QuestionsLa vie a-t-elle un sens ?Une affaire qui ne couvre pas ses frais
La vie a-t-elle un sens ?L'absurde

Une affaire qui ne couvre pas ses frais

Le pessimisme de Schopenhauer

Arthur Schopenhauer 1788 · 1860La vie oscille entre la souffrance et l'ennui.
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Ce qu'il soutient

La vie est une affaire qui ne couvre pas ses frais : rien de ce que nous poursuivons ne vaut la peine que nous nous donnons.

Pourquoi

Vouloir, c'est manquer, donc souffrir ; le plaisir n'est qu'un bref arrêt de cette souffrance, et la vie coûte plus qu'elle ne rapporte.

La même idée à travers l'histoire
Qohélet (l'Ecclésiaste)250 av. J.-C.Déjà dans la Bible : « tout est vanité », et la science accroît la douleur. Schopenhauer cite Qohélet, tantôt pour l'approuver, tantôt pour le contredire.
Arthur Schopenhauer1844Le pessimisme appuyé sur une théorie du vouloir : le désir vient d'un manque, la satisfaction n'est qu'une fin de douleur.
En bref

« Une affaire qui ne couvre pas ses frais » est un argument d'Arthur Schopenhauer (Le Monde comme volonté et comme représentation, I, §38 ; Suppléments, chap. 46 (1844), 1844) sur la question « La vie a-t-elle un sens ? » (réponse : l'absurde). Sa thèse : La vie est une affaire qui ne couvre pas ses frais : rien de ce que nous poursuivons ne vaut la peine que nous nous donnons. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 2 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Le Monde comme volonté et comme représentation, I, §38 ; Suppléments, chap. 46 (1844)
Valide avec une prémisse implicite

Schopenhauer ne dit pas seulement que la vie est parfois dure. Il dit que sa structure même est un déficit. Vivre, c'est vouloir ; vouloir, c'est manquer de quelque chose ; manquer, c'est souffrir. Quand on obtient ce qu'on voulait, la souffrance s'arrête un instant, mais le plaisir n'est que cet arrêt, et un nouveau manque arrive. Il en conclut que la vie est une affaire qui ne couvre pas ses frais. Cette thèse place Schopenhauer dans le camp de l'absurde au sens large : la vie n'a pas de sens donné qui la justifie. Mais elle diffère de Camus : Schopenhauer ne demande pas qu'on tienne tête à l'absurde, il y voit une raison de se détourner du vouloir.

P1Tout vouloir naît d'un besoin, donc d'un manque, donc d'une souffrance. Et vivre, c'est vouloir.
P2La satisfaction est courte et mal mesurée : pour un désir satisfait, il en reste au moins dix de contrariés, et chaque désir satisfait fait place à un autre.
P3Le bien-être n'est que négatif : seuls la douleur et le manque se font sentir d'eux-mêmes. Le plaisir n'est donc que la fin d'une douleur, rien de plus.
P4 · prémisse impliciteUne vie où la souffrance est constante, et où le plaisir n'est qu'un arrêt bref de cette souffrance, coûte plus qu'elle ne rapporte.
Donc la vie est une affaire qui ne couvre pas ses frais : rien de ce que nous poursuivons ne vaut la peine que nous nous donnons.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où tout vouloir est souffrance, où la satisfaction est brève et négative, et où la vie couvre pourtant ses frais : il suffit que le bilan ne soit pas un simple décompte de souffrances.
Valide avec P4. Schopenhauer ne la pose pas comme une règle : il pense que l'expérience de chacun la confirme, et il compte les peines et les plaisirs comme un comptable. Sans P4, on peut admettre que le vouloir est souffrance et le plaisir bref, sans conclure que la vie ne vaut pas d'être vécue : on peut juger qu'une souffrance traversée par quelques joies vaut tout de même la peine.
Analogie. Un commerçant dont chaque vente est suivie de dépenses plus grandes que la recette ne s'enrichit jamais, même si chaque vente lui fait plaisir sur le moment. Schopenhauer dit de la vie ce que ce commerçant constaterait en ouvrant ses comptes.

Objections

2

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Leibniz, Théodicée (avant Schopenhauer, qui le critique) 1710 · attaque la prémisse 4

Dans la vie des hommes, il y a « incomparablement plus de bien que de mal », comme il y a incomparablement plus de maisons que de prisons. Compter surtout les maux est une faute des historiens. Si le bilan est positif, la vie couvre ses frais.

Schopenhauer répond
Schopenhauer, Suppléments, chap. 46
Schopenhauer juge que la Théodicée de Leibniz n'a qu'un mérite : avoir donné à Voltaire l'occasion de Candide. Il appelle « excuse boiteuse » l'idée, souvent répétée par Leibniz, que le mal engendre parfois le bien. Pour lui, il suffit d'être sincère pour reconnaître le contraire de l'optimisme.
Le débat continue (notre résumé) Le passage cité répond à l'optimisme de Leibniz en général, pas à la phrase sur les maisons et les prisons : Schopenhauer ne la cite pas. Sa vraie réponse à ce décompte est ailleurs : le bien-être n'est que négatif (P3), si bien que compter les biens contre les maux, c'est compter des absences contre des présences. Leibniz, lui, écrit ailleurs qu'il suffit « par rapport à Dieu » qu'il y ait incomparablement plus de bien que de mal dans l'univers, même si le genre humain avait plus de mal que de bien (Théodicée §262). Voir l'argument leibniz-meilleur-monde, et schopenhauer-pire-monde pour la réponse de Schopenhauer sur le terrain du problème du mal. Le débat reste ouvert : peut-on faire le total des joies et des peines de cette façon ?
Nietzsche, Le Crépuscule des idoles 1888 · attaque la conclusion

Les jugements sur la valeur de la vie, pour ou contre, ne peuvent jamais être vrais : ils ne valent que comme symptômes. Un vivant ne peut pas juger la vie, car il est partie, et non juge. Voir un problème dans la valeur de la vie est même, pour un philosophe, un manque de sagesse. Dire que la vie ne couvre pas ses frais, c'est donc exprimer un état de fatigue, pas une vérité.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1888, après sa mort (1860).
Le débat continue (notre résumé) Schopenhauer est mort en 1860, vingt-huit ans avant : il n'a pas pu répondre. Le désaccord porte sur le statut du bilan : pour Schopenhauer c'est un constat que l'expérience de chacun peut vérifier, pour Nietzsche un symptôme. Nietzsche ne se contente pas de refuser : sa réponse positive est l'idée de l'éternel retour (Le Gai Savoir, §341), où il demande si l'on voudrait revivre sa vie « encore une fois et une quantité innombrable de fois ». Un argument à venir sur ce site la présente.