QuestionsFaut-il toujours obéir à la loi ?Le tyran n'est fort que de notre obéissance : ne le soutenons plus
Faut-il toujours obéir à la loi ?Le droit de se révolter

Le tyran n'est fort que de notre obéissance : ne le soutenons plus

La servitude volontaire

Étienne de La Boétie 1530 · 1563Jeune magistrat et ami de Montaigne : à dix-huit ans environ, il se demande pourquoi des millions d'hommes servent un seul tyran, et répond que ce sont eux qui le soutiennent.
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Ce qu'il soutient

Devant un tyran, un peuple a le pouvoir de se libérer en lui retirant son obéissance, sans qu'il soit nécessaire de le combattre.

Pourquoi

Un tyran n'a que deux yeux et deux mains comme tout homme : sa force est celle que le peuple lui prête, il suffit de ne plus la lui donner.

La même idée à travers l'histoire
Étienne de La Boétie1548Discours de la servitude volontaire (aussi appelé Contr'un) : la version présentée ici. Écrit vers dix-huit ans selon Montaigne, son ami, qui le présente comme un essai de jeunesse ; resté en manuscrit, il est imprimé en 1574-1576, après la mort de l'auteur (1563).
Hume1741« Of the First Principles of Government » : Hume s'étonne de la facilité avec laquelle le grand nombre est gouverné par le petit, et conclut que tout gouvernement repose finalement sur l'opinion. Même constat que La Boétie, sans appeler à la désobéissance.
Henry David Thoreau1849Thoreau : retirer sa participation (« ne pas prêter la main ») est l'acte politique minimal. Il rejoint l'idée de La Boétie que le pouvoir dépend du concours de ceux qu'il commande.
En bref

« Le tyran n'est fort que de notre obéissance : ne le soutenons plus » est un argument d'Étienne de La Boétie (La Boétie, Discours de la servitude volontaire (vers 1548), 1548) sur la question « Faut-il toujours obéir à la loi ? » (réponse : le droit de se révolter). Sa thèse : Devant un tyran, un peuple a le pouvoir de se libérer en lui retirant son obéissance, sans qu'il soit nécessaire de le combattre. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

La Boétie, Discours de la servitude volontaire (vers 1548)
Valide avec une prémisse implicite

Vers 1548, un jeune Français de dix-huit ans pose une question simple : comment se fait-il que des millions d'hommes, de villes et de nations supportent un seul tyran, qui n'a de pouvoir que celui qu'on lui donne ? Sa réponse n'est pas un appel aux armes. Le tyran n'est fort que par nous : par l'habitude que nous avons d'être sujets, et par ceux qui profitent de lui. Il suffit donc de cesser de le soutenir. Le texte est écrit pour la liberté du peuple, pas pour l'ordre de l'État ; il n'est pas une théorie de tous les gouvernements, mais une critique de la tyrannie. La forme P1 à P3 → C est notre reconstruction.

P1Un tyran n'a pas plus de force que le plus humble des hommes : deux yeux, deux mains, un corps. Tout ce qu'il a en plus, c'est l'avantage que ses sujets lui donnent pour les détruire. Son pouvoir ne vient donc que de leur concours.
P2Ce concours tient d'abord à la coutume : on naît serf et on est élevé tel, et l'habitude fait paraître naturel ce qui ne l'est pas.
P3Il suffit donc de cesser de servir pour être libre : on n'a pas besoin de le pousser ou de l'ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et il s'écroule comme un colosse dont on a ôté la base.
P4 · prémisse impliciteUn peuple qui le voudrait vraiment peut cesser de servir : rien de ce qui le retient n'est insurmontable.
Donc, devant un tyran, un peuple a le pouvoir de se libérer en lui retirant son obéissance, sans qu'il soit nécessaire de le combattre.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où la tyrannie dépend du soutien du peuple, mais où le peuple ne peut pas le retirer (par exemple parce que chacun a peur d'être le seul à le faire). Les autres prémisses ne l'excluent pas.
L'argument est valide. Si la tyrannie n'existe que par le soutien du peuple (P1), et si le peuple peut cesser de le soutenir (P3 et P4), alors, quand il cesse, la tyrannie disparaît. La force de l'argument est qu'il ne demande pas la violence. Sa fragilité est P4 : cesser de servir suppose que les gens s'entendent et prennent le risque, ce qui est le vrai problème.
Analogie. Une grève générale. Une usine ne tourne que si ses ouvriers viennent travailler. Si tous restent chez eux le même jour, le patron, qui n'a que deux mains comme eux, ne peut plus rien. La difficulté est de s'entendre pour que tous restent chez eux ensemble.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Thomas Hobbes 1651 · attaque la conclusion

Hobbes soutient que ceux qui ont institué un souverain ne peuvent pas, sans son accord, rejeter la monarchie et retourner à la confusion d'une multitude désunie. En retirant leur obéissance, ils reviendraient à l'état de nature, que Hobbes juge pire que presque toute tyrannie. La question de La Boétie, « pourquoi servons-nous un seul ? », a donc pour Hobbes une réponse : pour éviter la guerre de tous contre tous.

un défenseur répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1651, après sa mort (1563).
David Hume défenseur de l'argument · 1741
Hume observe que la force est toujours du côté des gouvernés : les gouvernants n'ont que l'opinion pour les soutenir. Tout gouvernement repose sur l'opinion, y compris le plus despotique et le plus militaire. C'est la même observation que La Boétie : le pouvoir d'un seul vient de ce que le grand nombre le laisse faire.
Le débat continue (notre résumé) Hume appuie la prémisse de La Boétie (le pouvoir tient à l'opinion), mais ne tire pas de là un appel à la désobéissance : il en conclut surtout qu'un gouvernement est solide quand l'opinion lui est acquise. Hobbes reste donc un adversaire : il pense que le risque de retomber dans la guerre civile justifie qu'on supporte le tyran. La Boétie pense que la servitude est elle-même le plus grand mal (notre résumé).
Où en est le débat (notre résumé)Hobbes : sortir de l'obéissance, c'est retomber dans la guerre de tous contre tous. La Boétie : le tyran n'a de force que celle qu'on lui prête. Le désaccord de fond demeure : le pire mal est-il la tyrannie ou le désordre ?
M
Mancur Olson 1965 · attaque la prémisse 4

Olson soutient que des individus rationnels ne se mobilisent pas pour un bien commun, même s'ils en profiteraient tous : chacun préfère laisser les autres agir et en bénéficier sans en payer le coût. Appliquée à la révolte (Olson parle surtout des groupes économiques) : si cesser d'obéir a un coût (prison, mort) et le bénéfice est partagé, personne n'a intérêt à commencer. Ce n'est donc pas un manque de volonté, mais une situation où l'obéissance est le choix individuellement rationnel (notre résumé).

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1965, après sa mort (1563).
E
Erica Chenoweth et Maria J. Stephan défenseur de l'argument · 2011
Chenoweth et Stephan étudient 323 campagnes de résistance entre 1900 et 2006 et trouvent que les campagnes non violentes ont réussi environ deux fois plus souvent que les campagnes armées, surtout parce qu'elles mobilisent beaucoup plus de monde. La non-coopération de masse, l'idée de La Boétie, semble donc possible et efficace en pratique.
Le débat continue (notre résumé) Les résultats de Chenoweth et Stephan sont discutés : on leur objecte que les campagnes non violentes n'ont pas les mêmes adversaires ni les mêmes conditions, et que le succès passé ne garantit rien. Olson, lui, ne dit pas que l'action collective est impossible, mais qu'elle exige des incitations sélectives ou une organisation (notre résumé).
Où en est le débat (notre résumé)Olson : chacun a intérêt à laisser les autres résister. Chenoweth et Stephan : les campagnes de non-coopération de masse ont souvent réussi. Le désaccord de fond demeure : la résistance de masse dépend-elle de motifs d'intérêt, ou de convictions qui dépassent le calcul ?
Jean-Jacques Rousseau 1762 · attaque la prémisse 3

Rousseau note que les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu'au désir d'en sortir : ils aiment leur servitude comme les compagnons d'Ulysse aimaient leur abrutissement. S'il y a des esclaves par nature, c'est parce qu'il y a eu des esclaves contre nature. Si la servitude détruit le désir de liberté, « il suffit de le vouloir » ne marche plus.

Boétie répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1762, après sa mort (1563).
La Boétie 1548 · Ce que La Boétie écrivait vers 1548, avant Rousseau
La Boétie n'ignore pas l'effet de la coutume : il en fait la première raison de la servitude volontaire. Mais il ajoute qu'il se trouve toujours quelques-uns, mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne peuvent s'empêcher de le secouer, et qui se souviennent de leurs privilèges naturels.
Le débat continue (notre résumé) La Boétie pense que le désir de liberté ne disparaît jamais tout à fait, et il compte sur ces quelques personnes. Rousseau, qui ne lui répond pas, est plus pessimiste : il écrit ailleurs qu'on peut acquérir la liberté, mais qu'on ne la recouvre jamais (II, 8). La discussion rejoint la question moderne de savoir comment des minorités éveillées peuvent entraîner les autres (notre résumé).
Où en est le débat (notre résumé)Rousseau : la servitude détruit jusqu'au désir de liberté. La Boétie : il reste toujours quelques personnes qui sentent le joug. Le désaccord de fond demeure : la liberté peut-elle être désirée par ceux qui ne l'ont jamais connue ?