QuestionsL'être humain est-il bon par nature ?L'entraide : la sociabilité est un fait de nature et le fondement de la morale
L'être humain est-il bon par nature ?Bon par nature

L'entraide : la sociabilité est un fait de nature et le fondement de la morale

L'entraide ; la lutte pour la vie ; Kropotkine contre Huxley

Pierre Kropotkine 1842 · 1921L'entraide, autant que la lutte, est un facteur de l'évolution : la sociabilité est au fondement de la morale.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

L'homme porte en lui un instinct d'entraide, hérité de la vie animale, qui est le vrai fondement de nos idées morales : la guerre de chacun contre chacun n'est pas la loi de la nature.

Pourquoi

Les espèces où l'entraide est la plus développée sont les plus prospères, et l'homme vit en groupes d'entraide depuis toujours.

La même idée à travers l'histoire
Charles Darwin1871Dans La Filiation de l'homme, Darwin écrit déjà que l'homme est un être social, et fait du sens moral un prolongement des instincts sociaux des animaux. Kropotkine dit que sa thèse n'est qu'un développement de ces idées de Darwin.
Pierre Kropotkine1902Kropotkine (1842-1921), géographe et naturaliste russe, devenu penseur anarchiste, observe la faune de Sibérie et de Mandchourie dans sa jeunesse. Il publie ses articles de 1890 à 1896 dans la revue The Nineteenth Century, en réponse à un article de Huxley, puis les rassemble en livre en 1902.
En bref

« L'entraide : la sociabilité est un fait de nature et le fondement de la morale » est un argument de Pierre Kropotkine (L'Entraide, un facteur de l'évolution, 1902 (Introduction et Conclusion), 1902) sur la question « L'être humain est-il bon par nature ? » (réponse : bon par nature). Sa thèse : L'homme porte en lui un instinct d'entraide, hérité de la vie animale, qui est le vrai fondement de nos idées morales : la guerre de chacun contre chacun n'est pas la loi de la nature. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

L'Entraide, un facteur de l'évolution, 1902 (Introduction et Conclusion)
Valide avec une prémisse implicite

Pour beaucoup de darwinistes de son temps, la nature est « rouge de dents et de griffes » : la vie est une lutte de chacun contre chacun, et la morale doit venir contre elle. Kropotkine, qui a parcouru la Sibérie, n'y a pas vu cette lutte entre individus de la même espèce. Il y a vu la rudesse du climat, et partout où la vie abondait, des animaux qui s'entraident. Il en tire une thèse sur la nature, y compris humaine : l'entraide est un facteur de l'évolution, plus important que la compétition, et c'est d'elle que viennent nos idées de morale. Le titre de ce camp est « Bon par nature » : Kropotkine ne soutient pas que l'homme n'est jamais agressif, il soutient que la sociabilité est, en lui, le courant le plus profond. La forme P1 à P5 est notre reconstruction, à partir de l'Introduction et de la Conclusion.

P1En Sibérie et en Mandchourie, Kropotkine voit une grande rudesse de la lutte contre le climat, mais il ne trouve pas, entre individus de la même espèce, cette lutte amère pour les moyens d'existence que les darwinistes tenaient pour le trait dominant de la vie.
P2Partout où la vie abonde, il voit au contraire l'entraide et le soutien mutuel portés à un degré qui lui fait penser qu'ils comptent beaucoup pour la conservation de la vie, de chaque espèce et de son évolution.
P3Les espèces où la lutte individuelle est la plus réduite et où l'entraide est la plus développée sont toujours les plus nombreuses, les plus prospères et les plus ouvertes au progrès.
P4L'homme aussi vit en clans et en tribus dès l'aube de l'âge de pierre, et ses institutions d'entraide (clan, village, cité, guildes, associations) l'accompagnent jusqu'à nous.
P5 · prémisse impliciteSi une tendance est présente depuis les débuts de la vie animale, favorisée parce qu'elle fait prospérer les espèces, et se retrouve dans toute l'histoire humaine, alors elle appartient à la nature de l'homme, et non à un vernis de civilisation.
Donc l'homme porte en lui un instinct d'entraide, hérité de la vie animale, qui est le vrai fondement de nos idées morales : la guerre de chacun contre chacun n'est pas la loi de la nature.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où l'entraide est répandue, avantageuse pour les espèces, présente dans l'histoire humaine, mais où elle n'est qu'un moyen au service de tendances plus profondes comme la rivalité ou la défense du groupe : la conclusion « fondement de la morale » ne suit plus.
Avec ses cinq prémisses, la conclusion suit. Trois points sont fragiles. D'abord P3 raisonne au niveau de l'espèce (« les espèces solidaires prospèrent »), alors que les biologistes d'aujourd'hui demandent comment un trait peut se répandre quand il coûte à l'individu. Ensuite P5 : un instinct d'entraide ne fait pas à lui seul un penchant « bon », car l'entraide peut s'arrêter à la frontière du groupe. Enfin Kropotkine reconnaît lui-même un second courant, l'affirmation de soi, et qu'une seule guerre peut faire plus de mal que des siècles d'entraide ne font de bien.
Analogie. Une forêt vue par un promeneur qui ne remarque que les arbres qui tombent et ceux qui se battent pour la lumière. Kropotkine lui dit de regarder aussi les oiseaux qui nichent ensemble et les fourmis qui partagent leur nourriture. Les deux voient la même forêt. Seule l'attention diffère.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Thomas H. Huxley 1888 · attaque la prémisse 1

Huxley écrit que, du point de vue du moraliste, le monde animal est à peu près au niveau d'un spectacle de gladiateurs : les créatures sont assez bien traitées et mises au combat, et les plus forts, les plus rapides et les plus rusés vivent pour combattre un autre jour. Chez les hommes primitifs aussi, les plus faibles et les plus stupides allaient au mur, et en dehors des relations limitées de la famille, la guerre hobbesienne de chacun contre tous était l'état normal de l'existence.

Kropotkine répond
Kropotkine Réponse de Kropotkine (chapitre I)
Résumé : Kropotkine répond que la vue de Huxley n'a pas plus de titre à passer pour une déduction scientifique que la vue opposée de Rousseau. Rousseau avait commis l'erreur d'exclure de sa pensée le combat à coups de bec et de griffes, et Huxley l'erreur inverse. Ni l'optimisme de Rousseau ni le pessimisme de Huxley ne peuvent être acceptés comme une interprétation impartiale de la nature.
Thomas H. Huxley 1893 · Huxley, dans la conférence Romanes (1893) et ses notes (1894), pendant que Kropotkine publiait ses articles
Résumé : dans la conférence Romanes, Huxley écrit que le progrès éthique de la société ne repose pas sur l'imitation du processus cosmique, ni sur la fuite devant lui, mais sur le combat contre lui. Dans une note, il précise que la vie sociale et le processus éthique font, strictement parlant, partie du processus général de l'évolution, comme l'habitude de vivre en troupe chez de nombreux animaux. Il y a pour lui une éthique naissante dans ces formes de société.
Où en est le débat (notre résumé)Les deux hommes s'accordent plus qu'on ne le croit : Huxley admet que la vie en société fait partie de l'évolution, et Kropotkine admet que l'affirmation de soi existe. Le désaccord est sur l'ordre des facteurs : la lutte est le fond et l'éthique la combat (Huxley), ou la sociabilité est le fond de la morale (Kropotkine). Chacun accuse l'autre de ne voir qu'une moitié de la nature.
George C. Williams 1966 · attaque la prémisse 3

Résumé : dans Adaptation and Natural Selection, Williams critique les explications qui invoquent le bien du groupe ou de l'espèce. Selon lui, la sélection naturelle agit sur les individus (ou leurs gènes), et un trait qui profite à l'espèce mais coûte à l'individu ne se répand pas facilement. Les comportements d'entraide doivent donc s'expliquer par un avantage pour l'individu ou pour ses proches. Le raisonnement « les espèces solidaires prospèrent » ne suffit pas.

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1966, après sa mort (1921).
E
Elliott Sober et David Sloan Wilson défenseur de l'argument · 1998
Résumé : dans Unto Others, Sober et Wilson soutiennent que la sélection peut agir à plusieurs niveaux à la fois, y compris celui du groupe. Un trait coûteux pour l'individu peut se répandre si les groupes qui l'ont l'emportent sur les autres. Ils y voient une base pour l'altruisme réel chez les animaux et chez l'homme.
Où en est le débat (notre résumé)Débat actif en biologie de l'évolution : beaucoup de biologistes restent réservés envers la sélection de groupe, d'autres la défendent. La sélection de groupe est-elle une force réelle (Sober et Wilson), ou ses effets s'expliquent-ils par la sélection des gènes et de la parenté (Williams et ses héritiers) ? Les deux camps admettent que l'entraide existe ; ils s'opposent sur sa cause.
Sigmund Freud 1930 · attaque la conclusion

Résumé : Freud dit qu'il est toujours possible d'unir dans l'amour une grande foule d'hommes, pourvu que d'autres restent pour recevoir leur agression. Pour lui, la cohésion d'un groupe s'appuie sur l'hostilité tournée vers les étrangers, ce qui fait de l'agression un fond antérieur à l'entraide.

Kropotkine répond
voir l'argument
Kropotkine Ce que Kropotkine admet lui-même (Conclusion)
Résumé : Kropotkine reconnaît qu'à côté du courant de l'entraide, il y a toujours eu l'autre courant, l'affirmation de soi, par laquelle l'individu ou le groupe cherche la supériorité. Il admet aussi qu'une seule guerre peut faire plus de mal, immédiat et lointain, que des centaines d'années d'action de l'entraide ne font de bien. Il maintient pourtant que l'entraide va de pair avec le progrès dans le monde animal et que même le succès à la guerre dépend du développement de l'entraide dans chaque camp.
Le débat continue (notre résumé) Freud écrit vingt-huit ans après le livre de Kropotkine et ne le cite pas ; la réponse est donc celle d'un texte antérieur. Les deux hommes voient les mêmes faits : des groupes soudés par l'entraide et des guerres entre groupes. Pour Kropotkine, l'entraide est ce qui rend les groupes capables de se battre ; pour Freud, le groupe a besoin d'un ennemi pour se souder. Les deux ordres sont possibles.
Où en est le débat (notre résumé)Question ouverte, étudiée aujourd'hui en psychologie et en anthropologie : l'entraide dans le groupe s'accompagne-t-elle d'une hostilité envers l'extérieur par nécessité, ou parce que les deux se sont développées ensemble ? Les résultats sont contrastés.