QuestionsQu'est-ce que le bonheur ?La vie heureuse suit la nature, donc la vertu
Qu'est-ce que le bonheur ?La vertu et la sagesse

La vie heureuse suit la nature, donc la vertu

De la vie heureuse

Sénèque v. 4 av. J.-C. · v. 65Ce n'est pas que nous ayons peu de temps, c'est que nous en perdons beaucoup.
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Ce qu'il soutient

La vie heureuse est la vie de vertu, qui se suffit à elle-même ; le plaisir qui l'accompagne n'est qu'un surplus.

Pourquoi

La nature de l'homme est d'être raisonnable : vivre selon la raison et la vertu suffit au bonheur, le plaisir venant en plus.

En bref

« La vie heureuse suit la nature, donc la vertu » est un argument de Sénèque (De la vie heureuse (De vita beata), vers 58) sur la question « Qu'est-ce que le bonheur ? » (réponse : la vertu et la sagesse). Sa thèse : La vie heureuse est la vie de vertu, qui se suffit à elle-même ; le plaisir qui l'accompagne n'est qu'un surplus. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P2). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

De la vie heureuse (De vita beata), vers 58
Valide avec une prémisse implicite

Tout le monde veut vivre heureux, dit Sénèque, mais la plupart suivent la foule et se trompent de chemin. Sa réponse, qu'il dit commune aux stoïciens : la vie heureuse est celle qui est conforme à la nature, et cela revient à vivre selon la raison, donc selon la vertu. Le plaisir peut venir avec elle, mais il ne la définit pas. Sénèque était riche et conseiller de Néron : l'accusation d'hypocrisie le suit, et il y répond lui-même dans le même livre.

P1La vie heureuse est la vie conforme à la nature ; elle suppose d'abord un esprit sain, ferme et libre, qui use des dons de la Fortune sans en être l'esclave.
P2 · prémisse impliciteLa nature de l'homme est d'être raisonnable : vivre selon sa nature, c'est donc vivre selon la raison, c'est-à-dire par la vertu.
P3Le seul bien est l'honnête, le seul mal est ce qui est honteux. Tout le reste ne retire rien au bonheur et n'y ajoute rien.
P4Le plaisir ne doit pas être le guide mais le compagnon d'une volonté droite : il n'est pas le but de la vertu, il vient en plus.
Donc la vie heureuse est la vie de vertu, qui se suffit à elle-même ; le plaisir qui l'accompagne n'est qu'un surplus.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P2, l'ordinateur trouve une vie conforme à la nature (au sens du plaisir ou de l'instinct) qui n'est pas une vie de vertu : c'est exactement ce que soutiendraient ceux qui font du plaisir le but.
P1 définit la vie heureuse par la nature, mais ne dit pas encore ce qu'est vivre selon la nature : il faut P2 (c'est vivre par la raison, donc la vertu). P3 dit que la vertu suffit, car le reste n'ajoute rien. P4 écarte l'idée que le plaisir soit le but. Sénèque ne formule pas P2 comme une prémisse séparée, il l'explique en passant (voir par exemple 13, 5 : la nature de l'homme est d'être raisonnable).
Analogie. Un élève travaille vraiment un sujet qui le passionne. Il finit par avoir de bonnes notes et par être content de lui, mais ce n'est pas pour cela qu'il a commencé : si on lui demandait « pourquoi tu travailles ? », il répondrait « parce que ça en vaut la peine ». Pour Sénèque, le plaisir de la vertu est comme les bonnes notes : il vient en plus, et si on ne cherche que lui, on passe à côté.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Un adversaire que Sénèque imagine (les partisans du plaisir) 58 · attaque la prémisse 4

« Mais toi aussi, tu ne cultives la vertu qu'en vue d'une jouissance quelconque que tu en espères. » Autrement dit, même la vertu serait un moyen d'être content, et le plaisir reviendrait par la porte de derrière.

Sénèque répond
Sénèque Réponse de Sénèque (images des fleurs dans le champ)
Le plaisir n'est ni le salaire ni le mobile de la vertu, il en est l'accessoire, comme les fleurs qui poussent dans un champ labouré pour le blé. Ce n'est pas parce que la vertu donne du plaisir qu'on l'aime : c'est parce qu'on l'aime qu'elle en donne.
Le débat continue (notre résumé) Les épicuriens (voir l'argument sur le tri des désirs d'Épicure, en cours d'écriture) ne sont pas d'accord : pour Épicure, le plaisir est bien le but, mais un plaisir sobre, qui passe par la vertu. Sénèque le reconnaît dans le même livre (13, 1) : il juge la morale d'Épicure « vertueuse, irréprochable » et même « austère ». Le désaccord est donc plus fin qu'il n'y paraît : savoir si la vertu est ce qu'on cherche, ou ce par quoi on obtient ce qu'on cherche.
Les détracteurs de Sénèque (que Sénèque imagine) 58 · attaque la prémisse 3

« Pourquoi ton langage est-il plus brave que ta conduite ? Pourquoi regardes-tu l'argent comme un meuble qui t'est nécessaire, et te montres-tu sensible à une perte ? » Si l'argent n'est pas un bien, pourquoi tant de maisons, de terres et de vins ? Celui qui prêche la vertu et vit dans la richesse trahit sa propre thèse.

Sénèque répond
Sénèque Réponse de Sénèque (17, 3-4 puis 18, 1)
Je ne suis pas un sage et je ne le serai jamais. Ce que j'exige de moi, c'est d'être meilleur que les méchants, et de me défaire chaque jour de quelque vice.
Sénèque Il ajoute (18, 1)
Le même reproche a été fait à Platon, à Épicure, à Zénon : tous disaient comment on doit vivre, non comment eux vivaient. Il parle de la vertu, non de lui-même.
Le débat continue (notre résumé) La réponse de Sénèque sépare la vérité d'une thèse de la conduite de celui qui la défend : une thèse n'est pas fausse parce que son auteur ne la suit pas. Mais elle ne répond pas à la question de fond : si l'argent n'est pas un bien, pourquoi y tenir ? Plus tard dans le livre (23 à 25), il explique que le sage peut avoir des richesses sans que sa vertu en dépende. Les accusations n'étaient pas qu'imaginaires : les historiens rapportent que les ennemis de Sénèque lui reprochaient de son vivant sa fortune.
Aristote 330 av. J.-C. · attaque la prémisse 3

Le bonheur demande aussi des biens extérieurs : il est impossible, ou au moins très difficile, de bien agir quand on est entièrement dépourvu de ressources. Donc ces biens n'« ajoutent » pas seulement un peu de confort : ils font partie des conditions du bonheur.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en -330, après sa mort (65).
Le débat continue (notre résumé) Aristote est mort trois siècles avant Sénèque et ne le vise pas. Sénèque traite les biens du corps et de la fortune comme des « auxiliaires » : on peut s'en servir, à condition qu'ils servent et ne commandent pas (8, 2). Aristote répondrait que ce sont alors des conditions de la vertu en acte, et non des détails sans importance.