QuestionsQu'est-ce que le bonheur ?Le paradoxe de l'hédonisme : pour être heureux, ne pas viser le bonheur
Qu'est-ce que le bonheur ?Pas de bonheur durable

Le paradoxe de l'hédonisme : pour être heureux, ne pas viser le bonheur

Le paradoxe de l'hédonisme ; le bonheur comme sous-produit ; « Demandez-vous si vous êtes heureux, et vous cessez de l'être »

John Stuart Mill 1806 · 1873Une action est bonne si elle augmente le bonheur, mais tous les plaisirs ne se valent pas.
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Ce qu'il soutient

Le bonheur, fin de la vie, ne s'atteint qu'en visant autre chose que lui : le bonheur d'autrui, le progrès de l'humanité, un art ou une recherche poursuivis pour eux-mêmes. On trouve alors le bonheur « en chemin ».

Pourquoi

Se demander sans cesse « suis-je heureux ? » suffit à cesser de l'être ; on le trouve en visant autre chose.

La même idée à travers l'histoire
Joseph Butler1726Sermon XI : le bonheur consiste à satisfaire des désirs particuliers (aimer ses proches, aimer son travail). Si l'amour de soi occupait toute la place et ne laissait aucun autre désir, il n'y aurait plus rien à satisfaire, donc aucun bonheur. Butler ne parle pas encore d'un « paradoxe » : c'est l'une des premières traces de l'idée.
John Stuart Mill1873Autobiographie, chap. V : à vingt ans, en 1826, Mill tombe dans une dépression en se demandant si la réalisation de tous ses projets le rendrait heureux. Il en tire une théorie de la vie : le bonheur reste le but, mais on ne l'atteint qu'en visant autre chose.
Henry Sidgwick1874The Methods of Ethics : il donne à l'idée son nom, « le paradoxe fondamental de l'hédonisme » (passage lu dans la 7e édition, 1907). Il le limite aux plaisirs « actifs » (jeu, étude, art) : un joueur trop occupé de son plaisir perd l'ardeur qui le donne.
Viktor Frankl1946Man's Search for Meaning : le bonheur ne se poursuit pas en lui-même : il vient comme un effet secondaire quand on se donne à une cause plus grande que soi. Pour Frankl, ce qu'il faut viser, c'est un sens.
En bref

« Le paradoxe de l'hédonisme : pour être heureux, ne pas viser le bonheur » est un argument de John Stuart Mill (Mill, Autobiographie (1873), chap. V, la crise de 1826, 1873) sur la question « Qu'est-ce que le bonheur ? » (réponse : pas de bonheur durable). Sa thèse : Le bonheur, fin de la vie, ne s'atteint qu'en visant autre chose que lui : le bonheur d'autrui, le progrès de l'humanité, un art ou une recherche poursuivis pour eux-mêmes. On trouve alors le bonheur « en chemin ». Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Mill, Autobiographie (1873), chap. V, la crise de 1826
Valide avec une prémisse implicite

Vous voulez être heureux. Alors pourquoi ne pas y penser toute la journée ? John Stuart Mill, le grand philosophe utilitariste, a essayé. À vingt ans, en 1826, il se pose cette question : « Si tous tes projets se réalisaient demain, serais-tu heureux ? » Une voix intérieure répond : « Non. » Il s'effondre et traverse des mois de dépression. Il en sort avec une idée étrange, qu'il gardera toute sa vie : le bonheur ne se trouve pas quand on le cherche. Il vient en prime, quand on s'occupe d'autre chose : le bonheur des autres, le progrès, un art. Cette idée s'appelle aujourd'hui le paradoxe de l'hédonisme. Elle ne dit pas que le bonheur est inutile, mais que le chemin direct est une impasse.

P1Le bonheur reste la fin de la vie et le critère de toute règle de conduite. Mill ne change pas d'avis là-dessus après sa crise : il reste utilitariste.
P2Quand on fait du bonheur, ou des plaisirs de la vie, son but principal, on les trouve vite insuffisants : ils ne résistent pas à l'examen. Se demander sans cesse « suis-je heureux ? » suffit à faire cesser de l'être.
P3 · prémisse impliciteSi l'on ne vise pas le bonheur directement, on vise autre chose : une cause, une personne, une recherche ou un art, pris pour eux-mêmes. Il n'y a pas de troisième voie, comme tout laisser au hasard.
Donc le bonheur, fin de la vie, ne s'atteint qu'en visant autre chose que lui : le bonheur d'autrui, le progrès de l'humanité, un art ou une recherche poursuivis pour eux-mêmes. On trouve alors le bonheur « en chemin ».

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un cas où l'on ne vise pas le bonheur directement, ne vise rien d'autre non plus, et pourtant est heureux : par exemple parce qu'on a du temps, une bonne santé et de la chance. Mill pense que le bonheur ne vient pas ainsi sans but, mais il ne le prouve pas : c'est son idée d'une vie qui a un objet.
Valide avec P3. P2 dit que viser le bonheur directement fait échouer. P3 ajoute que celui qui ne le vise pas directement vise autre chose. Donc, si l'on est heureux, c'est qu'on a visé autre chose. Le débat porte sur P2 : est-ce vrai de tous les plaisirs (les plaisirs du corps, par exemple) ? Et peut-on, par des exercices ou des habitudes voulus, augmenter son bonheur ? Mill, lui, ne dit pas que le bonheur est un mauvais but. Il dit que c'est un but qu'on atteint par un détour.
Analogie. Essayez de vous endormir en vous répétant : « Je dois dormir, je dois dormir. » Plus vous surveillez votre sommeil, plus il vous fuit. Mill dit la même chose du bonheur : on le perd en le surveillant, et on le trouve en s'occupant d'autre chose, comme on s'endort en pensant à un livre.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Jeremy Bentham, Introduction aux principes de morale et de législation 1789 · attaque la prémisse 2

Voilà la position que Mill avait apprise, adolescent, de son père et de Bentham : le plaisir et la douleur sont nos « deux maîtres souverains » et ils disent à eux seuls ce que nous devons faire. On peut donc viser le plaisir en face, le mesurer, le comparer, en faire le calcul. Si c'était impossible, tout le programme de l'utilitarisme s'effondrerait. (Bentham est mort en 1832, avant que Mill n'écrive : on ne connaît pas sa réponse.)

Mill répond
John Stuart Mill Réponse de Mill : le diagnostic de 1826
Mill raconte avoir compris, après sa crise, que l'habitude d'analyser tend à user les sentiments, quand on ne cultive aucune autre habitude d'esprit pour la corriger. Son éducation, faite de calculs précoces de plaisirs et de peines, lui avait donné l'analyse sans les désirs qui donnent envie d'agir.
John Stuart Mill Ce que Mill garde du principe
Mill dit n'avoir jamais douté que le bonheur soit le critère de toutes les règles de conduite et la fin de la vie. Il ne rejette donc pas le principe de Bentham : il change la façon de l'atteindre.
Le débat continue (notre résumé) Les héritiers de Bentham peuvent répondre que le calcul reste valable pour juger les lois ou les actions d'un pays, même si une personne ne se rend pas heureuse en calculant son propre bonheur. Le paradoxe de Mill porte sur la vie privée, pas sur la politique.
Henry Sidgwick, The Methods of Ethics 1874 · attaque la prémisse 2

Sidgwick, qui nomme le paradoxe, en limite la portée. Il dit que l'effet est à peine visible pour les plaisirs passifs des sens, comme manger. Quelqu'un qui aime la bonne chère peut viser son plaisir sans le perdre. Le paradoxe vaut pour les plaisirs actifs, qui demandent qu'on s'oublie dans ce qu'on fait.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1874, après sa mort (1873).
Le débat continue (notre résumé) Mill avait déjà prévu une limite : sa théorie vaut, écrit-il, pour la grande majorité des gens, ceux qui ont une sensibilité moyenne. Il ne dit pas qu'elle est vraie de tous les plaisirs.
S
Sonja Lyubomirsky, Kennon Sheldon et David Schkade 2005 · attaque la conclusion

La psychologie a étudié la question en face : peut-on augmenter son bonheur de façon durable ? Selon ces trois chercheurs, oui, en choisissant volontairement des activités et des habitudes qui rendent heureux. Viser le bonheur peut donc marcher, à condition de ne pas se contenter de se demander si l'on est heureux.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 2005, après sa mort (1873).
Le débat continue (notre résumé) Mill pourrait répondre que ces activités (aider les autres, être reconnaissant, poursuivre un projet) sont justement des « autres buts » : l'étude n'ôterait rien à son paradoxe, elle préciserait quels détours marchent. Les deux lectures sont possibles.