QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?À chacun selon ses besoins : le droit égal reste un droit bourgeois
Qu'est-ce qu'une société juste ?L'égalité

À chacun selon ses besoins : le droit égal reste un droit bourgeois

« De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins »

Karl Marx 1818 · 1883L'histoire est celle des luttes de classes.
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Ce qu'il soutient

Le droit égal selon le travail reste un droit bourgeois, et le principe « à chacun selon ses besoins » ne peut valoir que dans une société d'abondance.

Pourquoi

Une même mesure appliquée à des personnes inégales laisse subsister l'inégalité : le droit égal n'est pas la fin de l'injustice.

En bref

« À chacun selon ses besoins : le droit égal reste un droit bourgeois » est un argument de Karl Marx (Critique du programme de Gotha, 1875, partie I) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : l'égalité). Sa thèse : Le droit égal selon le travail reste un droit bourgeois, et le principe « à chacun selon ses besoins » ne peut valoir que dans une société d'abondance. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P6). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Critique du programme de Gotha, 1875, partie I
Valide avec une prémisse implicite

En 1875, des socialistes allemands veulent écrire dans leur programme que le produit du travail appartient « intégralement, par droit égal » à tous. Marx, dans des notes écrites pour ses amis, leur répond que ce droit égal n'est pas la fin de l'injustice. Dans la société qui vient de sortir du capitalisme, chacun recevrait selon le travail qu'il a fourni : c'est mieux que le salaire, mais la mesure est la même pour tous, alors que les gens sont inégaux (forts ou faibles, célibataires ou chargés d'enfants). À travail égal, l'un vivrait donc mieux que l'autre. Marx appelle cela un droit « bourgeois » et il en tire une conclusion : seule une société où les richesses abondent, où le travail n'est plus une contrainte, peut écrire sur ses drapeaux « à chacun selon ses besoins ». Il ne dit pas que l'égalité devant le travail soit injuste en soi : il dit qu'elle est un progrès, mais limité, et que ce défaut est inévitable au début.

P1Dans la première phase de la société communiste, chacun reçoit selon le travail qu'il a fourni : le travail sert de mesure commune à tous.
P2Les individus sont inégaux (force, aptitudes, charges de famille). Cette mesure commune ne les voit que comme des travailleurs et fait abstraction de tout le reste : elle reconnaît tacitement l'inégalité des dons comme un privilège naturel.
P3Donc, à travail égal et à part égale du fonds de consommation, l'un reçoit en fait plus que l'autre, l'un est plus riche que l'autre.
P4Le droit égal reste donc un droit bourgeois : il garde une limite bourgeoise, parce qu'il applique la même mesure à des êtres inégaux.
P5Cet horizon borné ne peut être dépassé que dans une phase supérieure : quand les forces productives ont grandi, que le travail est devenu un besoin vital et que les sources de la richesse jaillissent avec abondance.
P6 · prémisse impliciteRépartir selon les besoins, c'est justement sortir de l'horizon du droit bourgeois, c'est-à-dire d'une mesure commune appliquée à tous.
Donc le droit égal selon le travail reste un droit bourgeois, et le principe « à chacun selon ses besoins » ne peut valoir que dans une société d'abondance.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P6, l'ordinateur trouve un monde où l'abondance est nécessaire pour dépasser le droit bourgeois, mais où l'on dépasse celui-ci d'une autre façon (par exemple en répartissant selon une autre règle commune) et où la règle « selon les besoins » est appliquée sans abondance. Rien ne les lie.
Avec P1 à P6, la conclusion suit. P1 à P4 montrent que le droit égal selon le travail reste bourgeois. P5 donne la condition pour en sortir, l'abondance. P6 relie les deux : le principe des besoins est ce qui dépasse le droit bourgeois. Sans P6, on ne peut pas dire que le principe des besoins exige l'abondance : P5 parle du dépassement du droit bourgeois en général, et rien ne dit encore que ce dépassement soit précisément la répartition selon les besoins.
Analogie. Un professeur donne à chaque élève le même temps pour un contrôle : c'est une règle égale. Mais un élève dyslexique et un élève qui lit vite n'ont pas la même chance avec le même temps. La règle égale favorise sans le dire celui qui est déjà avantagé. Pour traiter chacun selon ses besoins (un tiers-temps pour l'un, rien pour l'autre), il faut des ressources et des moyens de reconnaître les besoins de chacun. Marx pense à l'échelle d'une société entière, avec la rareté en plus.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Robert Nozick 1974 · attaque la conclusion

Nozick vise tout principe de répartition fondé sur un modèle, dont « selon les besoins ». Si les gens sont libres, ils échangent et donnent, et même une répartition qu'on juge juste est vite défaite. Pour maintenir le modèle, il faudrait interdire sans cesse des échanges volontaires. Notre résumé : il ne parle pas de Marx dans ce passage, il critique toutes les répartitions « selon un modèle ».

un défenseur répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1974, après sa mort (1883).
G
G. A. Cohen défenseur de l'argument · 1977
Cohen, marxiste de tradition analytique, répond à l'exemple de Wilt Chamberlain en soutenant que les modèles de répartition peuvent préserver la liberté. Notre résumé de son article (source non lue).
Où en est le débat (notre résumé)Le désaccord de fond porte sur la liberté : pour Nozick, empêcher des échanges volontaires est une atteinte à la liberté ; pour ses critiques, la liberté de chacun dépend déjà de la répartition initiale des biens. Le débat reste ouvert.
Friedrich Hayek 1976 · attaque la conclusion

Hayek soutient que « justice sociale » n'a pas de sens dans une économie de marché, où la répartition résulte de milliers de décisions que personne ne dirige : on peut juger juste ou injuste la conduite d'une personne, non le résultat d'un processus sans auteur. Répartir selon les besoins demanderait une autorité qui connaisse les besoins de tous et ait le pouvoir d'imposer sa décision. Notre résumé du livre (source non lue).

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1976, après sa mort (1883).
G
G. A. Cohen défenseur de l'argument · 2009
Cohen défend la valeur d'un idéal où l'on partage selon la solidarité et les besoins, avec l'exemple du voyage de camping entre amis, et admet que la vraie difficulté est de savoir si on peut l'organiser à grande échelle. Notre résumé du livre (source non lue).
Où en est le débat (notre résumé)Hayek conteste que la justice puisse s'appliquer à une répartition ; Cohen répond que l'idéal est séduisant et que la question est la faisabilité. C'est un désaccord sur ce que « juste » veut dire et sur ce qu'une société complexe peut organiser : point ouvert.
A
Alec Nove 1983 · attaque la prémisse 5

Nove, économiste spécialiste de l'économie soviétique, doute que l'abondance au sens de Marx soit atteignable : les désirs augmentent avec les richesses, donc une rareté demeure, et une société complexe a besoin de prix et de marchés pour coordonner production et demande. Notre résumé du livre (source non lue).

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1983, après sa mort (1883).
Où en est le débat (notre résumé)Marx fait de l'abondance la condition du principe des besoins ; si elle n'est jamais atteinte, ce principe reste un horizon. Les défenseurs de Marx parlent d'un but lointain, ses critiques d'une illusion. Point ouvert : pas de réponse largement acceptée.