QuestionsFaut-il toujours obéir à la loi ?« Être gouverné, c'est… » : le gouvernement remplacé par le contrat libre
Faut-il toujours obéir à la loi ?Pas de maître

« Être gouverné, c'est… » : le gouvernement remplacé par le contrat libre

L'anarchie selon Proudhon

Pierre-Joseph Proudhon 1809 · 1865Ouvrier typographe devenu écrivain, il lance en 1840 la formule « la propriété, c'est le vol » et cherche une société d'égaux sans État.
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Ce qu'il soutient

Aucun gouvernement n'a d'autorité légitime sur nous, et la société peut s'en passer en s'organisant par contrat libre.

Pourquoi

Être gouverné, c'est être commandé et exploité par des gens sans titre : des hommes libres peuvent s'engager par contrat, sans maître.

La même idée à travers l'histoire
Pierre-Joseph Proudhon1851Idée générale de la Révolution : la version présentée ici. Proudhon l'écrit en prison, quelques mois avant le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte. Elle prolonge sa critique de la propriété (voir l'argument sur la propriété).
Mikhaïl Bakounine1871Bakounine reprend l'anarchisme de Proudhon, mais avec une autre idée de l'autorité : celle des compétences librement acceptées (voir l'argument du cordonnier).
En bref

« « Être gouverné, c'est… » : le gouvernement remplacé par le contrat libre » est un argument de Pierre-Joseph Proudhon (Proudhon, Idée générale de la Révolution au XIXe siècle, Épilogue (1851), 1851) sur la question « Faut-il toujours obéir à la loi ? » (réponse : pas de maître). Sa thèse : Aucun gouvernement n'a d'autorité légitime sur nous, et la société peut s'en passer en s'organisant par contrat libre. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4, P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Proudhon, Idée générale de la Révolution au XIXe siècle, Épilogue (1851)
Valide avec une prémisse implicite

En 1851, Proudhon, en prison pour ses articles, écrit une longue liste de ce qu'« être gouverné » veut dire : être surveillé, taxé, enregistré, réprimé, par des gens qui n'ont ni titre, ni science, ni vertu. Ce n'est pas seulement un cri de colère. Il propose un autre système : au lieu d'obéir à un gouvernement, chacun signe avec ses semblables un contrat libre et réciproque, qu'il peut refuser, et qui engage ceux qui le signent. L'ordre viendrait des engagements et de la responsabilité mutuelle, non d'un maître. Proudhon est le premier à se dire anarchiste, mais pas contre l'ordre : contre le gouvernement des hommes par les hommes. La forme P1 à P5 → C est notre reconstruction.

P1Être gouverné, c'est être gardé à vue, inspecté, dirigé, réglementé, censuré et commandé par des êtres qui n'ont ni le titre, ni la science, ni la vertu pour le faire.
P2C'est aussi, sous prétexte d'utilité publique et d'intérêt général, être mis à contribution, exploité, rançonné, et, à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé.
P3Une autre société est possible : des hommes qui reconnaissent que la justice vaut mieux que l'iniquité conviennent entre eux de se garder mutuellement la foi et le droit. Chacun est libre d'adhérer à ce pacte ou de le refuser. En cas d'infraction, les signataires sont responsables les uns envers les autres.
P4 · prémisse impliciteUne autorité qui commande sans titre, sans science et sans vertu, et qui exploite et réprime, n'est pas légitime.
P5 · prémisse impliciteSi un pacte libre et réciproque peut assurer l'ordre et la sécurité, alors on n'a pas besoin d'un gouvernement.
Donc aucun gouvernement n'a d'autorité légitime sur nous, et la société peut s'en passer en s'organisant par contrat libre.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4 et P5, l'ordinateur trouve un cas où le gouvernement commande sans titre et exploite, sans être pour autant illégitime, ou où un pacte libre assure l'ordre sans qu'on puisse s'en passer. Proudhon doit affirmer que ces deux ponts existent.
L'argument est valide. Un gouvernement commande sans titre (P1) et exploite (P2). D'après P4, il n'est donc pas légitime. Et comme un contrat libre peut assurer l'ordre (P3), alors, d'après P5, on peut se passer de gouvernement. La force de l'argument est de proposer une solution, non seulement de critiquer. Sa fragilité est P3 et P5 : un pacte libre peut-il tenir sans pouvoir qui le fasse respecter ?
Analogie. Un club de sport. Personne n'est forcé d'y adhérer. Ses règles sont écrites, les membres s'y engagent et sont responsables de leurs manquements. Il n'y a pas de roi du club, mais un contrat. Proudhon pense qu'une société entière peut fonctionner ainsi.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Thomas Hobbes 1651 · attaque la prémisse 3

Objection tirée de Hobbes, qui écrit avant Proudhon. Hobbes soutient que, sans pouvoir commun pour tenir les hommes en respect, il n'y a ni industrie, ni culture de la terre, ni arts, ni lettres, ni société, et que la vie de l'homme est solitaire, pauvre, pénible, brutale et courte. Un pacte libre sans épée, sans pouvoir qui le fasse respecter, retombe dans cet état.

un défenseur répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1651, après sa mort (1865).
E
Elinor Ostrom défenseur de l'argument · 1990
Ostrom étudie des communautés qui gèrent des ressources communes (pâturages, forêts, pêcheries, systèmes d'irrigation) pendant des siècles sans État ni propriété privée, par des règles qu'elles se donnent elles-mêmes, une surveillance mutuelle et des sanctions graduées. Ces cas montrent que l'auto-organisation durable existe, sans exclure d'autres cas d'échec.
Le débat continue (notre résumé) Ostrom étudie de petites communautés avec des ressources précises, pas des sociétés entières, et elle-même n'en conclut pas qu'on peut se passer d'État. Elle soutient que ni l'État ni le marché ne sont la seule solution. Hobbes pourrait répondre que ces règles se maintiennent dans l'ombre d'un pouvoir extérieur. L'argument n'est donc pas tranché pour les grandes sociétés (notre résumé).
Où en est le débat (notre résumé)Hobbes : sans pouvoir commun, c'est la guerre de tous. Ostrom : des communautés réelles se gouvernent sans État sur de longues durées. Le désaccord de fond demeure : ce qui marche pour de petits groupes marche-t-il pour une société entière ?
Max Weber 1919 · attaque la prémisse 5

Weber définit l'État comme la communauté humaine qui revendique avec succès, sur un territoire, le monopole de la violence physique légitime. Objection tirée de cette définition (Weber ne parle pas de Proudhon) : un pacte libre qui prévoit des sanctions doit dire qui exécute la sanction et qui juge qu'elle est méritée. Ce pouvoir de sanctionner pourrait être un État sous un autre nom (notre résumé).

Proudhon répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1919, après sa mort (1865).
Proudhon 1851 · Ce que Proudhon prévoit déjà dans l'Épilogue
Proudhon prévoit des sanctions dans son pacte : en cas d'infraction, les signataires sont responsables les uns envers les autres du dommage, du scandale et de l'insécurité causés, et cette responsabilité peut aller, selon la gravité du parjure ou la récidive, jusqu'à l'excommunication et à la mort.
Le débat continue (notre résumé) Weber peut y voir la confirmation de sa thèse : une sanction collective, jusqu'à la mort, est un monopole de la force exercé par la société contre les récalcitrants. Un défenseur de Proudhon répondrait que ce n'est pas un monopole délégué à un gouvernement mais une responsabilité partagée, contrôlée par chacun (notre résumé). La différence entre « État » et « pacte avec sanctions » reste donc à préciser.
Où en est le débat (notre résumé)Weber : toute société a un monopole de la force légitime. Proudhon : ce sont les signataires du pacte qui répondent les uns des autres. Le désaccord de fond demeure : qu'est-ce qui distingue un État d'une communauté qui sanctionne elle-même ses membres ?
Robert Nozick 1974 · attaque la prémisse 4

Nozick part de l'anarchie des droits naturels et soutient qu'une agence de protection dominante peut naître par un processus de « main invisible », sans violer les droits de personne (à condition de dédommager ceux qu'elle empêche de se faire justice eux-mêmes). Cette agence devient un État minimal, qui n'est donc pas illégitime. L'argument de Proudhon, qui part des abus de l'État réel, ne touche donc pas l'État minimal (notre résumé de la première partie du livre).

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1974, après sa mort (1865).
M
Michael Huemer défenseur de l'argument · 2013
Huemer soutient qu'aucun État n'a l'autorité politique, c'est-à-dire le droit de contraindre et le droit d'être obéi : ni le contrat, ni l'équité, ni l'utilité ne la justifient. Ce que l'État fait serait condamné si un particulier le faisait. Dans la seconde partie du livre, il répond à l'idée de Nozick qu'une agence finirait par dominer : des agences de protection en concurrence auraient intérêt à régler leurs conflits sans violence, plutôt qu'à se faire la guerre ou à former un monopole.
Le débat continue (notre résumé) Huemer défend lui aussi une société sans État, mais sous une autre forme que Proudhon : des agences privées en concurrence, et non un pacte de réciprocité. Ses critiques demandent ce qui empêcherait ces agences de se battre ou de s'unir. Nozick et Proudhon ne parlent pas non plus du même État : l'un du minimal, l'autre du réel, avec ses lois et ses impôts (notre résumé).
Où en est le débat (notre résumé)Nozick : un État minimal peut naître sans violer personne. Huemer : l'État n'a pas l'autorité qu'il prétend. Le désaccord de fond demeure : un pouvoir issu de transactions volontaires a-t-il droit à l'obéissance ?