QuestionsQui suis-je vraiment ?Je ne suis pas mon corps : je suis celui qui s'en sert
Qui suis-je vraiment ?Une âme

Je ne suis pas mon corps : je suis celui qui s'en sert

L'homme est son âme (le cordonnier et ses outils)

Platon v. 428 av. J.-C. · v. 348 av. J.-C.Au-delà des apparences, les Idées éternelles.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

L'homme n'est pas son corps ni le composé du corps et de l'âme : l'homme est son âme.

Pourquoi

Celui qui se sert d'un outil n'est pas l'outil : l'homme se sert de son corps, donc il n'est pas son corps mais son âme.

En bref

« Je ne suis pas mon corps : je suis celui qui s'en sert » est un argument de Platon (Alcibiade I, 129b-130c ; Phédon, 115c-e) sur la question « Qui suis-je vraiment ? » (réponse : une âme). Sa thèse : L'homme n'est pas son corps ni le composé du corps et de l'âme : l'homme est son âme. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Alcibiade I, 129b-130c ; Phédon, 115c-e
Valide avec une prémisse implicite

Quand je dis « moi », de quoi je parle ? Dans l'Alcibiade, Socrate pose la question à un jeune ambitieux. Son idée part d'un métier : le cordonnier se sert d'un couteau, le joueur de lyre de sa lyre, et chacun est autre chose que ce dont il se sert. Or l'homme se sert de ses mains, de ses yeux, de tout son corps. Il n'est donc pas son corps. Ce qui se sert du corps et le commande, c'est l'âme. Dans le Phédon, Socrate condamné dit la même chose à son ami Criton, qui demande comment l'enterrer : « tu n'enterreras pas Socrate », seulement son corps. Attention : l'authenticité de l'Alcibiade est discutée par les spécialistes, et l'on y lit surtout Socrate qui interroge ; nous le présentons donc comme un texte attribué à Platon, appuyé par le Phédon, qui lui est sûr.

P1Celui qui se sert d'une chose n'est pas cette chose : le cordonnier n'est pas son couteau, le joueur de lyre n'est pas sa lyre.
P2L'homme se sert de tout son corps : de ses mains, de ses yeux, de ses membres.
P3Seul un de ces trois candidats peut être l'homme : l'âme, le corps, ou les deux ensemble. Or l'ensemble ne peut pas être celui qui commande, puisqu'une de ses parties, le corps, est commandée.
P4 · prémisse impliciteCe que je suis, c'est celui qui se sert de mon corps et le commande, pas ce dont il se sert. Quand je dis « moi », je désigne le sujet qui agit et qui pense, pas son instrument.
Donc l'homme n'est pas son corps ni le composé du corps et de l'âme : l'homme est son âme.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où je me sers de mon corps, où celui qui se sert d'une chose n'est pas cette chose, et où pourtant je suis le corps : si je ne suis pas forcément celui qui se sert du corps, rien n'empêche que je sois justement ce dont on se sert.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P4. Si je suis celui qui se sert du corps (P4), alors, comme celui qui se sert d'une chose n'est pas cette chose (P1) et que je me sers de mon corps (P2), je ne suis pas mon corps. P3 écarte aussi le composé des deux. Reste l'âme. Les objections visent P4 : elles disent que c'est l'homme tout entier, corps compris, qui agit et pense.
Analogie. Une guitariste joue de sa guitare : elle s'en sert, elle la commande, mais elle n'est pas la guitare. Socrate dit qu'il en va de même entre nous et notre corps : nous nous servons de nos mains et de nos yeux comme elle de son instrument.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Aristote 350 av. J.-C. · attaque la prémisse 4

Il vaut mieux ne pas dire que c'est l'âme qui a pitié, qui apprend ou qui pense, mais que c'est l'homme qui le fait par son âme. Penser, aimer, haïr sont des états du vivant tout entier, de ce « composé » : quand il se défait, la mémoire et l'amour cessent. Ce qui agit et ce qui pense, c'est donc l'homme complet, pas son âme seule.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Platon dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Aristote a été élève de Platon, mais ce passage ne répond pas à l'Alcibiade en particulier. Un platonicien peut dire qu'« par son âme » garde l'âme comme ce qui pense, et qu'Aristote lui-même (Éthique à Nicomaque IX, 8) tient l'intelligence pour ce que chacun est le plus. Le désaccord porte sur ce que veut dire « moi » : le sujet qui pense ou le vivant entier.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : désaccord ancien et toujours vivant. Pour Platon, l'homme est son âme ; pour Aristote, l'homme est le composé vivant d'une âme et d'un corps. Aucune des deux positions n'a été imposée à l'autre.
Thomas d'Aquin 1268 · attaque la conclusion

Ce qui fait les opérations propres d'une chose est cette chose. Or sentir n'est pas l'opération de l'âme seule : c'est celle de l'homme. L'homme n'est donc pas une âme seule, mais un composé d'âme et de corps. Platon, parce qu'il croyait que sentir est propre à l'âme, pouvait soutenir que l'homme est une âme qui se sert du corps.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1268, après sa mort (-348).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Platon est mort seize siècles avant Thomas. Le point où se joue le débat est repéré par Thomas lui-même : si sentir, avoir peur, désirer étaient des actes de l'âme seule, la thèse platonicienne tiendrait. Un platonicien contemporain doit donc soutenir que ces états sont de l'âme, le corps n'étant que leur instrument.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Thomas ne nie pas que l'âme survive à la mort, il nie que l'âme soit « moi » à elle seule. Le débat reste ouvert.
René Descartes 1641 · attaque la prémisse 1

La comparaison de l'instrument ne suffit pas. Je ne suis pas seulement logé dans mon corps comme un pilote en son navire. Quand j'ai mal ou faim, je le sens, alors qu'un pilote verrait seulement le navire endommagé. Mon esprit et mon corps sont si étroitement unis qu'ils composent comme une seule chose.

un défenseur répond
René Descartes (le même, sur le fond) défenseur de l'argument · 1641 · Ce que Descartes garde de la thèse
Descartes rejette l'image du pilote mais garde l'essentiel : l'âme de l'homme est réellement distincte du corps, bien qu'elle lui soit si étroitement conjointe qu'elle ne compose qu'une même chose avec lui. Il reste donc platonicien sur ce qu'est le moi, et corrige seulement la façon de décrire le lien.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : l'objection porte sur l'image de l'instrument (P1), non sur la thèse que le moi est l'âme. Les défenseurs de Platon peuvent l'accepter et dire : l'âme est le sujet, mais un sujet uni au corps.