QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?La loterie naturelle : personne ne mérite ses talents ni son point de départ
Qu'est-ce qu'une société juste ?L'égalité

La loterie naturelle : personne ne mérite ses talents ni son point de départ

Le principe de différence ; l'arbitraire moral des talents ; la loterie naturelle

John Rawls 1921 · 2002Une société est juste si ses règles seraient choisies par des gens qui ne sauraient pas quelle place ils y occuperaient.
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Ce qu'il soutient

Les inégalités ne sont justes que si elles améliorent la situation des plus défavorisés (principe de différence) : les talents sont, à certains égards, un bien commun.

Pourquoi

Personne ne mérite ses talents ni son milieu ; une inégalité n'est donc juste que si elle profite aussi aux plus défavorisés.

En bref

« La loterie naturelle : personne ne mérite ses talents ni son point de départ » est un argument de John Rawls (Rawls, Théorie de la justice, 1971, § 12, 13 et 17) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : l'égalité). Sa thèse : Les inégalités ne sont justes que si elles améliorent la situation des plus défavorisés (principe de différence) : les talents sont, à certains égards, un bien commun. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Rawls, Théorie de la justice, 1971, § 12, 13 et 17
Valide avec une prémisse implicite

Une personne née avec un grand talent, dans une famille aimante et riche, a de bonnes chances de réussir. Mérite-t-elle pour autant sa réussite ? Rawls pense que non, ou pas entièrement. Nous n'avons pas choisi nos talents, ni notre famille, ni le pays où nous sommes nés : c'est une loterie. Même la volonté de faire des efforts dépend en partie de notre éducation. Ces facteurs sont donc « arbitraires d'un point de vue moral ». Il ne faut pourtant pas supprimer les différences. Rawls propose de les organiser pour qu'elles servent aussi les plus défavorisés : c'est le principe de différence. Les talents sont alors traités, dans une certaine mesure, comme un bien commun. Cet argument est distinct du voile d'ignorance, qui est une méthode pour choisir les règles.

P1Quand les parts de richesse dépendent de la répartition naturelle des talents et des milieux, elles sont décidées par le résultat de la loterie naturelle, et ce résultat est arbitraire d'un point de vue moral. Il n'y a pas plus de raison de laisser les talents décider que de laisser la fortune sociale décider.
P2Personne ne mérite sa plus grande capacité naturelle ni une meilleure place au départ dans la société ; même la volonté de faire des efforts dépend d'un milieu familial et social favorable.
P3 · prémisse impliciteCe qui est arbitraire d'un point de vue moral et non mérité ne peut pas, à lui seul, justifier des différences de richesse : une inégalité n'est juste que si elle profite aussi à tous, et d'abord aux plus défavorisés.
P4La répartition naturelle n'est ni juste ni injuste : ce sont des faits. Ce qui est juste ou injuste, c'est la manière dont les institutions les traitent, et on peut les organiser pour que ces hasards servent le bien des plus défavorisés.
Donc les inégalités ne sont justes que si elles améliorent la situation des plus défavorisés (principe de différence) : les talents sont, à certains égards, un bien commun.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un cas où les talents ne sont pas mérités mais où les écarts de richesse sont justes quand même : par exemple si l'on a droit à ses talents et à ce qui en découle sans avoir à les mériter.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P3. P1 et P2 disent que les talents et les milieux sont arbitraires et non mérités. P3 en tire une règle : une inégalité n'est juste que si elle profite aux plus défavorisés. P4 explique que cela ne demande pas d'abolir les différences. Les objections visent P2 (le mérite, l'effort) et P3 (le droit sur ses talents).
Analogie. Quatre amis se partagent la prime d'un projet commun. Un seul a obtenu le meilleur poste parce qu'il a tiré au sort un bon numéro. Il serait étrange qu'il garde toute la prime, dirait Rawls ; mais il serait absurde aussi de ne plus lui donner de poste, si le projet marche mieux avec lui. D'où l'idée de partager les gains de manière à aider tout le monde, d'abord les moins chanceux.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Robert Nozick (le droit sur ses talents) 1974 · attaque la prémisse 3

Même si les talents sont arbitraires d'un point de vue moral, on y a droit, ainsi qu'à ce qui en découle. Pour Nozick, un mérite n'est pas nécessaire pour avoir un droit : il suffit que les talents aient été acquis sans violer les droits de personne.

un défenseur répond
voir l'argument
John Rawls (édition révisée) défenseur de l'argument · 1999
Dans l'édition révisée, Rawls accorde que les plus avantagés ont un droit sur leurs talents, comme tout le monde, au titre de la liberté de la personne. Mais le mérite au sens d'un droit à des attentes légitimes suppose un système de coopération déjà en place, et ne dit rien sur la question de savoir comment ce système doit être conçu.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Nozick et Rawls s'accordent sur le droit à la personne, pas sur ce qui en découle. Pour Nozick, le droit sur ses talents s'étend aux fruits ; pour Rawls, la structure de base se choisit avant de savoir à qui reviennent les fruits. Le débat est toujours ouvert.
Objection que Rawls prévoit lui-même (le mérite des mieux placés) 1971 · attaque la prémisse 2

On peut objecter que ceux qui sont mieux placés méritent les plus grands avantages qu'ils pourraient obtenir sous d'autres formes de coopération, qu'ils profitent ou non à d'autres.

un défenseur répond
John Rawls défenseur de l'argument · 1971
Rawls répond que le mérite des mieux placés est de l'ordre du droit à des attentes légitimes fixées par un système de règles. Il suppose un système de coopération déjà là et ne dit pas si ce système doit suivre le principe de différence ou un autre critère.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : la réponse sépare deux sens de « mérite » : la prétention légitime dans un système donné, et le mérite qui servirait à choisir le système. Les critiques disent que cette séparation est ce qui reste à justifier.
M
Michael Sandel (la personne et ses talents) 1982 · attaque la prémisse 3

Traiter les talents comme un bien commun, n'est-ce pas se servir des uns au profit des autres ? Rawls ne peut l'éviter, dit Sandel, qu'en séparant la personne de ses talents : on utiliserait « ses » attributs, pas elle. Mais un moi détaché de tous ses traits, intelligence et effort compris, est une idée de la personne si mince qu'elle en devient peu cohérente (Nozick le disait déjà en 1974).

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Rawls dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Rawls répondra plus tard que sa théorie est politique et non métaphysique, et ne dépend pas d'une conception du moi (« Justice as Fairness: Political not Metaphysical », 1985). Ce point n'est pas traité dans cet argument.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : le débat porte sur la conception de la personne qui est derrière la justice. Ouvert.