et l'on remonte nécessairement à un être qui existe par lui-même. C'est la « voie des véridiques », qui prend Dieu pour témoin de tout, au lieu de passer par les créatures.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe d'Ibn Khaldoun dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Nous n'avons pas relevé de réponse directe d'Ibn Khaldoun à cette preuve par l'existence. Il note seulement qu'Avicenne lui-même reconnaît que la résurrection des corps ne se démontre pas par la raison (Muqaddima, I, 6, 30), ce qui ne touche pas la preuve de Dieu. Il reproche surtout aux philosophes de s'arrêter à la « première intelligence » et de croire que la raison embrasse tout l'être. Avicenne maintient que l'existence de Dieu et la survie de l'âme se démontrent. (Notre résumé.)
Averroès 1179 · attaque la conclusion

La loi religieuse elle-même ordonne de réfléchir sur les êtres pour connaître leur Créateur. L'étude des livres des Anciens est donc obligatoire pour ceux qui en sont capables, et la démonstration ne peut pas contredire la révélation, car la vérité ne s'oppose pas à la vérité. Interdire la philosophie aux esprits capables, c'est leur fermer la porte par laquelle la loi les appelle à connaître Dieu.

Ibn Khaldoun répond
Ibn Khaldoun
Tel est le fruit de cet art (aiguiser l'esprit), avec la connaissance des doctrines et des opinions des savants ; on sait aussi quels dangers il comporte. Que celui qui l'étudie s'en garde, et ne s'y mette qu'après s'être nourri de la loi religieuse, de l'exégèse du Coran et du droit : sans les sciences religieuses, on n'en sort guère indemne.
Le débat continue (notre résumé) Ibn Khaldoun a lu les abrégés d'Aristote par Averroès, mais il ne cite pas le Discours décisif et ne lui répond pas directement. Les deux hommes s'accordent sur un point : la philosophie n'est pas pour tout le monde. Ils divergent sur l'essentiel : pour Averroès, la démonstration atteint des vérités sur Dieu ; pour Ibn Khaldoun, elle n'atteint que des suppositions. (Notre résumé.)
L
Lecteurs modernes attaque la conclusion

Il se contredit. Quand il juge l'histoire, il se vante d'une méthode « démonstrative qui ne laisse aucune prise au doute ». Pourquoi la raison serait-elle sûre pour juger le passé, et incapable pour juger de Dieu ? Il s'appuie sur la raison quand elle le sert, et sur la foi quand elle le gêne.

Ibn Khaldoun répond
Ibn Khaldoun
Cela ne diminue en rien l'intelligence ni ses perceptions : l'intelligence est une balance parfaitement juste, dont les résultats sont certains. Mais on ne doit pas s'en servir pour peser l'unité de Dieu, la vie future, la nature de la prophétie, les attributs divins et tout ce qui dépasse sa portée : ce serait vouloir l'impossible.
Le débat continue (notre résumé) Sa position est cohérente sur le papier : la méthode de l'historien porte sur le monde observable, la métaphysique sur ce qui le dépasse. Ses critiques répondent que c'est la foi, et non la raison, qui trace ici la frontière : on ne voit pas quelle preuve montrerait que la raison s'arrête exactement là. (Notre résumé.)