QuestionsQu'est-ce qui est bien ?Mieux vaut être craint qu'aimé
Qu'est-ce qui est bien ?Les conséquences

Mieux vaut être craint qu'aimé

Nicolas Machiavel 1469 · 1527Le pouvoir se juge à ses effets, pas aux bonnes intentions.
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Ce qu'il soutient

S'il faut renoncer à l'un des deux, il est bien plus sûr pour un prince d'être craint qu'aimé, à condition de ne pas être haï.

Pourquoi

L'amour tient par obligation et cède dès que l'intérêt le demande, alors que la peur du châtiment ne lâche jamais.

En bref

« Mieux vaut être craint qu'aimé » est un argument de Nicolas Machiavel (Le Prince, 17) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : les conséquences). Sa thèse : S'il faut renoncer à l'un des deux, il est bien plus sûr pour un prince d'être craint qu'aimé, à condition de ne pas être haï. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P6). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Le Prince, 17
Valide avec une prémisse implicite

Machiavel ne dit pas qu'il faut être haï, ni qu'il vaut mieux ne pas être aimé. L'idéal serait d'être à la fois aimé et craint. Mais s'il faut choisir, il juge la crainte plus sûre. Il juge ce choix à ses effets : la tenue de l'État, et le nombre de victimes. C'est un raisonnement par les conséquences, mais centré sur la sûreté de l'État plus que sur le bonheur de chacun.

P1Le mieux serait d'être à la fois aimé et craint, mais les deux vont difficilement ensemble : souvent, il faut choisir.
P2En général, les hommes sont ingrats, changeants, menteurs, ils fuient le danger et aiment le gain : ils sont à vous tant que vous leur faites du bien, et se détournent quand le danger approche.
P3Pour cette raison, l'amour, qui tient par un lien d'obligation, se rompt dès que l'intérêt le demande. La crainte, qui tient par la peur du châtiment, ne lâche jamais.
P4On peut être craint sans être haï : il suffit de respecter les biens des sujets et leurs femmes, et de ne punir de mort qu'avec une raison claire.
P5Quelques punitions exemplaires font moins de mal que la trop grande indulgence : elles frappent quelques individus, alors que les désordres qu'on laisse naître (meurtres, pillages) frappent toute la population.
P6 · prémisse implicitePour un gouvernant, le meilleur appui est celui qui tient au moment du danger et qui fait le moins de mal au plus grand nombre : la sûreté de l'État et de ses sujets est le critère du choix.
Donc, s'il faut renoncer à l'un des deux, il est bien plus sûr pour un prince d'être craint qu'aimé, à condition de ne pas être haï.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P6, l'ordinateur trouve un cas où tous les faits sont vrais (les hommes sont ingrats, l'amour lâche, la crainte tient sans haine, la rigueur fait moins de victimes) et où pourtant mieux vaut être aimé : il suffit de juger un gouvernant à autre chose qu'à la sûreté, par exemple à sa justice.
Avec P6, la conclusion suit, et chaque prémisse est indispensable. P6 n'est pas écrite telle quelle : Machiavel dit que la crainte est « plus sûre », et que le prince sage doit s'appuyer sur ce qui dépend de lui. Le passage de « plus sûr » à « meilleur » suppose que la sûreté est le bon critère. C'est là que portent les objections morales (Érasme). Les objections politiques visent plutôt P2 (les hommes sont-ils si ingrats ?) et P4 (la crainte ne finit-elle pas toujours en haine ?).
Analogie. Un professeur peut être adoré ou respecté. Le mieux est d'être les deux. Mais si la classe ne l'aime que tant qu'il ne note pas sévèrement, cet amour disparaîtra au premier contrôle, alors que le respect de la règle, lui, reste. Encore faut-il que la règle soit juste, sinon le respect devient de la haine.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Cicéron 44 av. J.-C. · attaque la prémisse 4

La crainte est une mauvaise gardienne du pouvoir durable : on hait ceux qu'on craint, et on souhaite la mort de ceux qu'on hait. Seule l'affection des citoyens protège vraiment.

Machiavel répond
Machiavel Ce que Machiavel écrit (sans nommer Cicéron)
Être craint et être haï, ce n'est pas la même chose. On peut fort bien être craint sans être haï : il suffit de ne pas toucher aux biens des sujets ni à leurs femmes.
Le débat continue (notre résumé) Cicéron répondrait que la frontière est fragile : qui gouverne par la peur glisse facilement vers la haine. Machiavel le sait, puisqu'il consacre tout le chapitre 19 du Prince à la manière d'éviter la haine et le mépris.
Érasme 1516 · attaque la prémisse 6

Dans L'Institution du prince chrétien, Érasme soutient l'inverse : le bon prince cherche l'affection de son peuple, c'est le tyran qui règne par la crainte. Un prince se juge au bien de ses sujets, pas à la sûreté de son pouvoir.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Machiavel dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Les deux livres se croisent sans se lire. Le Prince (1513) circule alors en manuscrit, et rien n'indique qu'Érasme l'ait lu ; Machiavel, mort en 1527, ne cite jamais Érasme. Mais le chapitre 15 du Prince vise justement les auteurs qui imaginent des princes tels qu'ils devraient être : la tradition des « miroirs des princes » à laquelle appartient Érasme.
Machiavel lui-même (Discours, I, 10) attaque la prémisse 2

Dans les Discours, Machiavel écrit que les bons empereurs romains (Titus, Nerva, Trajan, Hadrien, Antonin, Marc Aurèle) n'avaient besoin ni de gardes ni de légions : leur manière de vivre, l'affection du peuple et l'amour du Sénat les défendaient. L'amour protège donc parfois mieux que la crainte.

Machiavel répond
Machiavel Ce que précise le Prince, 17
Sa règle vise d'abord le prince nouveau : il lui est impossible d'échapper à la réputation de cruauté, parce que les États nouveaux sont pleins de dangers.
Le débat continue (notre résumé) La thèse est alors plus étroite que sa célébrité : dans un État stable, où le prince vit sous les lois, Machiavel lui-même pense que l'amour du peuple protège mieux qu'une armée.
F
Frédéric II de Prusse 1740 · attaque la prémisse 2

Dans l'Anti-Machiavel, écrit quand il était encore prince héritier et publié en 1740 avec l'aide de Voltaire, Frédéric répond que les hommes ne sont pas tous ingrats : un prince bon et juste est aimé, et cet amour le protège mieux que la peur.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1740, après sa mort (1527).
Le débat continue (notre résumé) Machiavel était mort depuis plus de deux siècles. Ses lecteurs ont souvent relevé l'ironie : devenu roi la même année, Frédéric envahit la Silésie dès décembre 1740, sans déclaration de guerre. Cela ne prouve pas que sa thèse soit fausse, mais montre combien il est difficile de gouverner selon elle.