QuestionsQu'est-ce qui est bien ?La fable des Troglodytes
Qu'est-ce qui est bien ?La vertu

La fable des Troglodytes

Montesquieu 1689 · 1755Pour éviter l'abus, il faut que le pouvoir arrête le pouvoir.
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Ce qu'il soutient

Ne penser qu'à soi n'est pas notre véritable intérêt : l'intérêt de chacun se trouve dans l'intérêt commun, et « la justice pour autrui est une charité pour nous ».

Pourquoi

Un peuple où chacun ne pense qu'à soi, sans partage, sans juge ni parole tenue, se détruit lui-même.

En bref

« La fable des Troglodytes » est un argument de Montesquieu (Lettres persanes, 11 à 14 (Usbek)) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : la vertu). Sa thèse : Ne penser qu'à soi n'est pas notre véritable intérêt : l'intérêt de chacun se trouve dans l'intérêt commun, et « la justice pour autrui est une charité pour nous ». Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 2 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Lettres persanes, 11 à 14 (Usbek)
Valide avec une prémisse implicite

Son ami Mirza demande à Usbek si l'on est heureux par les plaisirs ou par la vertu. Usbek ne répond pas par un raisonnement, mais par une fable, car les vérités de morale doivent être « senties ». Un petit peuple d'Arabie, les Troglodytes, décide que chacun ne pensera plus qu'à soi. Plus de partage, plus de juge, plus de parole tenue : ils périssent. Deux familles justes survivent et fondent un peuple heureux. Attention : c'est un personnage du roman qui raconte, et la fable a une suite moins rose.

P1Quand chacun ne veille qu'à ses propres intérêts, sans consulter ceux des autres, plus personne ne partage, ne juge les querelles ni ne tient parole.
P2Un peuple où personne ne partage, ne juge ni ne tient parole se détruit : les Troglodytes « périrent par leur méchanceté même ».
P3 · prémisse impliciteCe qui conduit chacun à sa perte n'est pas son véritable intérêt.
Donc ne penser qu'à soi n'est pas notre véritable intérêt : l'intérêt de chacun se trouve dans l'intérêt commun, et « la justice pour autrui est une charité pour nous ».

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un cas où l'égoïsme mène bien à la ruine, et reste pourtant « l'intérêt » de chacun : rien ne dit encore que se perdre soi-même est contraire à son intérêt.
Avec P3, la conclusion suit. Mais une fable n'est pas une preuve : c'est l'auteur qui décide que les égoïstes périssent. Usbek le sait, puisqu'il dit vouloir faire « sentir » une vérité plutôt que la démontrer. La vraie question est donc : P1 et P2 sont-elles vraies dans le monde réel ? Un égoïste habile ne pourrait-il pas profiter de la justice des autres, sans être juste lui-même ?
Analogie. Dans un immeuble, si chacun jette ses ordures dans l'escalier pour gagner du temps, au bout d'un mois tout le monde vit dans la saleté, y compris celui qui croyait être malin.

Objections

2

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Glaucon, dans la République de Platon 375 av. J.-C. · attaque la prémisse 3

La ruine frappe le groupe, pas forcément chaque individu. Donnez à un homme l'anneau de Gygès, qui le rend invisible : il prendra, tuera, séduira sans être puni. On n'est pas juste par choix, mais par contrainte. L'injustice d'un seul, au milieu de gens justes, peut très bien être son intérêt.

Montesquieu répond
Montesquieu Réponse d'Usbek, dans une autre lettre (Lettres persanes, 83)
Quand un homme s'examine, quelle satisfaction pour lui de trouver qu'il a le cœur juste ! Ce plaisir, tout sévère qu'il est, doit le ravir : il voit son être autant au-dessus de ceux qui ne l'ont pas qu'il se voit au-dessus des tigres et des ours.
Le débat continue (notre résumé) C'est la réponse de Platon lui-même : la justice est le bien de l'âme. Mais elle ne convaincra que celui qui ressent déjà cette satisfaction. Glaucon pourrait répondre que l'injuste invisible dort très bien. La fable montre qu'un peuple d'égoïstes se détruit ; elle ne montre pas qu'un égoïste isolé, parmi des gens justes, y perd.
Bernard Mandeville 1714 · attaque la prémisse 2

Une société d'égoïstes ne périt pas forcément : elle peut prospérer. Dans La Fable des abeilles, les vices privés (la vanité, l'envie du luxe, l'appât du gain) font tourner le commerce et enrichissent la ruche. Rendez les abeilles vertueuses, et la ruche s'appauvrit.

Montesquieu répond
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Montesquieu Montesquieu, plus tard (De l'esprit des lois, 1748)
Dans une monarchie, l'honneur fait mouvoir toutes les parties du corps politique ; il les lie par son action même ; et il se trouve que chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers. Il est vrai que, philosophiquement parlant, c'est un honneur faux qui conduit toutes les parties de l'État : mais cet honneur faux est aussi utile au public que le vrai le serait aux particuliers qui pourraient l'avoir.
Le débat continue (notre résumé) La fable elle-même le laissait entendre. Quand les Troglodytes deviennent nombreux, ils veulent un roi, et le vieux sage pleure : « votre vertu commence à vous peser ». Sous un roi, des lois « moins rigides que vos mœurs » suffiront, et l'on pourra s'enrichir sans vertu (lettre 14). La leçon complète est donc plus nuancée : l'égoïsme pur, sans règles, détruit un peuple ; mais des lois et des institutions bien faites peuvent tirer le bien commun d'intérêts privés. Ce que Montesquieu ne cesse de dire, c'est que la vertu est plus belle, et plus fragile.