QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?Le voile d'ignorance : choisir les règles sans savoir qui l'on sera
Qu'est-ce qu'une société juste ?Le contrat

Le voile d'ignorance : choisir les règles sans savoir qui l'on sera

Le voile d'ignorance, la position originelle, le principe de différence

John Rawls 1921 · 2002Une société est juste si ses règles seraient choisies par des gens qui ne sauraient pas quelle place ils y occuperaient.
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Ce qu'il soutient

L'égale liberté et le principe de différence sont les principes de justice qui doivent régler la structure de base de la société.

Pourquoi

Si personne ne sait quelle sera sa place dans la société, chacun choisit des règles équitables pour tous.

La même idée à travers l'histoire
Thomas Hobbes1651Le contrat sort les hommes de l'état de nature par intérêt. Rawls le met pourtant à part : il écrit que le Léviathan, malgré sa grandeur, pose des problèmes particuliers.Jean-Jacques Rousseau1762Le contrat devient un critère de légitimité, pas une histoire vraie : c'est ce que reprend Rawls.
Kant1785Pour Kant, le contrat est une idée de la raison. Rawls pense que le voile d'ignorance est déjà sous-entendu dans l'impératif catégorique : on ne sait pas sa place dans le système de la nature qu'on imagine.
John C. Harsanyi1953Harsanyi imagine lui aussi un choix où l'on ignore sa place. Mais il en tire l'utilitarisme : si l'on a autant de chances d'être n'importe qui, on choisit la règle qui donne le plus grand bien-être moyen. Rawls le note lui-même.
John Rawls1971
En bref

« Le voile d'ignorance : choisir les règles sans savoir qui l'on sera » est un argument de John Rawls (Théorie de la justice, 1971, § 3, 11, 24, 26, 1971) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : le contrat). Sa thèse : L'égale liberté et le principe de différence sont les principes de justice qui doivent régler la structure de base de la société. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 4 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Théorie de la justice, 1971, § 3, 11, 24, 26
Valide avec une prémisse implicite

Comment savoir si les règles d'une société sont justes ? Rawls propose une expérience de pensée. Imaginez que vous deviez choisir toutes les règles (lois, école, impôts, droits) sans savoir si vous serez riche ou pauvre, fort ou faible, doué ou non, de quelle origine, avec quelles croyances. Ce « voile d'ignorance » vous empêche de tricher pour vous avantager. Rawls soutient que, dans cette situation, on choisirait deux principes : des libertés égales pour tous, et des inégalités seulement si elles aident les plus défavorisés.

P1Dans la situation de choix, personne ne connaît sa place dans la société, sa classe, ses talents naturels, sa force, son intelligence, ni même sa conception de ce qui est bien (le voile d'ignorance).
P2Sous ce voile, personne ne peut fabriquer des règles qui avantagent sa situation particulière : le choix est donc équitable entre tous.
P3Les personnes ainsi placées savent qu'elles risquent gros, ne peuvent pas estimer les probabilités de leur sort, et tiennent à un minimum sûr. Dans cette situation, il est raisonnable de se garantir d'abord la pire place possible (esprit de la règle du maximin).
P4Dans ces conditions, elles choisissent deux principes : (1) à chacun un droit égal à l'ensemble le plus étendu de libertés de base compatible avec les mêmes libertés pour les autres ; (2) les inégalités sociales et économiques ne sont admises que si elles profitent à tous, y compris aux plus défavorisés (principe de différence), et si les postes sont ouverts à tous.
P5 · prémisse impliciteDes principes choisis dans une situation équitable sont justes : l'équité de la procédure se transmet au résultat.
Donc l'égale liberté et le principe de différence sont les principes de justice qui doivent régler la structure de base de la société.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où le voile existe, où le choix est équitable et où les deux principes sont choisis, mais où ils ne sont pas justes : l'équité du choix ne garantirait rien sur la valeur du résultat.
L'argument est valide avec la prémisse P5. Sans elle, on saurait seulement que ces principes seraient choisis, pas qu'ils sont justes. P5 est une idée de Rawls (une « justice procédurale pure ») qu'il soutient par l'accord avec nos jugements les plus fermes. La force de l'argument dépend surtout de P3 : si on peut raisonner autrement sous le voile (par exemple en pariant sur la moyenne), les principes choisis changent.
Analogie. Pour partager un gâteau de façon juste, on fait couper les parts par celui qui choisira sa part en dernier. Il ne sait pas laquelle il aura : il coupe donc des parts égales. Le voile d'ignorance fait la même chose pour toute une société.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Robert Nozick 1974 · attaque la conclusion

Rawls cherche un modèle de répartition à atteindre (les plus défavorisés le mieux possible). Mais si les gens sont libres, ce modèle est détruit tout de suite. Exemple : dans une société répartie comme Rawls le veut, un million de personnes donnent chacune 25 centimes pour voir jouer le basketteur Wilt Chamberlain. Il devient riche, et la répartition change, alors que tout le monde a agi librement. Pour garder le modèle, il faut interdire des échanges libres. Ce qui compte, c'est comment on a obtenu ses biens, pas la forme de la répartition.

Rawls répond
voir l'argument
Rawls Ce que Rawls écrit en 1971, avant Nozick
Pour Rawls, les parts de chacun ne sont justes que si elles sortent d'une procédure juste, comme dans un pari équitable. Une telle procédure n'existe que dans un cadre : il faut établir et gérer avec impartialité un système juste d'institutions. Seulement sur le fond d'une structure de base juste (constitution, institutions économiques et sociales) peut-on dire que la procédure juste existe.
Le débat continue (notre résumé) Ce passage précède le livre de Nozick et ne le cite pas : il montre seulement que Rawls juge les échanges libres à l'intérieur d'un cadre juste, ce qui est le point à discuter. Nozick répond que garder ce cadre exige des interventions constantes dans les échanges libres. Rawls répond que la structure de base est précisément l'objet de la justice, parce que ses effets sont profonds et présents dès le départ.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : faut-il juger une société par la forme de sa répartition (Rawls) ou seulement par la façon dont on a obtenu ses biens (Nozick) ? Le débat est toujours ouvert. (Notre résumé.)
John Harsanyi 1975 · attaque la prémisse 3

Sous le voile, on ne sait pas qui l'on sera, mais cela ne veut pas dire qu'on ne peut rien estimer : on peut supposer des chances égales d'être chacun. Alors la règle rationnelle est de choisir la société au bien-être moyen le plus élevé, pas de se protéger contre le pire. Le maximin est trop prudent : appliqué aux décisions de tous les jours, il imposerait de refuser un grand gain dès qu'il y a un petit risque de catastrophe.

Rawls répond
Rawls Ce que Rawls écrit en 1971 sur le maximin
Rawls reconnaît que la règle du maximin n'est pas, en général, un bon guide pour décider dans l'incertitude. Il soutient qu'elle vaut seulement dans des situations qui ont certains traits, et que la position originelle les a à un très haut degré : on ne peut pas connaître les probabilités, on tient peu à ce qu'on gagnerait au-dessus du minimum sûr, et les autres issues sont presque inacceptables.
Le débat continue (notre résumé) Ce texte date de 1971 et vise le choix de principes en général, pas la critique précise de Harsanyi en 1975. Harsanyi maintient que les trois traits ne sont pas remplis : on peut donner des chances égales à chaque place, et les issues rejetées ne sont pas si graves qu'elles justifieraient de renoncer à un meilleur bien-être moyen. Les deux camps se répondent sur ce point depuis cinquante ans.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond sur la décision rationnelle derrière le voile : se protéger du pire (Rawls) ou viser la moyenne (Harsanyi). Aucun des deux n'a convaincu l'autre. (Notre résumé.)
M
Michael Sandel 1982 · attaque la prémisse 1

Pour que des gens choisissent sans connaître leurs buts, leurs attaches ni leurs valeurs, il faut les imaginer comme un « moi » déjà constitué avant ses fins. Mais nous ne nous comprenons pas ainsi : nos attaches (famille, pays, croyances) font partie de ce que nous sommes. Sandel affirme même qu'une défense convaincante du principe de différence suppose une conception de la personne que la théorie de Rawls ne permet pas.

Rawls répond
Rawls Réponse de Rawls (1985, puis Libéralisme politique, 1993)
Rawls répond que la position originelle est un dispositif de représentation et que la personne qu'il décrit est une conception politique (des citoyens libres et égaux), non une thèse métaphysique sur ce qu'est le moi. Ne pas connaître ses attaches sous le voile ne veut pas dire que l'on se croit sans attaches dans la vie : c'est une manière de les mettre de côté pour choisir des règles communes.
Le débat continue (notre résumé) Les communautariens répondent que même une conception « politique » de la personne n'est pas neutre, car elle donne la priorité aux choix individuels sur les appartenances. Ce passage est un résumé de la position de Rawls, sans citation, car son texte de 1985 et celui de 1993 n'ont pas pu être lus ici.
Où en est le débat (notre résumé)Le débat porte sur la neutralité : la conception politique de la personne est-elle vraiment neutre entre les façons de vivre ? Point toujours ouvert. (Notre résumé.)
G
G. A. Cohen 1992 · attaque la prémisse 4

Le principe de différence admet des inégalités pour que les plus talentueux travaillent plus. Mais si ces talentueux acceptaient vraiment le principe, ils n'auraient pas besoin de ces primes pour bien travailler. Les inégalités ne sont donc pas exigées par la justice : elles viennent du fait que les mieux placés exigent plus pour agir. Un principe de justice doit aussi s'appliquer à nos choix personnels, pas seulement aux règles de la société.

Rawls répond
Rawls Rawls en 1971 : la structure de base
Pour Rawls, la structure de base est le premier objet de la justice, parce que ses effets sont si profonds et présents dès le départ. Les principes de justice s'appliquent donc aux institutions, qui répartissent droits, devoirs et avantages, et non aux choix individuels.
G
G. A. Cohen 1997
Cohen répond que la structure de base n'est pas séparable des choix personnels : les règles sociales ne tiennent que parce que des gens les suivent et les approuvent. Une société qui suit vraiment le principe de différence aurait aussi un esprit de justice chez ses citoyens (un « ethos »), qui limiterait leurs exigences.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : la justice s'applique-t-elle seulement aux règles communes (Rawls) ou aussi aux choix personnels (Cohen) ? Des disciples des deux auteurs continuent à en discuter. (Notre résumé.)