QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?À chacun selon son mérite : justice distributive et justice corrective
Qu'est-ce qu'une société juste ?La vertu et l'harmonie

À chacun selon son mérite : justice distributive et justice corrective

La justice distributive

Aristote 384 av. J.-C. · 322 av. J.-C.Observer, classer, raisonner : le bonheur par la vertu.
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Ce qu'il soutient

La justice distributive donne à chacun en proportion de son mérite (une proportion « géométrique ») ; la justice corrective rétablit l'égalité arithmétique entre les parties ; et l'injustice, c'est ce qui rompt la proportion : traiter également des inégaux, ou inégalement des égaux.

Pourquoi

Le juste est une égalité : les parts suivent le mérite de chacun, alors qu'entre particuliers seul le tort compte.

En bref

« À chacun selon son mérite : justice distributive et justice corrective » est un argument d'Aristote (Éthique à Nicomaque V, 3-4 ; Politique III, 9 (vers -335)) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : la vertu et l'harmonie). Sa thèse : La justice distributive donne à chacun en proportion de son mérite (une proportion « géométrique ») ; la justice corrective rétablit l'égalité arithmétique entre les parties ; et l'injustice, c'est ce qui rompt la proportion : traiter également des inégaux, ou inégalement des égaux. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Éthique à Nicomaque V, 3-4 ; Politique III, 9 (vers -335)
Valide avec une prémisse implicite

Aristote ne cherche pas une cité modèle, mais ce que les gens veulent dire quand ils parlent de « juste ». Il part d'un fait : on se plaint d'injustice quand des égaux reçoivent des parts inégales, ou des inégaux des parts égales. Il en tire deux sortes de justice. Dans la première, la justice distributive, on partage honneurs, charges et biens communs : chacun reçoit en proportion de son mérite, ce qui n'est pas la même chose que donner à tous autant. Dans la seconde, la justice corrective, on répare un tort ou un échange : on regarde seulement le dommage et on traite les deux parties comme égales. C'est rangé dans le camp « harmonie » parce que la justice y est un bon rapport entre les choses et les personnes : chacun à sa juste place, selon ce qu'il apporte, comme les termes d'une proportion bien équilibrée. La forme P1..P5 → C est notre reconstruction.

P1L'injuste est l'inégal ; le juste est donc une forme d'égalité, un juste milieu entre le trop et le trop peu.
P2Cette égalité met en rapport des personnes et des parts : il y a au moins quatre termes, et le rapport entre les parts doit être le même qu'entre les personnes. Si les personnes ne sont pas égales, elles ne doivent pas avoir des parts égales.
P3Quand on distribue honneurs ou biens communs, tout le monde convient que le partage doit se faire selon le mérite (axia), même si l'on ne s'entend pas sur ce qu'est le mérite.
P4 · prémisse impliciteIl existe, pour chaque partage, un critère de mérite qu'on peut établir : par exemple ce que chacun apporte à la fin de la communauté (pour Aristote, la vie bonne et les belles actions).
P5Dans les échanges et les torts entre particuliers, la loi ne regarde que le dommage et traite les deux parties comme égales, qu'elles soient bonnes ou mauvaises. L'égalité est alors arithmétique, et le juge la rétablit en retirant le gain injuste.
Donc la justice distributive donne à chacun en proportion de son mérite (une proportion « géométrique ») ; la justice corrective rétablit l'égalité arithmétique entre les parties ; et l'injustice, c'est ce qui rompt la proportion : traiter également des inégaux, ou inégalement des égaux.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où le partage est juste et les rapports sont égaux, mais où aucun critère de mérite n'existe : il n'y a alors aucune raison de partager en proportion du mérite plutôt qu'à parts égales.
Si l'on prend P1, P2, P3 et P5, il manque encore un maillon : pour dire que les personnes se comparent par leur mérite, il faut qu'un mérite précis puisse être reconnu dans chaque partage. C'est P4, qu'Aristote admet sans la poser telle quelle (dans l'Éthique il laisse le critère ouvert, dans la Politique il le cherche). Le vrai débat porte donc sur P3 et P4 : tout ne se mesure pas au mérite, et personne ne s'accorde sur sa mesure. Marx et Hayek le disent de façons opposées. La dernière phrase de la conclusion (traiter également des inégaux est injuste) est l'envers de P1 et P2.
Analogie. Dans une équipe de foot, le prix du meilleur joueur va à celui qui a le mieux joué, pas à tout le monde (distributif). Si un joueur casse la montre d'un autre, on lui demande de la rembourser, peu importe que ce soit la star ou le remplaçant (corrective).

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Démocrates et oligarques (tels que les rapporte Aristote) 330 av. J.-C. · attaque la prémisse 4

Chaque camp politique a son critère de mérite : pour les démocrates, être libre rend égal en tout ; pour les oligarques, être plus riche rend supérieur en tout. Aristote le dit lui-même : chacun prend une égalité (ou une inégalité) sur un seul point pour une égalité (ou une inégalité) sur tous les points, et juge mal, parce que les hommes sont de mauvais juges quand leurs propres intérêts sont en jeu (Politique III, 9).

Aristote répond
Aristote 330 av. J.-C. · Réponse d'Aristote : le critère vient de la fin de la communauté
La cité n'existe pas seulement pour vivre ensemble ou pour protéger les biens, mais pour la vie bonne et les belles actions. Ceux qui contribuent le plus à cette communauté ont donc une plus grande part dans la cité que ceux qui les égalent en liberté ou en naissance sans les égaler en vertu civique, ou que ceux qui les dépassent en richesse mais leur sont inférieurs en vertu (Politique III, 9).
Aristote (le chapitre suivant) 330 av. J.-C.
Même ce critère pose problème : si les bons gouvernent, tous les autres sont privés d'honneurs, et si c'est un seul homme, le meilleur, c'est encore plus oligarchique. Qui doit être souverain : la foule, les riches, les bons, un seul, un tyran ? Aristote constate que chacune de ces réponses a des conséquences fâcheuses (Politique III, 10).
Où en est le débat (notre résumé)Aristote tient que le mérite se mesure à la contribution à la fin de la cité, mais il admet que la question « qui juge ce mérite ? » reste sans réponse simple. Les démocrates, les oligarques et les partisans de la vertu ne s'accordent pas, et chacun juge en sa propre cause. Point ouvert, sans réponse largement acceptée. Notre résumé.
Karl Marx 1875 · attaque la prémisse 3

Récompenser selon le travail fourni, c'est mesurer tout le monde avec le même étalon. Mais les individus sont inégaux : l'un est plus fort ou plus doué, l'autre a plus d'enfants à nourrir. Ce droit égal est donc un droit inégal, qui traite les dons inégaux comme des privilèges naturels et ignore les besoins. Marx en conclut qu'une société plus avancée devra inscrire sur ses drapeaux : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » (Critique du programme de Gotha, I, 3).

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1875, après sa mort (-322).
Où en est le débat (notre résumé)Marx vise la répartition selon le travail, pas expressément la théorie d'Aristote. Les deux s'accordent sur un point : traiter également des inégaux est injuste. Ils divergent sur ce qui compte : la contribution (Aristote) ou le besoin (Marx). C'est un désaccord de fond sur le critère de la justice, sans réponse largement acceptée. Notre résumé.
Friedrich Hayek 1960 · attaque la prémisse 4

Pour Hayek, on ne peut pas récompenser le mérite dans une société libre. D'abord, personne ne peut savoir si la réussite d'un autre vient de son effort, de ses dons ou de sa chance : le mérite moral reste invisible aux autres. Ensuite, le marché paie la valeur du service rendu, pas le mérite : un travail pénible et très méritant peut valoir peu. Vouloir régler les revenus sur le mérite demanderait un pouvoir qui juge de la valeur de chaque vie (La constitution de la liberté, chap. 6).

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1960, après sa mort (-322).
D
David Miller défenseur de l'argument · 1999
Miller soutient que le mérite reste un critère légitime de la justice dans certains domaines, comme la rémunération du travail, à condition de le fonder sur des critères publics, comme l'effort ou la contribution, plutôt que sur la seule valeur marchande (Principles of Social Justice).
Où en est le débat (notre résumé)Hayek et Miller s'accordent que le mérite moral intime est inconnaissable. Le désaccord de fond porte sur ce qu'on peut en faire : pour Hayek, rien, car le marché suffit ; pour Miller, on peut juger la contribution à partir de critères publics. Point ouvert, sans réponse largement acceptée. Notre résumé.