QuestionsFaut-il toujours obéir à la loi ?L'autorité du cordonnier : on accepte une autorité qu'on choisit, pas celle qu'on nous impose
Faut-il toujours obéir à la loi ?Pas de maître

L'autorité du cordonnier : on accepte une autorité qu'on choisit, pas celle qu'on nous impose

L'autorité du cordonnier

Mikhaïl Bakounine 1814 · 1876Révolutionnaire russe, théoricien de l'anarchisme : il refuse toute autorité imposée, mais accepte celle que l'on choisit librement et que l'on peut contrôler.
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Ce qu'il soutient

Aucune autorité politique fixe, comme celle de l'État, n'est légitime : seule l'est l'autorité des compétences, librement acceptée, limitée et révocable.

Pourquoi

On s'en remet au cordonnier parce qu'on le choisit et qu'on peut le contrôler ; une autorité fixe et imposée n'a pas cette base.

La même idée à travers l'histoire
Pierre-Joseph Proudhon1851Proudhon propose de remplacer le gouvernement par un contrat libre. Bakounine reprend le refus du gouvernement, mais ajoute que l'autorité des compétences est acceptable si elle est librement reconnue.
Mikhaïl Bakounine1871Dieu et l'État : la version présentée ici. Le texte est un fragment d'un manuscrit plus long ; le titre est celui de ses éditeurs (Reclus et Cafiero, 1882), après la mort de Bakounine (1876).
En bref

« L'autorité du cordonnier : on accepte une autorité qu'on choisit, pas celle qu'on nous impose » est un argument de Mikhaïl Bakounine (Bakounine, Dieu et l'État (écrit en 1871, publié en 1882), 1871) sur la question « Faut-il toujours obéir à la loi ? » (réponse : pas de maître). Sa thèse : Aucune autorité politique fixe, comme celle de l'État, n'est légitime : seule l'est l'autorité des compétences, librement acceptée, limitée et révocable. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Bakounine, Dieu et l'État (écrit en 1871, publié en 1882)
Valide avec une prémisse implicite

Bakounine, qui refuse Dieu et l'État, se heurte à une objection évidente : alors vous refusez toute autorité ? Il répond par un exemple de la vie ordinaire. Pour des bottes, je m'en remets au cordonnier ; pour une maison, à l'architecte. Mais je ne me laisse imposer ni l'un ni l'autre : je les écoute librement, je compare, je garde mon droit de critique. Ce qui est légitime, c'est l'autorité qu'on choisit, qu'on peut contrôler et qui ne dure que le temps du besoin. Ce qui ne l'est pas, c'est l'autorité fixe, constante, universelle, comme celle d'un État. Le texte a été publié après la mort de l'auteur, sous un titre choisi par ses éditeurs. La forme P1 à P4 → C est notre reconstruction.

P1Une autorité est acceptable quand elle est librement reconnue, limitée à un domaine, et que celui qui s'y fie garde le droit de la critiquer et de la contrôler. Pour les bottes, on s'en remet au cordonnier, mais on ne se laisse pas imposer son autorité.
P2Dans la vie humaine, on reçoit et on donne : chacun dirige et est dirigé à son tour. Il n'y a donc pas d'autorité fixe et constante, mais un échange continu d'autorité et de subordination, mutuelles, passagères et surtout volontaires.
P3L'autorité d'un État est au contraire fixe et constante. Même élues au suffrage universel, les assemblées forment en quelques années un corps de politiciens privilégiés de fait, qui finissent par former une sorte d'aristocratie ou d'oligarchie politique.
P4 · prémisse impliciteLa même règle vaut pour l'autorité politique que pour celle du cordonnier : si elle n'est pas révocable et librement reconnue, elle n'est pas légitime.
Donc aucune autorité politique fixe, comme celle de l'État, n'est légitime : seule l'est l'autorité des compétences, librement acceptée, limitée et révocable.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où le critère du cordonnier ne vaut pas pour l'État : par exemple parce que l'État assure une coordination (la circulation, le droit) qu'aucun choix individuel ne peut remplacer. C'est ce que lui objectent Raz et Engels.
L'argument est valide. Une autorité légitime est révocable (P1). Mais une autorité fixe ne l'est pas (P2). L'autorité de l'État est fixe (P3). Avec P4, qui étend le critère du cordonnier à l'État, elle n'est donc pas légitime. La force de l'argument est de ne pas rejeter toute autorité, ce qui le distingue du slogan « ni Dieu ni maître ». Sa fragilité est P4 et P3 : un État démocratique est-il vraiment fixe, puisqu'on peut le changer ?
Analogie. Un guide de montagne. Tu lui fais confiance parce qu'il connaît la montagne, tu le suis tant que tu l'estimes compétent, et tu peux le quitter. S'il te disait : « Je suis ton guide à vie, tu n'as pas le droit de demander pourquoi », tu cesserais de le suivre.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

F
Friedrich Engels 1872 · attaque la prémisse 4

Engels s'en prend aux « antiautoritaires » : dans la grande industrie, la production dépend d'actions combinées, donc d'organisation, donc d'autorité. Dans une filature de coton, les ouvriers doivent s'entendre sur les heures de travail, puis les respecter tous, sans exception. Vouloir abolir l'autorité dans la grande industrie revient à vouloir abolir l'industrie elle-même. Il en conclut qu'une société sans autorité est impossible.

Bakounine répond
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Bakounine dans ses textes.
Bakounine 1871 · Ce que Bakounine écrivait en 1871, avant Engels
Bakounine n'écarte pas la division du travail ; il en fait la raison pour laquelle il s'incline devant l'autorité des spécialistes. Je reçois et je donne, dit-il : chacun est dirigeant et dirigé à son tour, il n'y a donc pas d'autorité fixe et constante, mais un échange continu d'autorité et de subordination, passagères et volontaires.
Le débat continue (notre résumé) Engels écrit un an après le manuscrit de Bakounine, qui n'était pas encore publié, et vise les « antiautoritaires » sans le nommer. Les deux positions sont moins éloignées qu'il n'y paraît : Bakounine accepte l'autorité de la compétence, et Engels admet que les questions peuvent être réglées par un délégué ou, si possible, par un vote à la majorité. Leur vrai désaccord est de savoir si une autorité politique permanente (l'État) en découle, ou si elle peut rester révocable (notre résumé).
Où en est le débat (notre résumé)Engels : l'organisation moderne exige l'autorité. Bakounine : une autorité de compétence, passagère et volontaire, suffit. Le désaccord de fond demeure : l'autorité nécessaire à l'organisation peut-elle rester révocable ou devient-elle inévitablement permanente ?
J
Joseph Raz 1985 · attaque la conclusion

Raz défend la « conception de service » de l'autorité : une autorité est légitime quand, en suivant ses directives, on se conforme mieux aux raisons qui s'appliquent à nous qu'en agissant de soi-même. Cette conception ressemble au cordonnier de Bakounine. Mais elle s'applique aussi à un État pour des questions de coordination (la circulation, les normes), où personne ne peut remplacer une règle commune. L'État peut donc être légitime dans ces cas, sans être fixe en tout (notre résumé).

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1985, après sa mort (1876).
R
Robert Paul Wolff défenseur de l'argument · 1970 · Ce que Wolff soutenait dès 1970, avant Raz
Wolff soutient que l'autonomie morale (agir selon sa propre raison) est incompatible avec l'obéissance à une autorité, puisque obéir, c'est suivre un ordre pour lui-même plutôt que pour ses raisons. Il en conclut que l'État, qui prétend à une autorité, ne peut être légitime pour un individu autonome, et que l'anarchisme philosophique est donc la seule position cohérente.
Le débat continue (notre résumé) Raz, qui discute la thèse de Wolff, répond que l'autonomie n'est pas menacée quand on suit une autorité parce qu'elle nous aide à mieux faire ce que nous avons des raisons de faire. Bakounine est entre les deux : il accepte l'autorité qui aide, mais refuse qu'elle soit imposée (notre résumé). Le désaccord porte donc sur la possibilité d'une autorité politique qui ne soit pas imposée.
Où en est le débat (notre résumé)Raz : l'État peut être une autorité légitime pour la coordination. Wolff : toute autorité est incompatible avec l'autonomie. Le désaccord de fond demeure : une règle commune imposée à tous peut-elle être acceptée librement par chacun ?
Platon 375 av. J.-C. · attaque la prémisse 3

Dans la République, Platon (par la voix de Socrate) affirme que les maux des cités ne cesseront que si les philosophes deviennent rois, ou si les rois deviennent de vrais philosophes. Gouverner demande un savoir, comme un art : il faut donc confier le pouvoir à ceux qui savent. C'est le raisonnement du cordonnier appliqué à l'État.

Bakounine répond
Bakounine 1871 · Bakounine sur le gouvernement des savants
Bakounine prévoit l'objection : un corps scientifique à qui l'on aurait confié le gouvernement de la société finirait bientôt par ne plus s'occuper de science du tout, mais d'une autre affaire, qui serait, comme pour tous les pouvoirs établis, de s'éterniser en rendant la société toujours plus stupide et donc plus dépendante de son gouvernement.
Le débat continue (notre résumé) Platon connaissait ce risque : le philosophe-roi est formé pour ne pas aimer le pouvoir. Bakounine pense que cette formation ne tient pas devant la logique du pouvoir établi (notre résumé). Le désaccord de fond porte sur ce que le savoir peut contre l'intérêt de ceux qui le détiennent.
Où en est le débat (notre résumé)Platon : le savoir doit gouverner. Bakounine : un corps de savants au pouvoir cesse de servir la science. Le désaccord de fond demeure : le savoir peut-il se protéger de la corruption du pouvoir ?