QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?Vices privés, bénéfices publics
Qu'est-ce qu'une société juste ?Les libertés

Vices privés, bénéfices publics

La Fable des abeilles ; vices privés, vertus publiques

Bernard Mandeville 1670 · 1733Une société prospère vit des passions que la morale condamne : vices privés, bénéfices publics.
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Ce qu'il soutient

Une société juste protège la liberté de chacun de poursuivre ses intérêts, dans les limites de la loi, plutôt que d'imposer la vertu par la contrainte.

Pourquoi

Les passions que la morale condamne font travailler des milliers de gens : sans elles, la ruche s'appauvrit ; à la loi de les encadrer.

En bref

« Vices privés, bénéfices publics » est un argument de Bernard Mandeville (La Fable des abeilles, 1714) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : les libertés). Sa thèse : Une société juste protège la liberté de chacun de poursuivre ses intérêts, dans les limites de la loi, plutôt que d'imposer la vertu par la contrainte. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

La Fable des abeilles, 1714
Valide avec une prémisse implicite

En 1705, Mandeville publie un petit poème : une ruche prospère, pleine de fraudes, de luxe et d'orgueil. Un jour, les abeilles décident de devenir honnêtes. Le résultat est un désastre : le commerce s'effondre, la ruche se vide. Le poème fait scandale, car il semble dire que la morale appauvrit. Mandeville répond que son but est de montrer ce que la prospérité coûte en passions, non de louer le vice. De là une idée de la justice : au lieu de demander aux gens d'être saints, une société laisse chacun poursuivre ses intérêts et se contente de lui mettre des bornes par la loi.

P1La prospérité d'une société vient des passions que la morale condamne : vanité, luxe, orgueil, avidité. Chaque vice fait travailler des milliers de personnes.
P2Vouloir enlever ces passions pour ne garder que la vertu ruinerait le commerce et appauvrirait tout le monde : la vertu seule ne peut pas faire vivre une nation dans l'abondance.
P3Le vice ne devient utile que s'il est taillé et lié par la justice, comme une vigne : laissée à elle-même elle ne donne que du bois, taillée elle donne ses fruits. Les lois, non les sermons, doivent donc encadrer les passions.
P4 · prémisse impliciteUne société juste est celle qui fait le plus profiter tous ses membres. Elle laisse donc chacun poursuivre son intérêt privé, protégé par la loi, au lieu d'exiger de lui une vertu que presque personne n'a.
Donc une société juste protège la liberté de chacun de poursuivre ses intérêts, dans les limites de la loi, plutôt que d'imposer la vertu par la contrainte.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où les passions font la richesse et où une société juste impose pourtant la modération, parce qu'elle juge que la prospérité n'est pas le seul bien à partager.
Avec P4, l'argument est valide. Sans P4, Mandeville montre que les passions produisent des bienfaits, mais pas que la justice consiste à les laisser faire. Il dit d'ailleurs lui-même que les vices doivent être liés par la justice : sa thèse est que la prospérité naît de passions bien encadrées, pas de la liberté sans règle.
Analogie. Un feu dans une cheminée chauffe la maison ; sans cheminée il la brûle. On ne supprime pas le feu : on construit le foyer.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Francis Hutcheson 1726 · attaque la prémisse 1

Mandeville ne compte comme vertu que l'effort contre ses penchants, et il conclut que tout acte bon est mêlé d'égoïsme. Mais nous approuvons la bienveillance désintéressée, et nous la voyons aussi chez des gens qui n'ont rien à y gagner. La prospérité peut venir d'une affection sociale réelle.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Mandeville dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Hutcheson répond à Mandeville de son vivant, mais nous n'avons pas trouvé de réplique de Mandeville à ces lettres. Le désaccord de fond : l'être humain agit-il surtout par amour de soi, ou aussi par bienveillance réelle ?
Jean-Jacques Rousseau 1755 · attaque la prémisse 1

Rousseau salue la lucidité de Mandeville, mais lui reproche de n'avoir pas vu que la pitié, un sentiment naturel, est la source de toutes les vertus sociales qu'il dispute aux hommes. Générosité, clémence, bienveillance, amitié en sont des formes. Sans elle, dit-il, les hommes seraient des monstres.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1755, après sa mort (1733).
Le débat continue (notre résumé) Mandeville est mort en 1733, vingt-deux ans avant le Discours. Dans la Fable, il parle pourtant lui-même de la pitié, qu'il tient pour une faiblesse de notre nature, au même titre que la colère ou la peur. Rousseau y voit au contraire le fondement de la morale.
Adam Smith 1759 · attaque la prémisse 4

Smith rejette le « système licencieux » de Mandeville, qui fait de tout désir de plaire à autrui un simple orgueil. Il garde pourtant l'idée que des intérêts privés peuvent servir le public : le marché n'a pas besoin d'hommes vicieux, mais de personnes qui échangent et sont tenues par la justice et par la sympathie.

un défenseur répond
Friedrich Hayek défenseur de l'argument · 1966
Résumé : dans une conférence de 1966, Hayek soutient que l'apport de Mandeville n'est pas l'éloge du vice. C'est une idée : un ordre utile peut naître peu à peu des actions de beaucoup de personnes, sans que personne ne l'ait conçu.
Où en est le débat (notre résumé)Smith et Mandeville s'accordent sur le fait que l'intérêt privé peut servir le public. Ils divergent sur la morale : le vice est-il nécessaire (Mandeville) ou l'intérêt peut-il rester vertueux (Smith) ? Le débat sur la nature de la motivation humaine reste ouvert.