QuestionsFaut-il toujours obéir à la loi ?Désobéir à la loi quand elle fait de moi l'agent d'une injustice
Faut-il toujours obéir à la loi ?La conscience d'abord

Désobéir à la loi quand elle fait de moi l'agent d'une injustice

La désobéissance civile

Henry David Thoreau 1817 · 1862Essayiste et naturaliste américain : il refuse de payer l'impôt à un État qui tolère l'esclavage et fait la guerre, et écrit que la conscience passe avant l'obéissance.
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Ce qu'il soutient

Si une loi exige que je sois l'agent d'une injustice envers autrui, je dois la violer, ouvertement, et accepter d'en être puni (la prison).

Pourquoi

Si la loi exige que je sois l'agent d'une injustice envers un autre, obéir me rend complice : je dois donc la violer.

La même idée à travers l'histoire
Socrate399 av. J.-C.Socrate refuse l'ordre des Trente d'arrêter Léon de Salamine (Apologie 32c-d), puis accepte la sentence de la cité. King le cite comme précurseur de la désobéissance civile.
Henry David Thoreau1849« Resistance to Civil Government » : la version présentée ici. Thoreau a passé une nuit en prison en 1846 pour avoir refusé de payer l'impôt de capitation, à un moment où l'État tolérait l'esclavage et faisait la guerre au Mexique.
Martin Luther King Jr.1963Lettre de la prison de Birmingham : King transforme le geste individuel en action collective, publique, non violente, et ajoute qu'il faut accepter la peine.
En bref

« Désobéir à la loi quand elle fait de moi l'agent d'une injustice » est un argument de Henry David Thoreau (Thoreau, « Resistance to Civil Government » (La Désobéissance civile), 1849, 1849) sur la question « Faut-il toujours obéir à la loi ? » (réponse : la conscience d'abord). Sa thèse : Si une loi exige que je sois l'agent d'une injustice envers autrui, je dois la violer, ouvertement, et accepter d'en être puni (la prison). Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Thoreau, « Resistance to Civil Government » (La Désobéissance civile), 1849
Valide avec une prémisse implicite

En 1846, Thoreau passe une nuit en prison pour avoir refusé de payer un impôt, alors que son pays tolère l'esclavage et fait la guerre au Mexique. Dans son essai, il explique ce geste. Il ne dit pas qu'il faut ignorer les lois ni que tout gouvernement est mauvais. Il dit qu'il y a un moment précis où l'obéissance devient une complicité : quand la loi exige que je sois moi-même l'agent de l'injustice. Alors il faut la violer, ouvertement, et en payer le prix. La forme P1 à P4 → C est notre reconstruction.

P1Il vaut mieux cultiver le respect du juste que le respect de la loi. La seule obligation que Thoreau se reconnaît le droit de prendre est de faire à tout moment ce qu'il croit juste.
P2La majorité n'a aucun titre à décider du juste et de l'injuste : si elle gouverne, c'est parce qu'elle est la plus forte. Le citoyen ne doit pas abandonner sa conscience au législateur, même un instant, même un peu.
P3Le respect de la loi fait des hommes bien intentionnés les agents de l'injustice : la loi n'a jamais rendu personne plus juste.
P4 · prémisse impliciteAttendre de convaincre la majorité avant de désobéir ne suffit pas : tant qu'on attend, on reste l'agent de l'injustice. Quand l'injustice n'exige que de la patience, on peut la supporter ; quand elle exige que j'y participe, on ne peut plus.
Donc si une loi exige que je sois l'agent d'une injustice envers autrui, je dois la violer, ouvertement, et accepter d'en être puni (la prison).

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où l'on doit faire ce qu'on croit juste, où la majorité n'en décide pas, où obéir rend complice, et où pourtant on ne doit pas désobéir : par exemple parce qu'on peut obtenir la réforme par la discussion, ou parce que la désobéissance ferait plus de mal. C'est la limite que lui opposent, chacun à sa façon, les Lois du Criton, Rawls et Arendt.
L'argument est valide. Mon seul devoir absolu est de faire ce que je crois juste (P1), la majorité n'en décide pas (P2), et obéir me rend complice (P3). D'où, avec P4, l'obligation de désobéir quand la loi me fait participer à l'injustice. La force de l'argument est de limiter la désobéissance à un cas précis, la complicité, au lieu de condamner toute loi. Sa fragilité est P1 : ce que « je crois juste » ne fait pas autorité pour les autres, et chacun peut croire le contraire.
Analogie. Un employé d'une entreprise reçoit l'ordre de signer des factures qu'il sait fausses. Il peut aller se plaindre, attendre que la direction change, protester. Mais tant qu'il signe, c'est lui qui fraude. Thoreau dit : dès que ton propre geste est le rouage de l'injustice, arrête-le, même si cela te coûte ton poste.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Les Lois (personnage de Platon) 390 av. J.-C. · attaque la prémisse 1

Dans le Criton, Socrate, condamné injustement, refuse de s'évader. Les Lois lui disent qu'il avait deux choix : convaincre la cité qu'elle se trompait, ou faire ce qu'elle ordonne, et qu'il n'a fait ni l'un ni l'autre. Obéir ou convaincre : pas de troisième voie où chacun décide seul ce qui est juste.

un défenseur répond
voir l'argument
Martin Luther King défenseur de l'argument · 1963
King soutient que Socrate lui-même a pratiqué la désobéissance civile, et que la liberté académique en est un fruit. Il y a donc, dans la tradition même de Socrate, une façon de désobéir qui exprime le plus haut respect de la loi : en acceptant la peine.
Le débat continue (notre résumé) Selon une lecture courante, le Criton interdit de s'évader, pas de refuser un ordre injuste. Thoreau, lui, ne s'évade pas : il refuse de payer, et va en prison. Les deux hommes acceptent donc la peine. Ce qui les sépare est l'idée de départ : pour les Lois, on a promis d'obéir ou de convaincre ; pour Thoreau, la seule obligation est de faire ce que l'on croit juste (notre résumé).
Où en est le débat (notre résumé)Les Lois : obéir ou convaincre. King : on peut désobéir à la loi, en acceptant la peine, sans manquer de respect à la loi. Le désaccord de fond demeure : qui juge qu'une loi est injuste, et le juge-t-il seul ?
Hannah Arendt 1970 · attaque la prémisse 1

Arendt distingue l'objecteur de conscience, qui agit seul au nom de sa voix intérieure, du désobéissant civil, qui agit avec d'autres, en public, au nom d'une cause commune. Pour elle, Thoreau est un objecteur de conscience, pas un désobéissant civil. La conscience est apolitique : elle reste personnelle, ne peut pas être généralisée, et se soucie d'abord de ne pas participer au mal plutôt que du monde où l'injustice est commise. La désobéissance civile est l'action d'une minorité organisée qui conteste en public (notre résumé de son essai).

Thoreau répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1970, après sa mort (1862).
Thoreau 1849 · Thoreau, par avance
Thoreau pense déjà à l'effet collectif de son geste : si même un seul homme honnête se retirait de l'association et se laissait emprisonner, cela abolirait l'esclavage en Amérique. Et il écrit que ce qui a été bien commencé est fait pour toujours, quelque petit que soit le commencement.
Le débat continue (notre résumé) Arendt écrit plus d'un siècle après. Ce passage de Thoreau, écrit bien avant, y répond à demi : son geste est conçu comme un exemple, non comme un simple repli de la conscience. Mais il ne propose ni organisation ni action commune. C'est King, un siècle plus tard, qui transforme le geste individuel en mouvement (notre résumé).
Où en est le débat (notre résumé)Arendt : la conscience seule n'est pas une base politique. Thoreau : un seul geste exemplaire peut entraîner les autres. Le désaccord de fond demeure : la désobéissance doit-elle être un acte de conscience individuelle ou une action collective et publique ?
John Rawls 1971 · attaque la prémisse 4

Rawls admet la désobéissance civile dans une société à peu près juste, mais à des conditions strictes : l'injustice doit être grave et claire, les recours légaux ordinaires ont été tentés sans succès, l'acte est public, non violent et fait en reconnaissant la légitimité de l'ordre juridique, en acceptant la sanction. Il ne suffit donc pas qu'une loi soit injuste aux yeux de quelqu'un (notre résumé).

Thoreau répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1971, après sa mort (1862).
Thoreau 1849 · Thoreau, par avance : faut-il attendre la majorité ?
Thoreau pose la question que Rawls règle par la condition des recours préalables : faut-il, devant une loi injuste, se contenter d'obéir, travailler à la changer en obéissant jusque-là, ou la transgresser tout de suite ? Selon lui, les gens pensent qu'ils doivent attendre d'avoir persuadé la majorité.
Le débat continue (notre résumé) Thoreau doute que l'attente soit raisonnable quand l'État tolère l'esclavage. Rawls répond par des conditions : il faut que d'autres moyens aient échoué, et que l'injustice soit assez grave (notre résumé). Les deux s'accordent sur un point : on désobéit ouvertement, et on accepte la peine.
Où en est le débat (notre résumé)Thoreau : pas besoin d'attendre la majorité quand l'injustice exige ma participation. Rawls : désobéir est justifié seulement après d'autres recours, devant une injustice grave et claire. Le désaccord de fond demeure : à quel moment l'attente devient-elle une complicité ?