Sénèque
Ce n'est pas que nous ayons peu de temps, c'est que nous en perdons beaucoup.
Sénèque (vers 4 av. J.-C. – 65, Rome (Empire romain), né en Hispanie) : stoïcisme. Le seul vrai bien est la vertu, et elle dépend de nous. Tout le reste (richesse, santé, gloire, et même la durée de la vie) appartient au sort. Sur AskPhilosophy : 5 arguments reconstruits, 6 citations vérifiées mot pour mot dans ses textes originaux et 4 idées reçues examinées ; chaque texte porte un badge d'authenticité (écrit par l'auteur, posthume, notes d'élèves, transmis, apocryphe).
Pourquoi il compte
C'est le grand auteur stoïcien de langue latine. Ses Lettres à Lucilius ont été lues sans interruption : par les Pères de l'Église (Tertullien l'appelle « souvent des nôtres »), puis par Montaigne, Juste Lipse, Descartes ou Rousseau. Ses tragédies ont servi de modèle au théâtre de la Renaissance. Aujourd'hui, avec Épictète et Marc Aurèle, il est l'un des auteurs antiques les plus lus dans le renouveau du stoïcisme.
Son époque
Né dans une riche famille de Cordoue, il fait carrière à Rome comme avocat et sénateur. L'empereur Claude l'exile en Corse en 41. Rappelé en 49 par Agrippine, il devient le précepteur du jeune Néron, puis, de 54 à 62, son principal conseiller avec le préfet Burrus. Il est alors l'un des hommes les plus riches de Rome, ce que ses adversaires lui reprochent déjà. Il se retire en 62 et écrit ses Lettres. En 65, accusé d'avoir pris part à la conspiration de Pison, il reçoit de Néron l'ordre de mourir et se donne la mort. On ne sait pas s'il était vraiment complice.
Comment le lire
Ses « dialogues » sont plutôt des essais adressés à un proche, où un adversaire imaginaire l'interrompt (« dis-tu », « dit-il ») : c'est souvent l'objection qu'il va réfuter. Il cite volontiers Épicure, l'école rivale : « tout ce qui est vrai est à moi ». Au début de De la tranquillité de l'âme, c'est son ami Serenus qui parle, pas Sénèque. Nous l'indiquons à chaque fois.
Ses positions
clique sur une ligne pour voir la preuveIl croit en un dieu bon et en une Providence qui veille sur les hommes : « Dieu est près de toi, il est avec toi, il est en toi ». Mais ce dieu est celui des stoïciens, une raison présente dans tout l'univers (« ce grand tout est un, et il est dieu »), lui-même soumis au destin qu'il a écrit. Il est donc plus proche d'un dieu-nature que du Dieu créateur de la Bible.
La nature nous donne « les germes de la science, non la science elle-même ». Nos idées du bien viennent de l'observation d'actes répétés, comparés entre eux par la raison (« par analogie ») : ni pur empirisme, ni idées innées toutes faites.
La vérité est accessible à tous, mais personne ne la possède en entier : « Ceux qui ont remué ces questions avant nous ne sont pas nos maîtres, mais nos guides. » Il se réserve le droit de juger par lui-même, même contre les chefs de son école.
Deux langages se croisent. Celui des stoïciens : l'âme est un corps, puisqu'elle agit (« l'âme aussi est corps »). Et un langage proche de Platon : le corps est « un fardeau et un supplice » pour l'âme, qui aspire à remonter vers le divin. Les spécialistes discutent de la façon de les accorder. Nous le plaçons du côté matérialiste, car c'est ce qu'il affirme quand il parle en doctrine.
Tout arrive selon le destin, mais nous restons libres de la façon dont nous le recevons : « Le destin conduit celui qui consent, il traîne celui qui résiste. » Un compatibilisme stoïcien : la liberté, c'est de vouloir ce qui arrive.
Le juste et l'équitable ont été établis par la nature, pas par les hommes. Le seul bien est une âme bonne, le seul mal une âme mauvaise.
La religion doit passer au crible de la raison. Il se moque des rites inutiles (allumer des lampes pour les dieux, leur présenter un miroir) : « on honore Dieu en le connaissant », et « veux-tu te rendre les dieux favorables ? sois bon ».
La vie a un sens donné par la nature : la sagesse est de ne pas s'en écarter et de se former sur sa loi. La nature nous a faits parents les uns des autres, membres d'un même grand corps.
L'homme est né pour l'entraide, et rien n'est plus contraire à sa nature que la colère. Mais Sénèque est aussi sans illusions : « nous sommes tous méchants », d'où le besoin d'indulgence mutuelle. Bon par nature, mauvais par habitude.
Nous sommes les membres d'un grand corps : il faut servir les autres. Si la vie politique devient impossible ou dangereuse, on se retire, mais pour servir autrement : « dépouillé des fonctions de citoyen, qu'il remplisse ses devoirs d'homme ». Sa patrie est le monde entier.
Une éthique des vertus : « le souverain bien, c'est une âme qui dédaigne ce qui dépend du hasard et fait sa joie de la vertu ». Ses lettres sont un entraînement du caractère, jour après jour.