QuestionsL'Histoire a-t-elle un sens ?La raison gouverne l'histoire : la ruse de la raison
L'Histoire a-t-elle un sens ?Le progrès

La raison gouverne l'histoire : la ruse de la raison

Georg Wilhelm Friedrich Hegel 1770 · 1831Le réel est rationnel : l'Esprit se réalise dans l'histoire.
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Ce qu'il soutient

L'histoire a un sens, même quand elle ressemble à un « abattoir » : elle avance vers la liberté. Hegel appelle cette manière de voir une « théodicée », une justification de Dieu.

Pourquoi

Le but de l'histoire est la liberté, et il se réalise à travers les passions et intérêts des hommes, qui servent la raison sans le savoir.

En bref

« La raison gouverne l'histoire : la ruse de la raison » est un argument de Georg Wilhelm Friedrich Hegel (Leçons sur la philosophie de l'histoire, Introduction (notes de cours, éd. 1840)) sur la question « L'Histoire a-t-elle un sens ? » (réponse : le progrès). Sa thèse : L'histoire a un sens, même quand elle ressemble à un « abattoir » : elle avance vers la liberté. Hegel appelle cette manière de voir une « théodicée », une justification de Dieu. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Leçons sur la philosophie de l'histoire, Introduction (notes de cours, éd. 1840)
Valide avec une prémisse implicite

Attention à la source : ces Leçons ne sont pas un livre de Hegel. Ce sont des cours donnés cinq fois entre 1822 et 1831, publiés après sa mort par Eduard Gans puis par son fils Karl Hegel, qui ont mêlé ses notes et des cahiers d'élèves. C'est sa pensée, pas forcément ses mots exacts. (L'expression « ruse de la raison » se trouve aussi sous sa plume, dans l'Encyclopédie, § 209, mais à propos de la finalité en général ; ce texte n'est pas encore dans notre corpus.) L'idée : l'histoire n'est pas une suite d'accidents. Elle a un but, la liberté, et elle l'atteint même à travers les passions égoïstes des hommes, que la raison « laisse agir pour elle ».

P1La raison gouverne le monde, donc aussi l'histoire du monde. (Pour l'histoire c'est une hypothèse ; Hegel dit que la philosophie la démontre ailleurs.)
P2Le but de l'histoire est la liberté de l'esprit : l'histoire du monde est le progrès dans la conscience de la liberté.
P3Ce but se réalise à travers les passions et les intérêts particuliers des hommes : rien de grand ne se fait sans passion, et la raison laisse les passions travailler pour elle.
P4 · prémisse impliciteSi un but rationnel se réalise à travers tout ce qui arrive, même les malheurs de l'histoire prennent un sens par rapport à ce but.
Donc l'histoire a un sens, même quand elle ressemble à un « abattoir » : elle avance vers la liberté. Hegel appelle cette manière de voir une « théodicée », une justification de Dieu.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où la raison gouverne, où l'histoire va vers la liberté par les passions, et où les malheurs restent pourtant sans sens : un progrès réel, mais qui ne justifie rien de ce qu'il a coûté.
Valide avec P4. C'est la prémisse la plus lourde : elle demande d'accepter que des souffrances individuelles « prennent sens » au regard d'un but collectif. Sans elle, on peut accepter que l'histoire progresse vers la liberté tout en refusant de dire que ses victimes ont souffert pour quelque chose. P1, elle, n'est pas démontrée dans ces Leçons : Hegel renvoie à sa Logique.
Analogie. Dans une fourmilière, chaque fourmi suit son petit intérêt, et pourtant la fourmilière se construit. Pour Hegel, les grands hommes (César, Napoléon) poursuivent leur ambition, mais réalisent sans le savoir quelque chose de plus grand qu'eux, puis « tombent comme des enveloppes vides ». La question est : la fourmilière justifie-t-elle les fourmis écrasées ?

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

O
Objection anticipée dans les Leçons : l'histoire comme abattoir attaque la prémisse 4

Regardez l'histoire : guerres, ruines, peuples heureux détruits, vertus sacrifiées. C'est un abattoir. Parler d'un but rationnel devant tant de souffrances, c'est indécent.

Hegel répond
Hegel Réponse dans les Leçons (notes de cours)
Le texte ne nie pas l'abattoir : c'est justement devant lui que la pensée se demande « à quelle fin » ces sacrifices immenses ont été faits. Et il l'assume : les individus sont sacrifiés et abandonnés ; l'Idée ne paie pas le prix de l'existence elle-même, ce sont les passions des individus qui le paient.
T
Theodor W. Adorno 1966
Adorno refuse de voir dans l'histoire un chemin vers la liberté : il écrit qu'aucune histoire universelle ne mène de la sauvagerie à l'humanité, mais qu'il en existe une qui mène de la fronde à la bombe de plusieurs mégatonnes. Pour lui, l'histoire universelle doit être construite et niée à la fois ; l'unité que Hegel y voit est celle de la domination croissante sur la nature, puis sur les hommes.
Le débat continue (notre résumé) Hegel assume le sacrifice des individus au nom d'une fin ; Adorno, après Auschwitz, soutient que cette fin n'existe pas et que l'unité de l'histoire est celle de la domination. Avant lui, Dostoïevski par la bouche d'Ivan Karamazov refusait déjà qu'une harmonie finale justifie la souffrance d'innocents. Les défenseurs de Hegel rappellent qu'il explique l'histoire sans dire que chaque crime était bon. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : une fin de l'histoire peut-elle donner un sens aux souffrances qui y mènent, ou ce sens est-il une consolation inacceptable ? Hegel assume le prix ; Adorno le refuse. Point ouvert.
Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation, II, ch. 17 1844 · attaque la prémisse 2

L'idée d'un progrès de l'humanité vers toujours plus de perfection se contredit : une durée infinie s'est déjà écoulée avant chaque instant, donc tout ce qui devait arriver avec le temps devrait déjà être là. L'histoire ne va nulle part ; elle répète la même souffrance sous d'autres costumes.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1844, après sa mort (1831).
Le débat continue (notre résumé) Les hégéliens répondent que l'argument vise un progrès sans fin dans le temps infini, alors que pour Hegel l'esprit a une histoire qui commence et un but déjà atteint dans son principe.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : l'histoire peut-elle avoir un but si le temps n'a pas de commencement ? Hegel est mort avant le livre de Schopenhauer et aucune réponse d'un défenseur précis n'est ici retenue. Point ouvert.
Marx et Engels, L'Idéologie allemande 1846 · attaque la prémisse 1

Ce n'est pas la raison, ni l'esprit, qui mène l'histoire, mais la production matérielle de la vie. Faire de l'histoire l'œuvre de l'Idée, c'est mettre le monde sur la tête.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1846, après sa mort (1831).
Le débat continue (notre résumé) Marx garde pourtant de Hegel l'idée que l'histoire a une direction et des lois de développement : c'est ce point commun que Popper attaquera.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : ce qui meut l'histoire est-il l'esprit ou la production matérielle ? Hegel est mort avant l'objection de Marx et aucune réponse d'un défenseur précis n'est ici retenue. Point ouvert.
Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis 1945 · attaque la prémisse 1

Il n'existe pas de « loi » ni de but de l'histoire que l'on pourrait connaître : c'est de l'« historicisme ». Croire que l'histoire réalise un plan rationnel conduit à excuser la force des vainqueurs et à sacrifier les individus au nom de l'avenir. Popper voit en Hegel l'un des pères des totalitarismes.

un défenseur répond
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1945, après sa mort (1831).
W
Walter Kaufmann défenseur de l'argument · 1951
Résumé : Kaufmann répond que le portrait d'un Hegel père du totalitarisme repose sur des citations coupées de leur contexte et sur des sources de seconde main. Il rappelle que la liberté est au centre de la philosophie de l'histoire de Hegel.
Le débat continue (notre résumé) La plupart des spécialistes jugent la lecture de Popper très injuste : Hegel met la liberté et le droit de la subjectivité au centre. Mais la question de fond demeure : peut-on connaître le sens de l'histoire ? (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Débat partagé : Popper voit dans la philosophie hégélienne de l'histoire une excuse pour la force des vainqueurs ; Kaufmann juge cette lecture fondée sur des citations isolées. Sur le fond (peut-on connaître un sens de l'histoire ?), point ouvert.