QuestionsL'Histoire a-t-elle un sens ?On ne peut pas prédire le cours de l'histoire : la misère de l'historicisme
L'Histoire a-t-elle un sens ?Pas de sens

On ne peut pas prédire le cours de l'histoire : la misère de l'historicisme

La critique de l'historicisme

Karl Popper 1902 · 1994Une théorie est scientifique si elle peut être réfutée par l'expérience.
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Ce qu'il soutient

Pour des raisons strictement logiques, on ne peut pas prédire le cours futur de l'histoire : l'histoire n'a pas de loi ni de but que la science puisse connaître.

Pourquoi

L'histoire dépend du savoir à venir, qu'on ne peut pas prévoir : aucune loi scientifique ne peut donc annoncer son cours.

En bref

« On ne peut pas prédire le cours de l'histoire : la misère de l'historicisme » est un argument de Karl Popper (La misère de l'historicisme (1957), Préface et section 27, 1934) sur la question « L'Histoire a-t-elle un sens ? » (réponse : pas de sens). Sa thèse : Pour des raisons strictement logiques, on ne peut pas prédire le cours futur de l'histoire : l'histoire n'a pas de loi ni de but que la science puisse connaître. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

La misère de l'historicisme (1957), Préface et section 27
Valide avec une prémisse implicite

Karl Popper appelle « historicisme » l'idée qu'il existe des lois ou des tendances de l'histoire, que l'on peut découvrir et utiliser pour prédire l'avenir. Il vise Platon, Hegel, Marx, Spengler et d'autres. Sa thèse, écrite en 1935-1936 et publiée en 1944-1945 puis en livre en 1957, n'est pas que l'histoire n'a aucun ordre, mais que son cours ne peut pas être prédit par des méthodes scientifiques. Il en donne une « réfutation » en cinq étapes, dans la Préface de 1957. Attention : ce texte est sous droits ; les citations sont courtes et vérifiées sur une copie numérisée du livre.

P1Le cours de l'histoire humaine est fortement influencé par la croissance du savoir humain, y compris du savoir scientifique.
P2On ne peut pas prédire, par des méthodes rationnelles ou scientifiques, la croissance future de notre savoir : si le savoir croît, on ne peut pas anticiper aujourd'hui ce qu'on saura demain.
P3Une tendance n'est pas une loi : affirmer qu'une tendance existe est un énoncé existentiel, non universel, et une tendance observée à un moment donné est un fait historique singulier.
P4 · prémisse impliciteSi le cours de l'histoire dépend d'un savoir imprévisible et que les tendances observées ne sont pas des lois, alors aucune théorie scientifique du développement historique ne peut servir de base à une prédiction.
Donc, pour des raisons strictement logiques, on ne peut pas prédire le cours futur de l'histoire : l'histoire n'a pas de loi ni de but que la science puisse connaître.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où le savoir est imprévisible, mais où l'économie, la démographie ou la géographie suivent des lois de développement stables qui orientent l'histoire malgré lui.
Valide avec P4. P4 relie l'imprévisibilité du savoir (P1, P2) à l'absence de loi historique. Sans elle, on peut admettre que le savoir est imprévisible sans conclure qu'aucune loi historique n'existe, par exemple parce que d'autres facteurs, moins sensibles au savoir, pourraient avoir leurs régularités. Popper précise lui-même que l'argument ne réfute pas toute prévision sociale, par exemple celle qui teste des théories économiques sous des conditions données ; il réfute seulement la prévision des développements historiques dans la mesure où ils sont influencés par la croissance du savoir. Il ne prouve pas non plus que l'histoire n'ait aucun sens : Popper pense que nous pouvons lui en donner un.
Analogie. Un joueur qui veut prédire sa partie d'échecs de demain. Il peut prévoir des tendances (les ouvertures à la mode), mais pas les idées nouvelles que lui ou son adversaire auront entre-temps. S'il pouvait les prévoir, il les aurait déjà.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

W
Walter Kaufmann 1951 · attaque la conclusion

Popper range Hegel parmi les pères des totalitarismes et de l'historicisme (La société ouverte et ses ennemis, 1945). Kaufmann soutient que ce portrait repose sur des citations coupées de leur contexte et sur des sources de seconde main : Hegel place la liberté au centre de l'histoire. Une partie de la cible visée par la critique de l'historicisme n'existerait donc pas telle que Popper la décrit.

sans réponse
voir l'argument
Popper a répondu, mais ce texte n'est pas encore dans notre corpus.
Le débat continue (notre résumé) L'argument de Popper des cinq étapes vaut quels que soient les historicistes visés : il ne dépend pas de la lecture de Hegel (il date de 1957, la critique de Hegel de 1945). Il reste à savoir si Marx et les autres historicistes (Comte, par exemple) prétendaient bien prédire. Un défenseur de Marx (G. A. Cohen, 1978) la défend comme une théorie qui explique le passé. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Débat historique partagé : Kaufmann conteste la lecture de Hegel, d'autres (Marx, Comte) sont plus proches de la cible. Le désaccord de fond porte sur la possibilité de prédire l'histoire, non sur Hegel. Point ouvert.
E
E. H. Carr 1961 · attaque la conclusion

L'historien ne se contente pas de raconter des accidents : il cherche des causes et généralise. Réduire l'histoire à la chance, au nez de Cléopâtre, c'est refuser l'effort d'explication. Carr vise nommément Popper et Isaiah Berlin, qu'il accuse de rejeter toute idée de nécessité en histoire, et soutient que les historiens dégagent de vraies causes générales.

un défenseur répond
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Popper dans ses textes.
I
Isaiah Berlin défenseur de l'argument · 1962
Résumé : dans sa recension de Qu'est-ce que l'histoire ? (New Statesman, 5 janvier 1962), Berlin écarte leurs désaccords sur le déterminisme et les jugements moraux, traités ailleurs. Il objecte à Carr que les motifs conscients des individus intéressent les historiens (si Churchill était mort avant 1939 ou Staline avant 1924, ces « accidents » compteraient) et que la méthode des sciences de la nature mène au mieux à une sociologie historique. Il critique aussi l'idée de buts du progrès définis seulement une fois atteints : tout ce qui arrive serait bon parce que cela arrive.
Le débat continue (notre résumé) Popper ne réduit pas l'histoire au hasard et ne conteste pas qu'on puisse expliquer le passé ni généraliser : il distingue l'explication d'événements passés de la prédiction du cours futur dans la mesure où celui-ci dépend du savoir à venir. Carr et lui divergent sur ce que valent des généralisations historiques : lois ou simples tendances (voir section 27). (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : les généralisations de l'historien sont-elles des lois ou des tendances ? Berlin, qui est lui aussi visé par Carr, défend l'intérêt historique des individus et des « accidents » et refuse de juger bon ce qui l'emporte. Point ouvert.
Objection anticipée par Condorcet 1795 · attaque la prémisse 2

Si l'homme peut prédire presque avec certitude les phénomènes dont il connaît les lois, et prévoir avec probabilité les événements de l'avenir d'après l'expérience du passé, pourquoi serait-il chimérique de tracer avec quelque vraisemblance les destinées futures de l'espèce humaine d'après son histoire ?

Popper répond
voir l'argument
Popper Précision de Popper dans la Préface
Popper précise que son argument ne réfute pas toute prévision sociale : il est compatible avec le test de théories sociales, par exemple économiques, qui prédisent que certains développements auront lieu dans certaines conditions. Il réfute seulement la prévision des développements historiques dans la mesure où ils peuvent être influencés par la croissance de notre savoir.
Le débat continue (notre résumé) Condorcet écrit avant Popper (l'objection est ici une position antérieure qui nie P2, non une réponse à lui). Il appuie la prévision sur la constance des lois du développement des facultés humaines ; Popper répond que le développement du savoir lui-même ne se prévoit pas. Condorcet anticipe pourtant l'obstacle : il admet que nous pouvons à peine nous faire une idée des lumières de l'avenir (X, 46). (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : le développement du savoir suit-il des lois qu'on peut connaître, ou est-il imprévisible par nature ? Question ouverte, au cœur du désaccord entre philosophies du progrès et critique de l'historicisme.