QuestionsQui suis-je vraiment ?Rien n'existe par soi : tout est vide de nature propre
Qui suis-je vraiment ?Pas de moi fixe

Rien n'existe par soi : tout est vide de nature propre

Nāgārjuna v. 150 · v. 250Toutes choses sont vides de nature propre.
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Ce qu'il soutient

Aucun phénomène n'a de nature propre : tous sont vides (śūnya) de nature propre. Cette vacuité est le nom même de la production en dépendance, pas un néant.

Pourquoi

Une chose à nature propre ne dépendrait de rien, or tout phénomène naît en dépendance d'autre chose.

En bref

« Rien n'existe par soi : tout est vide de nature propre » est un argument de Nāgārjuna (Stances fondamentales 1, 15 et 24 · Vigrahavyāvartanī) sur la question « Qui suis-je vraiment ? » (réponse : pas de moi fixe). Sa thèse : Aucun phénomène n'a de nature propre : tous sont vides (śūnya) de nature propre. Cette vacuité est le nom même de la production en dépendance, pas un néant. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), la conclusion suit bien de ses 2 prémisses. AskPhilosophy présente 4 objections, dont 4 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Stances fondamentales 1, 15 et 24 · Vigrahavyāvartanī
Valide

Nāgārjuna ne cherche pas à prouver que le monde est une illusion. Il veut montrer que rien n'a de « nature propre » (svabhāva), c'est-à-dire de propriété qui lui appartienne en propre sans dépendre d'autre chose. Cela vaut pour les objets, mais aussi pour la personne : c'est pourquoi nous rangeons cet argument dans la question « Qui suis-je ? », camp « Pas de moi fixe », faute de question plus générale sur la réalité. Nous reconstruisons ici le cœur de l'enchaînement en deux prémisses. C'est une simplification : le livre procède par réfutations successives (une chose naît-elle d'elle-même, d'une autre, des deux, ou sans cause ? aucune des quatre options ne tient, 1.1) et examine un à un la cause, le mouvement, le feu, le soi, le temps. Et « vide » (śūnya) ne veut pas dire « inexistant ».

P1Une chose qui aurait une nature propre ne serait pas « faite » et ne dépendrait de rien d'autre : la nature propre est, par définition, non fabriquée et indépendante.
P2Or aucun phénomène n'existe qui ne soit né en dépendance d'autre chose (causes, conditions, parties).
Donc aucun phénomène n'a de nature propre : tous sont vides (śūnya) de nature propre. Cette vacuité est le nom même de la production en dépendance, pas un néant.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
La forme est valide, sans prémisse cachée : si avoir une nature propre, c'est ne dépendre de rien, et si tout dépend de quelque chose, alors rien n'a de nature propre. Tout le débat porte donc sur les deux prémisses. Sur P1 : faut-il définir ce qui existe « vraiment » comme ce qui existe par soi ? Les adversaires de Nāgārjuna le pensent (VV 7 : les choses bonnes ont une bonne nature propre) ; lui répond que ce serait un monde sans cause ni pratique possible. Sur P2 : est-ce vrai de tout ? Il le montre phénomène par phénomène dans ses 27 chapitres ; ce travail n'est pas résumé ici. Enfin, la conclusion n'affirme pas que rien n'existe : il refuse lui-même cette lecture (24.7 à 24.19).
Analogie. Un feu de camp n'a pas de « nature de feu » qui lui appartienne en propre : il est du bois, de l'air, de la chaleur, une allumette un soir. Retire les conditions, il s'éteint. Pourtant il brûle vraiment : tu peux t'y brûler. Son commentateur Candrakīrti prend l'exemple d'un char, qui n'existe qu'en dépendance de ses roues et du nom qu'on lui donne (Prasannapadā, ch. 24).

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

U
Un adversaire réaliste (Vigrahavyāvartanī, strophe 1) attaque la conclusion

Si tout est vide de nature propre, ta propre phrase « tout est vide de nature propre » l'est aussi. Une parole sans nature propre n'a pas la force de nier quoi que ce soit : elle ne peut donc pas nier la nature propre des choses. Ta thèse se détruit elle-même.

Nāgārjuna répond
Nāgārjuna
Nāgārjuna répond que si sa parole n'est ni dans l'ensemble des causes et conditions, ni séparée d'elles, la vacuité des choses est bien établie, puisqu'elles sont sans nature propre.
Le débat continue (notre résumé) Le commentaire de la strophe (peut-être d'une main plus tardive) compare la parole aux chars, aux étoffes, aux pots : tous sont vides de nature propre parce qu'ils naissent de conditions, et tous servent pourtant (porter, couvrir, contenir de l'eau). De même, la parole de Nāgārjuna, née de conditions, sert à établir que les choses sont sans nature propre (VV 22). Reste à savoir si cela suffit : un char sert, mais une thèse prétend être vraie. (Notre résumé.)
L
Le même adversaire (Vigrahavyāvartanī, strophe 4) attaque la conclusion

Tu ne peux pas retourner l'objection contre moi. Le défaut vient de ta thèse « tout est vide » et de sa définition même : c'est donc toi, et pas moi, qui es en faute.

Nāgārjuna répond
Nāgārjuna
Nāgārjuna dit que, s'il y avait là une thèse, le défaut serait le sien ; mais il n'a pas de thèse, donc aucun défaut ne lui revient.
Le débat continue (notre résumé) C'est le point le plus discuté : « je n'ai pas de thèse » ressemble à une thèse. Le commentaire de la strophe répond que, tout étant vide et apaisé, il ne peut y avoir de thèse. Candrakīrti, au VIIe siècle, défendra cette méthode (réduire à l'absurde les thèses des autres sans en poser de propre) ; nous n'avons pas encore relevé ses passages. (Notre résumé.)
U
Un adversaire bouddhiste réaliste (Stances 24, strophes 1 à 6) attaque la conclusion

Si tout est vide, il n'y a ni naissance ni disparition, donc plus de quatre nobles vérités, plus de Bouddha, plus de Loi, plus de communauté, plus de bien ni de mal, plus aucune pratique ordinaire. Ta vacuité détruit tout ce qu'elle prétend servir : c'est un nihilisme.

Nāgārjuna répond
Nāgārjuna
Nāgārjuna répond que, pour qui la vacuité est tenable, tout est tenable, et que pour qui elle ne l'est pas, rien ne l'est.
Le débat continue (notre résumé) Quelques strophes plus haut (24.7), il dit que l'adversaire ne connaît ni la fonction de la vacuité ni son sens, puis il définit la vacuité comme la production en dépendance elle-même (24.18, 24.19). Enfin il retourne l'objection (24.20 à 24.39) : c'est la position de l'adversaire, pour qui les choses auraient une nature propre fixe, qui rend impossibles la naissance, la disparition, les nobles vérités et la pratique. (Notre résumé.)
U
Un adversaire réaliste (Vigrahavyāvartanī, strophe 7) attaque la prémisse 2

Ceux qui connaissent l'état des phénomènes le savent : une chose bonne a une nature propre bonne, une chose mauvaise une nature propre mauvaise, et ainsi de suite. De même, ce qui mène à la libération a une nature qui y mène (strophe 8). Les choses ont donc bien une nature propre, qui ne dépend pas d'autre chose.

Nāgārjuna répond
Nāgārjuna
Nāgārjuna répond que, si la nature propre de ces phénomènes bons naissait sans dépendre de quoi que ce soit, il n'y aurait pas de vie religieuse (brahmacarya).
Le débat continue (notre résumé) Le commentaire des strophes 54 à 56 explique pourquoi : ce serait rejeter la production en dépendance, donc la vision du Dharma, donc la pratique ; et tout ce qui est conditionné deviendrait inconditionné, faute de cause. Le désaccord de fond reste : faut-il des natures fixes pour pouvoir parler de bien et de mal ? (Notre résumé.)