QuestionsL'être humain est-il bon par nature ?Homo homini lupus : une part d'agression est dans la nature
L'être humain est-il bon par nature ?Porté au mal

Homo homini lupus : une part d'agression est dans la nature

« L'homme est un loup pour l'homme » ; le malaise dans la culture ; la pulsion d'agression

Sigmund Freud 1856 · 1939La religion est une illusion née du désir d'être protégé, comme l'enfant par son père.
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Ce qu'il soutient

La nature humaine comporte une hostilité primaire des hommes les uns envers les autres : la société est sans cesse menacée de se défaire, et la civilisation doit la contenir par des renoncements.

Pourquoi

L'homme n'est pas doux : il a une forte part d'agression, qui se montre dès que rien ne la retient et précède la propriété.

La même idée à travers l'histoire
Thomas Hobbes1642La formule vient du poète comique latin Plaute (vers 200 av. J.-C.), où elle dit seulement qu'un inconnu est un loup pour un autre. Hobbes la reprend dans l'épître dédicatoire du De Cive et la coupe en deux : pour les citoyens entre eux l'homme est un dieu pour l'homme, pour les États l'homme est un loup. Freud n'en garde que la seconde moitié.
Sigmund Freud1930Freud (1856-1939) la reprend pour dire que l'agression est une tendance première de chaque homme, que la civilisation doit sans cesse contenir au prix d'un malaise. Dans le chapitre suivant il la rattache à sa théorie de la pulsion de mort.
En bref

« Homo homini lupus : une part d'agression est dans la nature » est un argument de Sigmund Freud (Das Unbehagen in der Kultur (Le Malaise dans la culture), 1930, chap. V, 1930) sur la question « L'être humain est-il bon par nature ? » (réponse : porté au mal). Sa thèse : La nature humaine comporte une hostilité primaire des hommes les uns envers les autres : la société est sans cesse menacée de se défaire, et la civilisation doit la contenir par des renoncements. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 5 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Das Unbehagen in der Kultur (Le Malaise dans la culture), 1930, chap. V
Valide avec une prémisse implicite

Freud écrit en 1930, après la Première Guerre mondiale. Au chapitre V du Malaise dans la culture, il part de l'ordre « Aime ton prochain comme toi-même » et se demande pourquoi nous avons tant de mal à l'appliquer. Sa réponse est une thèse sur l'être humain : nous ne sommes pas des êtres doux qui se défendent seulement quand on les attaque. Parmi nos dispositions, il y a une part de penchant à l'agression, qui fait du prochain une tentation autant qu'un aide. Pour lui, la civilisation n'a pas pour fonction de faire disparaître cette tendance, mais de la contenir, et elle le fait en nous imposant des renoncements, d'où le « malaise ». Le texte n'est pas présenté sous forme de prémisses : la forme P1 à P5 est notre reconstruction. Nous citons le texte allemand, la traduction est la nôtre.

P1L'homme n'est pas un être doux, avide d'amour, qui ne se défend que lorsqu'on l'attaque. Parmi ses dispositions pulsionnelles, il y a une forte part de penchant à l'agression.
P2Le prochain est donc aussi une tentation : on peut l'exploiter, l'humilier, lui faire du mal, le torturer, le tuer. « Homo homini lupus » : qui, après l'expérience de la vie et de l'histoire, a le courage de contester cette phrase ?
P3Quand les freins intérieurs disparaissent, l'agression se montre spontanément et révèle l'homme comme une bête sauvage, à qui la pitié pour sa propre espèce est étrangère : les invasions, les croisades, la dernière guerre le montrent.
P4Cette agression n'est pas créée par la propriété privée : elle régnait presque sans frein dans les temps primitifs, quand la propriété était pauvre, et elle se montre déjà dans la chambre d'enfant.
P5 · prémisse impliciteUne tendance qui est première (antérieure à la propriété et à la société), présente en chacun, et qui se manifeste dès que rien ne la retient, appartient à la nature de l'homme.
Donc la nature humaine comporte une hostilité primaire des hommes les uns envers les autres : la société est sans cesse menacée de se défaire, et la civilisation doit la contenir par des renoncements.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où l'agression est réelle, spontanée quand rien ne la retient et antérieure à la propriété, mais où elle n'est qu'une réaction à des conditions de rareté et de peur, et non un trait de la nature : la conclusion ne suit plus.
Avec ses cinq prémisses, la conclusion suit. Le point le plus fragile est P4. Freud affirme que l'agression est première, mais le passage ne donne aucune preuve pour les « temps primitifs » : il appelle ici à l'expérience et à l'histoire, dont les données sont débattues. P5 est aussi à examiner : une tendance présente en tous n'est pas forcément la seule ni la plus profonde. Freud ne dit d'ailleurs pas que l'homme n'est qu'agressif : il parle d'un « mauvais côté » à côté de l'Éros, et dit que la civilisation s'appuie sur des liens d'amour limités par l'agression.
Analogie. Un barrage retient un fleuve. Freud dit : le fleuve existait avant le barrage, il ne vient pas de lui, et il pousse toujours. Quelqu'un répond : le fleuve n'est que la pluie tombée sur certaines pentes, il aurait pu couler ailleurs. Les deux regardent le même barrage et décrivent le fleuve différemment.

Objections

5

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Les communistes, tels que Freud les présente attaque la prémisse 4

Résumé : Freud rapporte la thèse des communistes. L'homme est entièrement bon et bienveillant envers son prochain, mais l'institution de la propriété privée a corrompu sa nature. La propriété donne à l'un la puissance et la tentation de maltraiter l'autre, et l'exclu se révolte contre l'oppresseur. Si l'on abolit la propriété, la malveillance et l'hostilité disparaîtront.

Freud répond
Freud Réponse de Freud, dans la suite du texte
Résumé : Freud dit qu'il ne juge pas l'aspect économique, mais qu'il reconnaît dans la prémisse psychologique une illusion sans fondement. L'agression n'a pas été créée par la propriété : elle régnait presque sans limite dans les temps primitifs, quand la propriété était très pauvre, et elle se montre dans la chambre d'enfant. Il ajoute que, même si l'on retirait la propriété, elle trouverait d'autres outils.
Le débat continue (notre résumé) Freud ne cite aucune étude pour les « temps primitifs » ni pour la chambre d'enfant : sa réponse s'appuie sur l'observation courante et sur sa propre théorie des pulsions. Les partisans de la thèse communiste, ou d'une bonté naturelle corrompue (voir Rousseau), peuvent juger cette réponse insuffisante, et lui reprocher de supposer ce qu'il faut prouver.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond, non tranché : l'agression humaine vient-elle de conditions sociales (propriété, inégalité) ou d'une disposition qui précède toute société ? L'archéologie et l'étude des sociétés sans État apportent des données, mais leur lecture est discutée.
Rousseau 1755 · attaque la prémisse 5

Résumé : Rousseau reconnaît que les hommes sont méchants, une triste et continuelle expérience dispensant de la preuve. Mais il dit que l'homme est naturellement bon, et que ce qui l'a dépravé, ce sont les changements survenus dans sa constitution, les progrès qu'il a faits et les connaissances qu'il a acquises. Un penchant à l'agression, présent partout dans les sociétés, ne prouve pas qu'il soit naturel.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1755, après sa mort (1939).
Le débat continue (notre résumé) Freud écrit cent soixante-quinze ans après Rousseau et ne le cite pas dans ce passage. Sa seule réponse possible est son affirmation sur les temps primitifs (P4), et l'argument de la tendance qui reparaît dès que les freins disparaissent (P3). Rousseau, lui, répondait que les peuples observés par les voyageurs sont déjà loin du premier état de nature. Les deux ont un argument que l'autre ne peut pas vérifier.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond non tranché : on ne peut observer ni l'état « avant la société » ni un homme sans aucun apprentissage. Chacun lit les mêmes faits dans son sens.
Pierre Kropotkine 1902 · attaque la conclusion

Résumé : Kropotkine écrit que l'entraide est le vrai fondement de nos conceptions éthiques. Il y voit un instinct qu'on suit jusqu'aux plus bas degrés du monde animal et à travers tout le développement humain. Il admet pourtant que l'autre courant, l'affirmation de soi, a toujours existé et qu'une seule guerre peut faire plus de mal que des siècles d'entraide ne font de bien.

Freud répond
voir l'argument
Freud Freud, plus loin dans le même chapitre
Résumé : Freud note qu'il est toujours possible d'unir dans l'amour une grande foule d'hommes, pourvu que d'autres restent pour recevoir leur agression. Il voit dans cet avantage d'un cercle de culture restreint une façon de satisfaire l'agression à peu de frais, qui facilite la cohésion du groupe. L'entraide dans le groupe n'exclut donc pas l'hostilité tournée vers les étrangers, et la suppose parfois.
Le débat continue (notre résumé) Freud n'avait pas lu cette objection en particulier, et Kropotkine admet lui-même la guerre. Le désaccord porte sur la proportion et l'origine : l'entraide est-elle un instinct de même rang que l'agression (Kropotkine), ou une formation qui en dépend (Freud) ? Kropotkine, d'un autre côté, ne dit pas que la sociabilité exclut l'hostilité aux étrangers.
Où en est le débat (notre résumé)Les deux auteurs voient les mêmes faits : des groupes soudés par l'entraide, et des guerres entre groupes. Ils les ordonnent de façon opposée : l'entraide est première et l'agression secondaire (Kropotkine), ou l'inverse (Freud).
L
Les signataires de la Déclaration de Séville 1986 · attaque la prémisse 5

Résumé : un groupe international de scientifiques de plusieurs disciplines a adopté à Séville en 1986 un texte qui juge scientifiquement incorrect de dire que nous avons hérité de nos ancêtres animaux une tendance à faire la guerre, que la guerre ou tout autre comportement violent est programmé génétiquement dans la nature humaine, ou que la guerre est causée par un « instinct ». Ils concluent que l'espèce qui a inventé la guerre est capable d'inventer la paix.

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1986, après sa mort (1939).
R
Richard Wrangham et Dale Peterson défenseur de l'argument · 1996
Résumé : dans Demonic Males, Wrangham et Peterson soutiennent que les chimpanzés mâles comme les hommes forment des coalitions qui attaquent d'autres groupes, parfois à mort. Ils y voient la trace d'une tendance très ancienne à la violence de coalition chez les mâles, partagée avec nos plus proches parents. Pour eux, la guerre n'est pas qu'un produit récent de la culture.
Où en est le débat (notre résumé)Les faits sont débattus par les spécialistes : la violence entre groupes de chimpanzés est observée, mais on discute de sa cause et de sa comparaison avec la guerre humaine. Les deux camps admettent que la culture joue un rôle. Ils diffèrent sur la nature de la tendance de départ : une « pulsion » constante (Freud), une capacité qui dépend des conditions (Séville).
John Dewey 1922 · attaque la prémisse 5

Dewey écrit, huit ans avant Freud, que la guerre ne serait pas possible sans la colère, la pugnacité, la rivalité, le goût de se montrer, mais que croire que ces tendances doivent aboutir à la guerre, c'est comme si un sauvage pensait que, parce que les fibres qu'il tresse pour faire des paniers ont des propriétés fixes, les modèles de sa tribu étaient eux aussi des nécessités naturelles. Pour lui, la nature d'origine fournit les matériaux, et la coutume fournit la machinerie et les plans.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Freud dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Freud ne cite pas Dewey. On peut dire qu'ils sont d'accord sur le matériau (la colère, la rivalité sont naturelles) et en désaccord sur ce qui s'impose : une pression constante qui demande un barrage (Freud) ou une énergie qui peut être redirigée (Dewey).
Où en est le débat (notre résumé)Les deux positions reconnaissent des tendances agressives naturelles. La question qui reste ouverte est celle de leur force propre : constante et première, ou dépendante des conditions.