QuestionsFaut-il toujours obéir à la loi ?Les Lois du Criton : on ne s'évade pas, même condamné à tort
Faut-il toujours obéir à la loi ?Obéir

Les Lois du Criton : on ne s'évade pas, même condamné à tort

Les Lois d'Athènes parlent à Socrate

Socrate v. 470 av. J.-C. · v. 399 av. J.-C.Je sais que je ne sais rien.
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Ce qu'il soutient

Socrate ne doit pas s'évader : il doit accepter la sentence, même injuste.

Pourquoi

Rester dans la cité, c'est s'engager à lui obéir ou à la convaincre ; s'évader serait une injustice, et on ne rend pas le mal pour le mal.

La même idée à travers l'histoire
Socrate390 av. J.-C.Platon, Criton : les Lois d'Athènes, personnifiées, répondent à Socrate qui hésite à s'évader de prison la veille de son exécution (399 av. J.-C.). C'est la version présentée ici. Les Lois parlent, pas Socrate : la pensée de Socrate lui-même ne nous est connue que par Platon.
Thomas Hobbes1651Léviathan : l'obéissance repose sur le pacte par lequel chacun a autorisé le souverain. Même idée d'un engagement, sans le décor des Lois qui parlent.Hume1748Of the Original Contract : Hume cite le Criton comme le seul passage de l'Antiquité où l'obéissance est fondée sur une promesse, et conteste que rester dans son pays vaille consentement.
En bref

« Les Lois du Criton : on ne s'évade pas, même condamné à tort » est un argument de Socrate (Platon, Criton, 49a-54d (Socrate selon Platon), 390 av. J.-C.) sur la question « Faut-il toujours obéir à la loi ? » (réponse : obéir). Sa thèse : Socrate ne doit pas s'évader : il doit accepter la sentence, même injuste. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Platon, Criton, 49a-54d (Socrate selon Platon)
Valide avec une prémisse implicite

En 399 av. J.-C., Socrate, condamné à mort par un tribunal athénien qu'il juge injuste, attend l'exécution en prison. Son ami Criton a tout préparé pour l'évasion. Socrate refuse, et Platon lui fait imaginer les Lois d'Athènes venant lui parler. Leur discours est le texte fondateur de la question « faut-il obéir à la loi même quand elle nous traite mal ? ». Les Lois ne disent pas que la sentence est juste : elles disent que s'évader serait une injustice de plus. La forme P1 à P5 → C est notre reconstruction.

P1Il ne faut jamais commettre l'injustice, pas même pour répondre à une injustice subie : on ne rend pas le mal pour le mal, quoi qu'on ait souffert.
P2Celui qui reste dans la cité en connaissant ses lois et sa façon de juger, alors qu'il pourrait partir, s'engage par ce fait à faire ce qu'elle ordonne, ou à la convaincre qu'elle a tort. S'évader, ce serait violer cet engagement.
P3S'évader contre la décision d'un tribunal, c'est ruiner la force des jugements, donc détruire, autant qu'on le peut, les lois et la cité qui nous ont fait naître, élevés et instruits.
P4 · prémisse impliciteVioler un engagement juste, ou nuire à ceux à qui l'on doit sa vie et son éducation, quand ils ne vous ont pas fait de tort, est une injustice.
P5Ce ne sont pas les Lois qui ont fait tort à Socrate, mais des hommes, les juges.
Donc Socrate ne doit pas s'évader : il doit accepter la sentence, même injuste.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où S'évader est un engagement rompu et un tort fait aux lois, sans que ce soit pour autant une injustice : par exemple si l'engagement n'était pas juste, ou si les lois avaient d'abord fait du tort. Les Lois du Criton affirment que ce n'est pas le cas ici (P5), mais cela doit être posé.
L'argument est valide. S'évader, c'est violer un engagement (P2) et nuire aux lois (P3). Or, d'après P4, c'est une injustice quand les lois n'ont pas fait de tort (P5). Et d'après P1, on ne doit jamais commettre d'injustice. La force de l'argument est P1 : même une injustice subie ne permet pas d'en commettre une. Sa fragilité est P2 : tout dépend de ce que « rester » veut dire.
Analogie. Un joueur de football qui juge que l'arbitre s'est trompé. Il peut protester, faire appel, convaincre. Mais s'il sort du terrain avec le ballon sous le bras, il ruine le match pour tous. Il avait accepté les règles en entrant sur le terrain.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

David Hume 1748 · attaque la prémisse 2

Rester dans son pays n'est pas consentir. On ne peut pas dire sérieusement qu'un pauvre paysan ou artisan a le libre choix de quitter son pays, alors qu'il ne connaît ni langue ni mœurs étrangères et vit au jour le jour de son petit salaire. Ce serait comme dire qu'un homme porté endormi sur un navire consent à l'autorité du capitaine parce qu'il y reste, alors qu'il devrait sauter dans l'océan et mourir pour en sortir.

Socrate répond
Les Lois (personnage de Platon) 390 av. J.-C. · Réponse des Lois, selon Platon (pour le cas de Socrate)
Les Lois font valoir que Socrate est un cas particulier : il n'a presque jamais quitté Athènes, il y a eu ses enfants, et pendant son procès il aurait pu proposer l'exil comme peine, ce qui était faire de leur aveu ce qu'il fait maintenant sans leur accord. Il avait donc le choix, il l'a refusé.
Le débat continue (notre résumé) La réponse vaut pour Socrate, qui avait la fortune et la liberté d'un citoyen cultivé. Elle ne règle pas le cas du paysan de Hume. Hume remarque d'ailleurs que le Criton est le seul passage de l'Antiquité qu'il connaisse où l'obéissance est fondée sur une promesse (fin de son essai). Les défenseurs du devoir d'obéir cherchent donc d'autres bases que le consentement : l'équité (Rawls) ou l'utilité (Hume lui-même).
Où en est le débat (notre résumé)Les Lois répondent pour le cas de Socrate (il a choisi de rester, il pouvait proposer l'exil). Hume, lui, parle du citoyen ordinaire, qui ne choisit rien. Le désaccord de fond demeure : rester dans son pays est-il un signe de consentement quand partir coûte presque tout ?
Socrate (personnage de Platon) 399 av. J.-C. · attaque la conclusion

Dans l'Apologie, Socrate dit à ses juges qu'il obéira au dieu plutôt qu'à eux, même s'ils lui ordonnent d'arrêter de philosopher. Et sous le régime des Trente, il a refusé l'ordre d'aller arrêter Léon de Salamine pour le faire mourir : il est simplement rentré chez lui, au risque de la mort. Socrate a donc déjà désobéi à des ordres de la cité. Le Criton se contredit-il ?

Socrate répond
Socrate (personnage de Platon) 399 av. J.-C. · Socrate selon Platon : il refuse de commettre l'injustice, mais il accepte le risque
Face aux Trente, Socrate dit avoir montré par ses actes qu'il se soucie de la mort comme de rien, mais de ne rien faire d'injuste ni d'impie : il rentre chez lui et il aurait pu être tué pour cela, si le régime n'était pas tombé.
Le débat continue (notre résumé) Beaucoup de lecteurs concluent que les deux textes sont compatibles : le Criton interdit de fuir la sanction (on convainc ou on obéit), il n'ordonne pas de commettre un crime sur ordre. Socrate refuse de faire le mal, mais accepte ce qui lui arrive ensuite. Cette lecture, qui prépare la désobéissance civile de Thoreau et de King, n'est pas partagée par tous : certains y voient une vraie tension (notre résumé du débat des historiens de la philosophie).
Où en est le débat (notre résumé)Socrate refuse l'ordre injuste des Trente mais accepte la sentence de la cité démocratique. Selon une lecture courante, la différence est celle entre commettre une injustice et subir une peine. Le désaccord de fond demeure : où s'arrête le devoir d'obéir à des ordres injustes ?
Thomas d'Aquin 1270 · attaque la prémisse 5

Une loi injuste n'oblige pas en conscience, sauf peut-être pour éviter le scandale ou le désordre. Elle est plutôt une violence qu'une loi. Objection tirée de sa pensée (Thomas ne commente pas le Criton) : il faut distinguer les lois justes des lois injustes, alors que les Lois du Criton demandent d'obéir à une sentence même injuste, sauf si l'on parvient à convaincre la cité.

un défenseur répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1270, après sa mort (-399).
John Rawls défenseur de l'argument · 1971
Rawls défend un devoir d'obéir même à une loi injuste, mais limité : si la constitution est à peu près juste, nous avons un devoir naturel de soutenir des institutions justes, et donc d'obéir à des lois qui ne sont pas parfaitement justes, tant que l'injustice ne dépasse pas certaines limites. Pour la plupart des citoyens, ce devoir ne repose pas sur un consentement ou une promesse.
Le débat continue (notre résumé) Rawls rejoint donc Socrate sur la conclusion (obéir à des lois imparfaites) mais pas sur le fondement (pas de promesse). Il reconnaît aussi, aux §§55-59, que la désobéissance civile peut être justifiée quand l'injustice est grave et claire : sur ce point, Thomas et Rawls se rapprochent.
Où en est le débat (notre résumé)Thomas dit qu'une loi injuste n'oblige pas en conscience, sauf pour éviter le scandale. Rawls maintient un devoir d'obéir à des lois injustes dans une constitution à peu près juste, mais lui aussi admet des exceptions. Le désaccord de fond demeure : à partir de quel degré d'injustice cesse-t-on d'être obligé ?