QuestionsLa vie a-t-elle un sens ?Vanité des vanités, tout est vanité
La vie a-t-elle un sens ?L'absurde

Vanité des vanités, tout est vanité

L'Ecclésiaste : « rien de nouveau sous le soleil »

Qohélet (l'Ecclésiaste) v. 300 av. J.-C. · v. 200 av. J.-C.« Vanité des vanités, tout est vanité » : rien de nouveau sous le soleil.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Le travail et le savoir ne donnent pas à la vie un sens qui dure ; le mieux est de manger son pain avec joie et de jouir de son travail, comme une part reçue.

Pourquoi

Tout ce qu'on fait sous le soleil ne laisse rien de durable, et le même sort attend le sage et l'insensé.

La même idée à travers l'histoire
Qohélet (l'Ecclésiaste)250 av. J.-C.Un sage de Jérusalem constate que la peine des hommes ne leur laisse aucun avantage durable, et conseille de jouir de ce qui est donné.
Arthur Schopenhauer1844Même constat de vanité, mais appuyé sur une théorie du vouloir ; Schopenhauer cite Qohélet et le juge parfois trop optimiste.
En bref

« Vanité des vanités, tout est vanité » est un argument de Qohélet (l'Ecclésiaste) (Qohélet (l'Ecclésiaste), chap. 1-3 et 9, 250 av. J.-C.) sur la question « La vie a-t-elle un sens ? » (réponse : l'absurde). Sa thèse : Le travail et le savoir ne donnent pas à la vie un sens qui dure ; le mieux est de manger son pain avec joie et de jouir de son travail, comme une part reçue. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Qohélet (l'Ecclésiaste), chap. 1-3 et 9
Valide avec une prémisse implicite

Le livre s'ouvre sur « Paroles de l'Ecclésiaste, fils de David, roi de Jérusalem ». La tradition y voit Salomon, mais le texte ne le nomme jamais, et la plupart des spécialistes le datent de plusieurs siècles après lui (vers le IIIe siècle avant notre ère). Qohélet (en hébreu, celui qui rassemble ou qui prend la parole) examine tout ce qu'on fait « sous le soleil » : le travail, le savoir, la richesse. Il trouve partout le même résultat : « vanité », c'est-à-dire un souffle, quelque chose qui ne laisse rien derrière lui. Il n'en conclut pas qu'il faut se désespérer, mais qu'il vaut mieux jouir de son pain et de son travail, que Dieu donne. Attention : le livre se termine par « Crains Dieu et observe ses commandements » (12, 13), mais ces derniers versets parlent de Qohélet à la troisième personne : beaucoup de lecteurs y voient l'ajout d'un éditeur, ce qui est débattu.

P1Tout est vanité : un souffle, qui ne laisse rien derrière lui.
P2Aucun avantage ne reste à l'homme de tout ce qu'il fait sous le soleil.
P3Il n'y a rien de nouveau sous le soleil : ce qui a été sera, ce qui s'est fait se refera.
P4Le même sort attend le sage et l'insensé : la mémoire de l'un n'est pas plus durable que celle de l'autre, et l'un meurt comme l'autre.
P5 · prémisse impliciteSi tout est vanité, sans avantage durable, sans nouveauté et avec le même sort pour tous, alors le mieux est de jouir de ce que la vie donne chaque jour plutôt que de chercher dans l'effort un profit qui ne vient pas.
Donc le travail et le savoir ne donnent pas à la vie un sens qui dure ; le mieux est de manger son pain avec joie et de jouir de son travail, comme une part reçue.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où tout est vanité, sans avantage, sans nouveauté, avec le même sort pour tous, et où il n'est pourtant pas vrai qu'il faille jouir : rien ne relie le constat au conseil.
Valide avec P5. Qohélet ne l'énonce pas comme une prémisse : il la présente comme une conclusion qu'il tire de son enquête (« j'ai vu qu'il n'y a rien de mieux... »). Sans P5, on peut admettre que tout est vanité sans en conclure qu'il faut jouir : on pourrait aussi choisir le désespoir, la révolte ou l'ascèse.
Analogie. Un voyageur dans un train qui ne va nulle part et dont personne ne descendra. Il a deux choix : gémir de ce que le train n'arrive nulle part, ou profiter du paysage et du repas pendant le trajet. Qohélet choisit le repas.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

L
La lecture croyante, appuyée sur la fin du livre attaque la prémisse 1

Le livre ne dit pas que tout est vain sans exception : il s'achève sur « Crains Dieu et observe ses commandements. C'est là ce que doit faire tout homme » (12, 13). La vanité décrit seulement la vie « sous le soleil », sans Dieu. Avec Dieu, la vie a un sens, et c'est la conclusion du livre.

(l'Ecclésiaste) répond
L
Le livre lui-même (12, 9)
Les derniers versets parlent de l'Ecclésiaste à la troisième personne : « l'Ecclésiaste fut un sage, il a encore enseigné la science au peuple ». Ce n'est donc pas lui qui parle.
Le débat continue (notre résumé) Beaucoup de spécialistes en concluent que la fin est l'ajout d'un éditeur, ce qui est débattu : d'autres y voient une conclusion cohérente avec le reste, puisque Qohélet écrit lui-même que le plaisir de manger et de boire « vient de la main de Dieu » (2, 24) et que Dieu « prend plaisir à ce que tu fais » (9, 7). Dans les deux cas, le texte ne dit pas que Dieu donne un sens qui efface la vanité : il dit que la vie est un don, à recevoir avec crainte et sans illusion. Le débat sur ce qu'est « la fin du discours » reste ouvert.
Objection que Camus permet de formuler (notre construction) 1942 · attaque la conclusion

Pour Camus, le seul moyen de garder l'absurde est de ne pas y consentir : « L'absurde n'a de sens que dans la mesure où l'on n'y consent pas. » Or conseiller de manger son pain avec joie parce que rien ne dure ressemble à un consentement. Qohélet constaterait le divorce, puis s'en accommoderait.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1942, après sa mort (-200).
Le débat continue (notre résumé) Camus ne cite pas Qohélet dans ce passage : c'est un rapprochement que nous faisons, et Qohélet, qui écrit vingt-deux siècles avant, ne pouvait pas répondre. Le texte permet pourtant de répondre à sa place : le conseil de jouir n'est pas passif, puisqu'il dit aussi « Tout ce que ta main trouve à faire avec ta force, fais-le » (9, 10). Camus tire lui-même de l'absurde trois conséquences, dont la passion et la liberté (voir l'argument camus-absurde-refus-suicide). Le désaccord porte sur la révolte : Qohélet ne se révolte pas, il reçoit sa part. Est-ce un consentement ou une autre façon de tenir l'absurde ? Le débat est ouvert.
Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation (Suppléments, chap. 50) 1844 · attaque la conclusion

Schopenhauer rapproche l'éthique de Spinoza du conseil de l'Ecclésiaste (IX, 7-10) : l'homme doit simplement se réjouir de sa vie tant qu'elle dure. Et il y voit de l'optimisme. Si la vie est surtout souffrance et si le plaisir n'est qu'un arrêt de la douleur, jouir n'est pas une réponse à la vanité : c'est la fuir.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1844, après sa mort (-200).
Le débat continue (notre résumé) Dans ce passage, la cible principale est Spinoza, et Qohélet sert de point de comparaison. Schopenhauer cite ailleurs le même livre pour l'approuver : « Qui auget scientiam, auget et dolorem » (Le Monde, I, §56) et « Mieux vaut pleurer que rire » (II, chap. 49), qu'il attribue à un Qohélet « juif encore, mais si philosophique ». Il lit donc le livre en deux : la lucidité sur la peine, qu'il garde, et le conseil de jouir, qu'il rejette. Voir l'argument schopenhauer-affaire. Qohélet ne pouvait pas répondre, mais son livre contient les deux gestes, et le débat porte sur celui qui est le plus fidèle.