Qu'est-ce qu'une société juste ?L'égalité

La propriété, c'est le vol

« La propriété, c'est le vol »

Pierre-Joseph Proudhon 1809 · 1865Ouvrier typographe devenu écrivain, il lance en 1840 la formule « la propriété, c'est le vol » et cherche une société d'égaux sans État.
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Ce qu'il soutient

La propriété (le droit d'aubaine) est un vol ; la possession par le travail ne l'est pas.

Pourquoi

Le propriétaire tire un revenu d'une chose sans travailler ni rien produire : il reçoit des produits en échange de rien.

La même idée à travers l'histoire
Jean-Jacques Rousseau1755Rousseau voit dans le premier qui a clos un terrain et dit « Ceci est à moi » le vrai fondateur de la société civile, avec son cortège de crimes et de misères. Il ne dit pas que la propriété est un vol : Proudhon en tire le raisonnement juridique et économique.
Jacques Pierre Brissot1780Brissot soutient dès 1780 que la propriété exclusive est un vol commis contre la nature. La formule n'est donc pas née en 1840 ; Proudhon la reprend et en fait une démonstration suivie.
Pierre-Joseph Proudhon1840Dans Qu'est-ce que la propriété ?, la formule est le point de départ (chapitre I) et le raisonnement est mené jusqu'au « droit d'aubaine » (chapitre IV).
En bref

« La propriété, c'est le vol » est un argument de Pierre-Joseph Proudhon (Qu'est-ce que la propriété ?, 1840, ch. I-IV, 1840) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : l'égalité). Sa thèse : La propriété (le droit d'aubaine) est un vol ; la possession par le travail ne l'est pas. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Qu'est-ce que la propriété ?, 1840, ch. I-IV
Valide avec une prémisse implicite

« Qu'est-ce que la propriété ? C'est le vol. » En 1840, Proudhon lance la formule pour choquer, mais il la défend par un raisonnement. Il ne dit pas que chaque propriétaire est un voleur dans sa vie de tous les jours, et il ne condamne pas la possession : celui qui cultive un champ ou habite une maison a le droit de s'en servir. Il vise ce qu'il appelle le droit d'aubaine : percevoir un revenu (fermage, loyer, intérêt) sur une chose qu'on ne travaille pas soi-même. Son argument : ce droit se contredit, car il réclame pour un seul ce que le même titre donne à tous, et qu'il refuse donc aux autres.

P1La propriété, au sens des juristes, est le droit d'aubaine : le pouvoir de tirer un revenu d'une chose (fermage, loyer, intérêt, profit) sans travailler.
P2Ce revenu n'est pas un échange : le propriétaire ne produit rien, ni par lui-même ni par son instrument, et reçoit pourtant des produits. Il les reçoit en échange de rien.
P3Le titre invoqué pour fonder la propriété (occuper une chose, la travailler) est un droit égal pour tous.
P4Donc, si ce titre fondait un droit d'aubaine, chacun l'aurait au même titre : le travailleur devrait au propriétaire la rente que le propriétaire lui doit, et la différence serait nulle. La propriété ne peut exister que si ce droit est refusé à d'autres : elle se contredit.
P5 · prémisse impliciteUn prélèvement sur le travail d'autrui, sans contrepartie, qui n'est possible qu'en refusant à tous les autres le droit qu'on s'attribue, est un vol.
P6La possession, elle, se justifie par le travail et peut appartenir à tous : le travailleur a droit au produit, non à l'instrument.
Donc la propriété (le droit d'aubaine) est un vol ; la possession par le travail ne l'est pas.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où le revenu du propriétaire est sans contrepartie et où le droit se contredit, mais où ce n'est pas un vol : par exemple si la loi, même injuste, accorde ce privilège à quelques-uns. Rien dans les autres prémisses ne dit que prendre sans contrepartie soit un vol.
Avec P1 à P6, la conclusion suit. Sans P5, elle ne suit plus : on peut accepter que le revenu soit sans contrepartie et que le droit se contredise, sans en conclure que c'est un vol (ce serait seulement un privilège injuste, ou une inégalité que la loi tolère). P5 est donc la prémisse qui porte le jugement moral, et c'est elle qu'un défenseur de la propriété peut contester. P6 sert seulement à la seconde moitié de la conclusion : Proudhon ne demande pas qu'on abolisse tout usage des choses, mais qu'on remplace la propriété par la possession.
Analogie. Dans une classe, un élève se fait payer deux euros chaque semaine par chaque camarade pour « garder » le seul banc ensoleillé, sans rien faire pour les autres. Proudhon dirait : si le banc est à tous au même titre, chacun aurait le droit d'encaisser la même redevance, et tout s'annule. Ce droit n'existe donc que parce qu'on le refuse aux autres, et c'est pour cela qu'il ressemble à un vol. Son adversaire répondrait : l'élève a peut-être installé le banc lui-même.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Objection anticipée par Proudhon (J.-B. Say) attaque la prémisse 6

Sans propriété, on ne peut pas s'en passer : un laboureur se battrait contre un autre pour cultiver un champ qui n'aurait pas de propriétaire, et le champ resterait en friche. Le propriétaire met de l'ordre.

Proudhon répond
Proudhon
Proudhon répond que les laboureurs ne se battent pas aujourd'hui contre les propriétaires, parce qu'ils les croient possesseurs légitimes. Il dit avoir prouvé au chapitre II que la possession sans la propriété suffit au maintien de l'ordre social, et qu'il n'est pas plus difficile d'accorder des possesseurs sans maîtres que des fermiers avec propriétaires.
Où en est le débat (notre résumé)Le désaccord de fond est empirique et reste ouvert : une société où l'on garderait l'usage des terres et des outils sans pouvoir en tirer de rente peut-elle tenir ordre et production ? Proudhon l'affirme dans ce livre ; ses adversaires doutent qu'elle motive à cultiver ou à investir. Notre résumé ne tranche pas.
John Locke 1690 · attaque la prémisse 3

Le titre n'est pas égal pour tous : il appartient à celui qui travaille. Chacun est propriétaire de sa personne, donc de son travail. En joignant son travail à ce qu'il tire de l'état de nature, il y joint quelque chose qui est à lui, et personne d'autre n'a droit sur ce qu'il a ainsi acquis, du moins s'il en reste assez et d'aussi bon pour les autres. Ce n'est pas un vol.

Proudhon répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1690, après sa mort (1865).
Proudhon 1840 · Réponse de Proudhon à la théorie du travail (il ne cite pas Locke dans ce passage)
Proudhon accorde que le travailleur fasse siens les fruits de son travail, mais il ne comprend pas que la propriété des produits emporte celle de la matière. Le pêcheur habile ne devient pas propriétaire des parages où il pêche, ni le chasseur du gibier d'un canton. Le cultivateur qui a amélioré le sol a un droit de préférence comme possesseur, jamais un titre de propriété sur le sol.
Où en est le débat (notre résumé)Les deux auteurs admettent que le travailleur a droit à ce qu'il produit. Ils divergent sur le passage du produit à la terre elle-même : le travail donne-t-il droit à la chose (Locke) ou seulement à ce qu'on en tire (Proudhon) ? Le débat sur ce passage, et sur la condition « assez et d'aussi bon pour les autres », est resté ouvert.
Karl Marx 1847 · attaque la prémisse 1

Proudhon se trompe de méthode. Vouloir définir la propriété comme un rapport indépendant, une catégorie à part, une idée abstraite et éternelle, ce ne peut être qu'une illusion de métaphysique ou de jurisprudence. Définir la propriété bourgeoise, c'est exposer tous les rapports sociaux de la production bourgeoise. Marx vise ici surtout le Système des contradictions économiques (1846), mais sa critique de méthode touche aussi le livre de 1840.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Proudhon dans ses textes.
Où en est le débat (notre résumé)Marx et Proudhon s'opposent sur ce qu'est la propriété : un droit qu'on peut juger depuis la justice et l'égalité (Proudhon), ou un ensemble de rapports de production qu'on ne change qu'en changeant la production elle-même (Marx). Chacun trouve la démarche de l'autre trop abstraite ou trop peu radicale ; le désaccord de fond demeure.
Proudhon lui-même, vingt-cinq ans plus tard 1866 · attaque la conclusion

Notre résumé : dans la Théorie de la propriété, publiée après sa mort, Proudhon n'abandonne pas sa critique du droit d'aubaine, mais il y voit aussi une force qui peut faire contrepoids à l'État et protéger l'individu contre lui. Il ne demande plus de la supprimer : il veut la corriger et la mettre au service de la liberté.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1866, après sa mort (1865).
Où en est le débat (notre résumé)On peut y lire un changement de position, ou l'idée constante que la propriété doit être limitée par l'égalité et par la liberté de chacun. Notre résumé ne tranche pas.