QuestionsL'Histoire a-t-elle un sens ?Chaque naissance est un nouveau commencement : l'histoire ne s'écrit pas d'avance
L'Histoire a-t-elle un sens ?Pas de sens

Chaque naissance est un nouveau commencement : l'histoire ne s'écrit pas d'avance

La natalité ; le miracle qui sauve le monde

Hannah Arendt 1906 · 1975Philosophe politique née en Allemagne, exilée aux États-Unis : elle suit le procès d'Eichmann et parle de la « banalité du mal », qui naît de l'absence de pensée.
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Ce qu'il soutient

L'histoire n'obéit à aucune loi et n'a pas de but fixé d'avance : elle reste ouverte, faite de commencements imprévisibles. Le « miracle qui sauve le monde », c'est la natalité.

Pourquoi

Chaque humain qui naît peut commencer du neuf : ce qu'il fera ne se déduit pas du passé, donc aucune loi ne prédit l'histoire.

La même idée à travers l'histoire
Hannah Arendt1958The Human Condition : la natalité, et non la mortalité, est la catégorie centrale de la pensée politique. Arendt reprend l'idée à saint Augustin (les humains sont créés pour qu'il y ait un commencement), citée dans la même œuvre.
En bref

« Chaque naissance est un nouveau commencement : l'histoire ne s'écrit pas d'avance » est un argument de Hannah Arendt (Condition de l'homme moderne (1958), §1 et §34, 1958) sur la question « L'Histoire a-t-elle un sens ? » (réponse : pas de sens). Sa thèse : L'histoire n'obéit à aucune loi et n'a pas de but fixé d'avance : elle reste ouverte, faite de commencements imprévisibles. Le « miracle qui sauve le monde », c'est la natalité. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Condition de l'homme moderne (1958), §1 et §34
Valide avec une prémisse implicite

Beaucoup de penseurs ont cru que l'histoire suit une loi, comme les planètes suivent leur orbite. Arendt répond par un fait simple : à chaque instant naissent des êtres nouveaux, et chacun est capable de commencer quelque chose que personne n'avait prévu. L'action humaine ressemble donc à un miracle, au sens d'un événement très improbable qui arrive pourtant régulièrement. Il n'y a pas de sens caché de l'histoire à découvrir ; il y a des commencements, et des récits qu'on en fait après coup. Attention : « hasard » ne veut pas dire « n'importe quoi ». Pour Arendt, l'imprévisible est la marque de la liberté, pas celle du dé qui roule.

P1Chaque naissance fait venir au monde quelqu'un de nouveau, et ce nouveau venu a la capacité de commencer quelque chose de neuf, c'est-à-dire d'agir.
P2Vue des processus automatiques qui semblent régler le cours du monde, l'action ressemble à un miracle : c'est « l'improbabilité infinie qui se produit régulièrement ».
P3 · prémisse impliciteS'il existait une loi de l'histoire, on pourrait déduire ce qui arrivera de ce qui précède, et il n'y aurait pas de véritable commencement.
P4Les affaires humaines, laissées à elles seules, suivent le cours de la mortalité ; ce qui les sauve de la ruine, c'est la naissance de nouveaux êtres et l'action dont ils sont capables.
Donc l'histoire n'obéit à aucune loi et n'a pas de but fixé d'avance : elle reste ouverte, faite de commencements imprévisibles. Le « miracle qui sauve le monde », c'est la natalité.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Valide avec P3. P1 et P2 disent que l'action est un commencement imprévisible. P3, cachée, relie cela à l'histoire : une loi de l'histoire exclurait ces commencements. Sans P3, on peut admettre que chacun commence quelque chose et croire quand même que l'ensemble suit une tendance générale (le progrès, une lutte des classes) : les défenseurs d'une loi de l'histoire contestent donc surtout P3. Remarque : cet argument ne prouve pas que l'histoire est absurde. Arendt pense que les événements prennent un sens, mais après coup, par le récit, jamais comme un plan qui les dirigerait.
Analogie. Une partie de jeu où, à chaque tour, de nouveaux joueurs arrivent avec leurs propres règles en poche. On peut étudier les habitudes des joueurs, mais on ne peut pas écrire d'avance la fin de la partie.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Hegel 1837 · attaque la conclusion

Pour Hegel, l'histoire du monde est le progrès de la conscience de la liberté, et la raison y gouverne : les individus croient agir pour leurs propres fins, mais ils réalisent à leur insu un plan plus grand (la « ruse de la raison »). L'imprévu apparent des actions individuelles n'empêche donc pas un sens d'ensemble.

sans réponse
voir l'argument
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe d'Arendt dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Réponse reconstruite d'après ses textes (La Condition de l'homme moderne, §26 ; « The Concept of History », 1961), sans citation : le sens n'apparaît qu'une fois l'histoire racontée, au regard de celui qui la raconte après coup, et on le prend à tort pour un moteur qui agissait dans le passé. Les hégéliens répondent que penser l'histoire, c'est justement la lire après coup : le désaccord porte sur ce que le récit découvre ou invente.
Où en est le débat (notre résumé)Hegel : la raison gouverne l'histoire à travers les actions imprévues. Arendt : l'action commence du neuf et le sens vient après. Désaccord de fond : le récit découvre-t-il un sens ou le fabrique-t-il ?
Karl Marx 1852 · attaque la prémisse 3

Marx écrit que les hommes font leur propre histoire, mais pas dans des conditions choisies par eux : ils la font dans des circonstances héritées du passé. Leurs initiatives sont donc bornées par des structures (économie, classes) dont on peut dégager les tendances. Une part de prévision devient possible.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe d'Arendt dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Réponse reconstruite (notre lecture) : être borné par des circonstances n'est pas être déterminé. Arendt ne nie pas les conditions (son livre porte sur la « condition » humaine) ; elle nie qu'elles suffisent à déduire ce que fera le nouveau venu. Les marxistes soutiennent que, sur de grands nombres, les tendances se dégagent quand même.
Où en est le débat (notre résumé)Marx : les conditions héritées bornent l'action et ouvrent des tendances. Arendt : elles ne déduisent pas le commencement. Désaccord de fond : jusqu'où les grands nombres effacent-ils l'imprévu individuel ?
P
Peter Turchin (cliodynamique) 2003 · attaque la conclusion

Turchin soutient que l'histoire peut être étudiée avec des modèles mathématiques testables (la « cliodynamique »), et que des régularités se répètent (cycles de montée et de chute des États, vagues d'instabilité). Si de telles régularités existent, l'histoire n'est pas sans loi.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 2003, après sa mort (1975).
Le débat continue (notre résumé) Réponse reconstruite (notre lecture) : ces modèles décrivent des tendances statistiques, pas le contenu des actions. Arendt avait noté (La Condition de l'homme moderne, §6) que les lois de la statistique ne valent que pour les grands nombres, où les actes et les événements n'apparaissent que comme des écarts. Les cliodynamiciens répondent que les prédictions restent testables et que c'est ce qui compte. Le débat reste ouvert.
Où en est le débat (notre résumé)Turchin : des régularités statistiques existent. Arendt : elles ne prédisent pas le commencement. Désaccord de fond : une loi de moyennes suffit-elle à donner un sens à l'histoire ?
Une difficulté relevée par Arendt elle-même (les revers de l'action) 1958 · attaque la prémisse 4

Arendt note que l'action a aussi deux revers : elle est irréversible (on ne peut défaire ce qu'on a fait) et imprévisible dans ses effets. D'où l'objection (formulée par nous à partir de ce constat) : un commencement n'est pas toujours un bien, et la natalité ne « sauve » rien si les nouveaux venus font du mal.

un défenseur répond
Hannah Arendt défenseur de l'argument · 1958
Elle répond que l'action contient ses propres remèdes : le pardon répond à l'irréversibilité, et la faculté de faire et de tenir des promesses répond à l'imprévisibilité de l'avenir.
Où en est le débat (notre résumé)Objection : un commencement peut être mauvais. Arendt : pardon et promesse corrigent les revers de l'action. Désaccord de fond : ces remèdes suffisent-ils face aux catastrophes ?