QuestionsQu'est-ce qui est bien ?Un acte à deux effets : vouloir le bien, accepter le mal prévu
Qu'est-ce qui est bien ?Le devoir

Un acte à deux effets : vouloir le bien, accepter le mal prévu

La doctrine du double effet

Thomas d'Aquin 1225 · 1274La foi et la raison ne peuvent se contredire.
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Ce qu'il soutient

Un acte qui a un bon et un mauvais effet est permis si l'acte est bon ou neutre, si le mauvais effet n'est visé ni comme but ni comme moyen du bon, et s'il y a une raison proportionnée de l'accepter.

Pourquoi

Un acte vaut moralement par ce qu'on veut, pas par ce qu'on prévoit sans le viser : un effet mauvais non voulu peut être permis.

La même idée à travers l'histoire
Thomas d'Aquin1271Vers 1271, à propos de la légitime défense : un même acte peut avoir deux effets, l'un voulu, l'autre en dehors de l'intention ; l'acte est jugé sur ce qui est voulu, à condition qu'il reste proportionné à sa fin.
Jean-Pierre Gury1850Le manuel de théologie morale de Gury en fait un principe général avec quatre conditions : une fin honnête, un acte bon ou neutre, un bon effet qui ne passe pas par le mauvais, une raison grave et proportionnée. C'est la forme enseignée depuis.
Philippa Foot1967Foot présente la doctrine sous sa forme la plus forte (vouloir au sens strict, c'est viser comme fin ou comme moyen), l'applique au tramway, puis conclut qu'elle ne joue qu'un rôle secondaire.
En bref

« Un acte à deux effets : vouloir le bien, accepter le mal prévu » est un argument de Thomas d'Aquin (Thomas d'Aquin, Somme de théologie, II-II, q. 64, a. 7 (vers 1271) ; Gury (1850) ; Foot (1967), 1271) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : le devoir). Sa thèse : Un acte qui a un bon et un mauvais effet est permis si l'acte est bon ou neutre, si le mauvais effet n'est visé ni comme but ni comme moyen du bon, et s'il y a une raison proportionnée de l'accepter. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P2). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Thomas d'Aquin, Somme de théologie, II-II, q. 64, a. 7 (vers 1271) ; Gury (1850) ; Foot (1967)
Valide avec une prémisse implicite

Un homme vous attaque pour vous tuer. Vous vous défendez, et votre coup le tue. Êtes-vous un meurtrier ? Thomas d'Aquin répond non, si vous vouliez sauver votre vie et non tuer : la mort de l'agresseur n'était pas votre but, seulement une suite prévue de votre défense. Mais il ajoute une limite : si vous frappez plus fort qu'il ne faut, la défense devient injuste. Plus tard, les moralistes ont fait de cette réponse une règle générale, la « doctrine du double effet » : on n'a jamais le droit de vouloir le mal, ni comme but ni comme moyen, mais on peut parfois accepter un mal qu'on prévoit sans le vouloir. Elle sert en médecine (un antidouleur qui abrège la vie), à la guerre (bombarder une usine en sachant que des civils mourront) et dans le dilemme du tramway : à l'aiguillage, la mort de l'ouvrier est un effet prévu ; sur la passerelle, pousser le gros homme fait de sa mort le moyen.

P1Un même acte peut avoir deux effets : l'un voulu, l'autre en dehors de l'intention. Or un acte reçoit sa valeur morale de ce qui est voulu, non de ce qui arrive en dehors de l'intention. Donc un acte bon (ou neutre) dont le mauvais effet n'est pas voulu reste, en lui-même, un acte bon.
P2 · prémisse impliciteVouloir quelque chose au sens strict, c'est le viser soit comme but, soit comme moyen pour atteindre son but. Ce qui n'est ni l'un ni l'autre est seulement prévu.
P3Un acte qui part d'une bonne intention peut pourtant devenir mauvais s'il n'est pas proportionné à sa fin. S'il l'est, il est permis.
Donc un acte qui a un bon et un mauvais effet est permis si l'acte est bon ou neutre, si le mauvais effet n'est visé ni comme but ni comme moyen du bon, et s'il y a une raison proportionnée de l'accepter.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P2, l'ordinateur trouve un monde où le mauvais effet n'est ni le but ni le moyen, mais où il est quand même voulu : l'acte n'est alors plus bon en lui-même, et rien ne garantit qu'il soit permis. C'est exactement le problème de la « proximité » : ce qui est collé de très près à ce qu'on vise, sans en être le moyen au sens strict, compte-t-il comme voulu ?
Valide avec P2. Thomas dit seulement « voulu » ou « en dehors de l'intention ». Les conditions modernes parlent de but et de moyen : il faut donc ajouter que vouloir, c'est viser comme but ou comme moyen (c'est la définition que donne Foot). Le débat porte surtout sur P2 (où s'arrête ce qu'on veut ? le spéléologue, la boucle) et sur P1 (l'intention change-t-elle vraiment ce qui est permis ? le gaz de Foot).
Analogie. Un médecin donne de la morphine à un malade qui souffre beaucoup, en sachant qu'à forte dose elle peut hâter sa mort. S'il veut calmer la douleur, la plupart le jugent dans son droit. S'il donne la même dose pour que le malade meure, c'est autre chose, même si le geste est le même. La doctrine dit que cette différence d'intention compte.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

H. L. A. Hart et Philippa Foot (la « proximité ») 1967 · attaque la prémisse 2

Des spéléologues sont bloqués dans une grotte qui se remplit d'eau : le plus gros d'entre eux est coincé dans la sortie. Ils ont de la dynamite. Pourraient-ils dire : « Nous ne voulions pas le tuer, seulement l'expulser de la sortie ; sa mort n'est qu'un effet prévu » ? C'est ridicule, et les défenseurs de la doctrine le refusent. Mais alors, où passe la ligne ? Si tout ce qui est « très proche » de ce qu'on vise compte comme voulu, il faut un critère de cette proximité, et personne ne l'a donné. Hart remarquait aussi que, dans la craniotomie (écraser le crâne d'un enfant à naître pour sauver la mère), la mort de l'enfant n'est pas, au sens strict, le moyen.

Thomas d'Aquin répond
W
Warren Quinn 1989 · Réponse de Quinn : ce qu'on fait de la victime
Il faut reformuler la doctrine. Ce qui compte n'est pas de savoir si l'on veut la mort elle-même, mais si l'on fait exprès d'impliquer la victime dans son plan, en agissant sur elle pour atteindre son but. Les spéléologues veulent faire exploser le corps du gros homme : ils agissent sur lui, c'est interdit, même si sa mort n'est pas leur but. À l'aiguillage, l'ouvrier ne joue aucun rôle dans le plan.
Le débat continue (notre résumé) La version de Quinn évite le spéléologue, mais elle n'est plus tout à fait la doctrine de Thomas : elle ne porte plus sur ce qu'on veut dans sa tête, mais sur la façon dont on traite quelqu'un. Les critiques disent qu'il reste des cas flous ; les défenseurs, que toute règle morale a des cas limites sans être fausse pour autant.
Philippa Foot (le gaz) 1967 · attaque la prémisse 1

Cinq malades d'un hôpital peuvent être sauvés en fabriquant un gaz, mais cette fabrication envoie des fumées mortelles dans la chambre d'un sixième patient, qu'on ne peut pas déplacer. Sa mort ne sert à rien : c'est un pur effet secondaire, et cinq contre un, la proportion y est. La doctrine devrait donc le permettre. Pourtant nous le jugeons interdit, comme si l'on tuait le patient. Pour Foot, ce qui explique nos jugements n'est pas la différence entre vouloir et prévoir, mais celle entre nuire et ne pas aider : le devoir de ne pas nuire est plus strict que le devoir d'aider.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1967, après sa mort (1274).
Le débat continue (notre résumé) Les défenseurs répondent que la doctrine donne des conditions nécessaires, pas toujours suffisantes : un mauvais effet non voulu doit encore être justifié, et la proportion ne se réduit pas à compter les vies (les droits du patient comptent aussi). Mais alors la doctrine décide moins que prévu, ce qui est justement la conclusion de Foot : l'intention joue « seulement un rôle tout à fait secondaire ». Thomson (1985) juge elle aussi le cas du gaz clairement interdit.
Judith Jarvis Thomson (la boucle) 1985 · attaque la prémisse 2

Changeons la voie de l'aiguillage : elle fait une boucle et revient vers les cinq. Le tramway ne s'arrêtera que s'il heurte l'ouvrier seul, dont le corps le bloquera. Cette fois, la mort de l'ouvrier est bien le moyen de sauver les cinq : la doctrine devrait interdire de tourner, comme pour le gros homme. Pourtant, un petit bout de voie en plus ne peut pas changer grand-chose moralement, et il semble qu'on puisse tourner. Si c'est vrai, la doctrine donne ici une mauvaise réponse.

Thomas d'Aquin répond
F
Frances Kamm 2007 · Réponse de Kamm : agir « parce que », pas « pour que »
Dans la boucle, on ne tourne pas pour que l'ouvrier soit heurté : on tourne pour éloigner le tramway des cinq, et on le fait parce que l'ouvrier, en le bloquant, empêchera son retour. Agir en comptant sur un effet n'est pas le viser. La doctrine, ainsi précisée (Kamm l'appelle « triple effet »), peut accepter la boucle et refuser le gros homme.
A
Awad et al. (Moral Machine) 2020 · Les données
Sur 70 000 personnes dans 42 pays, la boucle est toujours jugée entre les deux : moins acceptable que l'aiguillage, plus que la passerelle. Les auteurs notent que beaucoup ont du mal à dire si, dans la boucle, la mort de l'ouvrier est voulue ou seulement prévue.
Le débat continue (notre résumé) La boucle reste un des cas les plus discutés. Pour Thomson, elle montre que ni la doctrine du double effet ni l'idée de « se servir de quelqu'un » n'expliquent le problème du tramway ; elle cherche plutôt la réponse du côté des droits. Pour les défenseurs, elle oblige seulement à préciser ce que « vouloir » veut dire.
Joshua Greene 2010 · attaque la prémisse 1

La différence entre moyen et effet secondaire, que nous sentons si fort, pourrait être un sous-produit de la manière dont notre cerveau se représente les actions : le système d'alarme émotionnelle qui réagit aux actes violents « voit » les moyens et pas les effets secondaires. Si c'est le cas, cette distinction décrit notre psychologie, pas ce qui est vraiment permis, et il ne faut pas s'y réfugier.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 2010, après sa mort (1274).
Le débat continue (notre résumé) Les défenseurs répondent comme Berker à Greene sur le tramway : expliquer d'où vient une intuition ne montre pas qu'elle est fausse. La distinction entre vouloir et prévoir existe aussi en droit (le meurtre et l'homicide involontaire), et elle a été défendue par des raisons, pas seulement ressentie. Greene annonçait le détail de son explication pour un livre à venir (Moral Tribes, 2013).