QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?Wilt Chamberlain : la liberté défait tous les modèles de répartition
Qu'est-ce qu'une société juste ?Les libertés

Wilt Chamberlain : la liberté défait tous les modèles de répartition

L'exemple de Wilt Chamberlain

Robert Nozick 1938 · 2002Il a imaginé, dans ses cours, un cas où l'on est responsable sans avoir pu faire autrement, avant que Frankfurt ne le publie.
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Ce qu'il soutient

D2 est juste, et aucun modèle de répartition ne peut être maintenu sans interférer en permanence avec la vie des gens (donc avec des actes libres).

Pourquoi

Si une répartition est juste, des gens libres qui en disposent à leur gré donnent une nouvelle répartition tout aussi juste.

La même idée à travers l'histoire
John Locke1690Locke fait de chacun le propriétaire de sa personne et de son travail, donc de ce qu'il en tire. Nozick reprend cette idée de droits sur soi et sur ses biens, qui sont d'abord des droits de disposer librement.
Robert Nozick1974Dans le chapitre 7 de son livre, Nozick en tire une théorie de la justice « historique » : une répartition est juste si on y est arrivé par des étapes justes, quel que soit son résultat. L'exemple de Wilt Chamberlain sert à montrer qu'aucun modèle de répartition ne résiste à la liberté.
En bref

« Wilt Chamberlain : la liberté défait tous les modèles de répartition » est un argument de Robert Nozick (Anarchy, State, and Utopia, 1974, ch. 7, 1974) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : les libertés). Sa thèse : D2 est juste, et aucun modèle de répartition ne peut être maintenu sans interférer en permanence avec la vie des gens (donc avec des actes libres). Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P7). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Anarchy, State, and Utopia, 1974, ch. 7
Valide avec une prémisse implicite

Beaucoup pensent qu'une société juste est une société où les richesses sont réparties selon un modèle : à égalité, selon le mérite, selon les besoins. Robert Nozick, professeur à Harvard et opposant de John Rawls, tend un piège à ces théories. Choisissez la répartition que vous jugez la plus juste, dit-il. Puis imaginez qu'une star du basket, Wilt Chamberlain, passe un contrat : 25 cents sur chaque billet d'entrée vont à lui. Un million de spectateurs paient volontairement, parce qu'ils veulent le voir jouer. À la fin de la saison, Chamberlain est beaucoup plus riche que les autres, et la répartition n'est plus celle que vous aviez choisie. Est-elle devenue injuste ? Si oui, pourquoi, puisque personne n'a été forcé ? Nozick en conclut que le résultat compte moins que la manière dont on y arrive, et que maintenir un modèle obligerait à interdire sans cesse des échanges libres.

P1Partons de la répartition D1 que vous jugez juste (égalité, mérite, besoins, au choix). Dans D1, chacun détient légitimement sa part.
P2Ayant droit à sa part, chacun a le droit d'en disposer, donc de la donner ou de l'échanger. Un million de personnes choisissent librement de donner 25 cents à Chamberlain pour le voir jouer.
P3Après ces échanges, les autres personnes ont toujours leur part légitime de D1 : rien ne leur a été pris.
P4Ce qui naît d'une situation juste par des étapes justes est juste.
P5La nouvelle répartition D2 est inégale : Chamberlain gagne 250 000 dollars, plus que n'importe qui. D2 n'est plus le modèle que vous aviez choisi.
P6Pour maintenir un modèle, il faut interdire en permanence ces transferts volontaires, ou reprendre en permanence à certains ce que d'autres leur ont librement donné.
P7 · prémisse impliciteSi la fortune de Chamberlain change les options ou les sentiments des autres (ils peuvent être jaloux, ou avoir moins de choix), ce n'est pas une atteinte à leurs droits qui donnerait une raison de justice de corriger D2.
Donc D2 est juste, et aucun modèle de répartition ne peut être maintenu sans interférer en permanence avec la vie des gens (donc avec des actes libres).

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P7, l'ordinateur trouve un monde où les échanges sont libres et où personne ne perd sa part, mais où la fortune de Chamberlain restreint tellement les options des autres qu'ils ont une plainte de justice : D2 ne serait alors pas juste.
Valide avec P7. P1 à P4 donnent : D2 est juste, parce qu'on y est arrivé de D1 par des échanges libres qui n'ont rien pris aux autres. P5 et P6 donnent la deuxième moitié de la conclusion : si D2 s'écarte du modèle, le rétablir demande d'interdire ou de reprendre. Mais le passage de P3 à « les autres n'ont aucune plainte de justice » repose sur P7 : Nozick le dit en note (il écarte la jalousie, et reconnaît que les options des autres peuvent changer), sans l'argumenter longuement. C'est là, avec P4 (la justice dépend seulement de l'histoire), que les critiques frappent.
Analogie. Une classe à qui l'on distribue la même somme d'argent de poche. Le soir, des élèves donnent chacun un euro à un camarade qui joue de la guitare dans la cour. Le lendemain, la somme n'est plus la même pour tous. Pour Nozick, il faudrait fouiller les poches chaque soir pour remettre les comptes à égalité, et cela empêcherait justement les élèves de faire ce qu'ils veulent de leur argent.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

John Rawls 1971 · attaque la prémisse 4

Les principes de justice s'appliquent d'abord à la structure de base de la société (propriété, contrats, impôts, héritage), pas à chaque échange pris à part. Même si chaque échange est libre, la somme de millions d'échanges finit par déformer la répartition de départ : sans institutions qui corrigent en permanence, la justice de l'arrière-plan se perd. Les « étapes justes » ne suffisent donc pas : il faut aussi que le cadre reste juste.

Nozick répond
voir l'argument
Nozick Nozick, dans une note du chapitre (1974, il connaît Rawls)
Nozick accepte une part de justice procédurale pure, à sa place : des institutions de fond sont acceptables si elles sont elles-mêmes le résultat d'actions volontaires. Sinon, les contraintes qu'elles imposent ont besoin d'être justifiées. Son argument ne suppose, dit-il, aucune institution plus étendue que l'État minimal.
Où en est le débat (notre résumé)Le désaccord de fond porte sur la nature des institutions de fond : pour Rawls, la structure de base est le premier objet de la justice, et elle peut corriger la répartition ; pour Nozick, une institution qui n'est pas issue de choix volontaires doit se justifier, et la correction permanente est justement ce qu'il refuse. Aucun des deux n'a répondu à l'autre sur ce point précis (notre résumé).
G
Gerald A. Cohen 1977 · attaque la prémisse 6

Interdire des actes capitalistes entre adultes consentants limite la liberté, mais pas plus que le régime de propriété de Nozick lui-même : toute propriété privée interdit à tous les autres d'utiliser ce qui est à quelqu'un. Maintenir un modèle ne sacrifie donc pas la liberté à autre chose : cela répartit autrement les libertés. Ceux qui n'ont presque rien sont, eux, privés de beaucoup d'actions possibles.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Nozick dans ses textes.
Où en est le débat (notre résumé)Point resté ouvert : on ne trouve pas de réponse largement acceptée. Le désaccord de fond est sur le sens du mot « liberté » : absence d'interférence dans ses actes (Nozick), ou possibilité réelle d'agir, qui dépend des ressources (Cohen). Notre résumé.
Thomas Nagel 1975 · attaque la prémisse 2

Nozick traite les droits de propriété et de libre disposition comme des contraintes absolues, mais ne leur donne aucun fondement. Or l'idée que les gens sont maîtres de leur personne ne suffit pas à prouver qu'ils ont un droit absolu sur les ressources du monde, ni que ce droit passe avant les besoins des autres. L'exemple suppose donc ce qu'il devait établir.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Nozick dans ses textes.
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert. Les libertariens répondent en général que les droits sur soi-même sont le point de départ de la théorie, pas sa conclusion ; leurs critiques jugent que ce point de départ n'est pas démontré. Notre résumé.