QuestionsSommes-nous libres ?L'acte libre vient de tout le moi, et le temps vécu n'est pas de l'espace
Sommes-nous libres ?Le libre arbitre

L'acte libre vient de tout le moi, et le temps vécu n'est pas de l'espace

La liberté et la durée (Bergson)

Henri Bergson 1859 · 1941L'acte libre jaillit de toute notre personnalité : la durée vécue ne se découpe pas comme l'espace.
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Ce qu'il soutient

La liberté est un fait : il existe des actes libres, et le déterminisme, qui ne vaut que pour le temps écoulé, ne les atteint pas.

Pourquoi

Le déterminisme remplace le temps vécu par son image dans l'espace ; or certains actes jaillissent de toute notre personnalité.

La même idée à travers l'histoire
Henri Bergson1889Dans le dernier chapitre de sa thèse, Bergson soutient que le déterminisme repose sur une confusion entre le temps vécu (la durée) et le temps représenté comme une ligne dans l'espace.
En bref

« L'acte libre vient de tout le moi, et le temps vécu n'est pas de l'espace » est un argument de Henri Bergson (Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889, ch. III, 1889) sur la question « Sommes-nous libres ? » (réponse : le libre arbitre). Sa thèse : La liberté est un fait : il existe des actes libres, et le déterminisme, qui ne vaut que pour le temps écoulé, ne les atteint pas. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), la conclusion suit bien de ses 4 prémisses. AskPhilosophy présente 5 objections, dont 4 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889, ch. III
Valide

Si l'on connaissait tout de vous jusqu'à ce matin, pourrait-on prévoir ce que vous allez décider ? Les déterministes répondent oui : vos motifs, votre caractère et votre passé fixent le résultat, comme les positions de deux billes fixent leur choc. Bergson répond que ce raisonnement fait une faute cachée. Il traite votre vie intérieure comme une série de choses posées l'une à côté de l'autre, comme des points sur une règle. Or une décision profonde n'est pas une chose posée sur une règle : elle vient de toute la personne, qui change à mesure qu'elle délibère. Pour Bergson, la liberté n'est donc pas un pouvoir mystérieux, c'est un fait de la vie vécue que le langage de l'espace ne sait pas décrire.

P1Toutes les formes du déterminisme (physique ou psychologique) supposent qu'on peut remplacer la durée vécue par son image dans l'espace : une série de moments posés l'un à côté de l'autre, qu'on pourrait refaire à l'identique.
P2Cette équivalence est exacte pour le temps déjà écoulé, que l'on peut se représenter comme une ligne. Elle est fausse pour le temps qui s'écoule, celui que nous vivons en train d'agir.
P3Un acte vraiment libre se produit dans le temps qui s'écoule, et non dans le temps écoulé.
P4Nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière et l'expriment, et d'elle seule.
P5 · prémisse impliciteIl arrive que certains de nos actes (même rares) émanent ainsi de tout le moi, au lieu de n'être que la suite d'un état superficiel, d'une habitude ou d'une suggestion.
Donc la liberté est un fait : il existe des actes libres, et le déterminisme, qui ne vaut que pour le temps écoulé, ne les atteint pas.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, on pourrait accepter tout le reste et dire quand même : aucun de nos actes n'émane vraiment du moi tout entier, ils viennent tous d'un état superficiel, donc aucun n'est libre. Bergson lui-même admet que les actes libres sont rares et que la liberté a des degrés.
L'argument est valide. P3 et P2 montrent qu'un acte libre échappe à l'équivalence entre durée et espace. P1 dit que le déterminisme a besoin de cette équivalence : il ne s'applique donc pas à cet acte. P4 et P5 disent qu'il existe de tels actes et qu'ils sont libres. Les points faibles sont P2 (est-il vrai que le temps vécu ne se laisse pas décrire par une loi ?), P1 (le déterminisme a-t-il vraiment besoin de cette équivalence ?) et P5 (existe-t-il de tels actes ?).
Analogie. Une mélodie qu'on écoute n'est pas la même chose que sa partition posée sur la table. La partition permet de tout calculer à l'avance, mais l'émotion de la mélodie, elle, n'existe que dans le temps vécu de l'écoute. Pour Bergson, une décision libre ressemble à la mélodie, et le déterminisme à la partition.

Objections

5

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Le déterminisme physique (tel que Bergson le présente) 1889 · attaque la prémisse 1

Si le principe de la conservation de l'énergie vaut pour tous les corps vivants, la position de chaque point matériel du cerveau est strictement déterminée par sa position à l'instant précédent. Les sensations, les sentiments et les idées ne seraient alors que le résultat de ce mouvement, et la nécessité s'imposerait sans aucune hypothèse sur l'âme ni sur le temps vécu.

Bergson répond
Henri Bergson
Même si la position, la direction et la vitesse de chaque atome du cerveau étaient déterminées à chaque instant, il ne s'ensuivrait en aucune manière que notre vie psychologique soit soumise à la même fatalité. Il faudrait d'abord prouver qu'à un état du cerveau correspond un état psychologique rigoureusement déterminé, et cette démonstration reste à faire.
Henri Bergson
Ce n'est pas la nécessité de fonder la science, mais une erreur d'ordre psychologique, qui a fait de ce principe de mécanique une loi universelle : on a confondu la durée vécue par la conscience avec la durée qui glisse sur des atomes inertes. Le prétendu déterminisme physique se réduit donc, au fond, à un déterminisme psychologique.
Le débat continue (notre résumé) Bergson ne nie pas tout. Il reconnaît que, si l'on applique strictement la conservation de l'énergie, la part de liberté qui reste est assez restreinte : nos mouvements, vus de l'extérieur, ne se distingueraient pas d'un automatisme. Aujourd'hui encore, la question de savoir dans quelle mesure un état du cerveau fixe une décision reste discutée, et les déterministes jugent la thèse de Bergson sur la durée difficile à tester.
Le déterminisme psychologique (associationnisme, J. S. Mill, tels que Bergson les rapporte) 1889 · attaque la prémisse 4

Notre esprit est un ensemble d'états distincts : désirs, craintes, tentations. Chaque état est nécessité par les états précédents, et le plus fort l'emporte. Ainsi, dit Mill, nous aurions pu nous abstenir de tuer si notre aversion pour le crime avait été plus forte que la tentation. Il n'y a pas de « moi tout entier » qui agirait en plus de ces forces : le moi n'est que leur somme.

Bergson répond
Henri Bergson
Bergson admet qu'il y a toujours une relation entre l'état de conscience actuel et le nouvel état auquel on passe. Mais il demande : cette relation, qui explique le passage, en est-elle la cause ? Selon lui, elle explique après coup, elle ne force pas.
Henri Bergson
Les états de conscience ne sont pas des choses séparées : à mesure que le moi redevient lui-même, au-dessous de la surface, ses états cessent de se juxtaposer, ils se pénètrent, se fondent ensemble et se teignent chacun de la couleur de tous les autres.
Le débat continue (notre résumé) Le débat porte sur ce que veut dire « causer ». Pour un déterministe, expliquer un état par les précédents suffit à montrer qu'il était nécessaire. Pour Bergson, cette explication est une reconstruction faite après coup, avec des mots qui découpent des états que le moi vit en bloc. Les deux camps ne s'accordent pas sur ce qui compterait comme un test.
Spinoza 1677 · attaque la conclusion

Les hommes se trompent en se croyant libres. Cette opinion consiste en cela seul qu'ils ont conscience de leurs actions et ignorent les causes qui les déterminent. Leur idée de la liberté, c'est donc seulement leur ignorance des causes de leurs actions.

Bergson répond
Henri Bergson (sur la causalité chez Spinoza) 1889 · Réponse à distance : Bergson sur Spinoza (1889)
Que l'on approfondisse la physique cartésienne, la métaphysique spinoziste ou les théories scientifiques de son temps, on trouve partout la même préoccupation : établir un rapport de nécessité logique entre la cause et l'effet. Cette préoccupation conduit à transformer en rapports d'inhérence les rapports de succession, à annuler l'action de la durée et à remplacer la causalité apparente par une identité fondamentale.
Le débat continue (notre résumé) Bergson ne répond pas directement à l'idée que le sentiment de liberté vient de l'ignorance des causes. Il critique la vision de la causalité qui permet à Spinoza de dire que tout est nécessaire, puis il s'appuie sur l'expérience immédiate : « parmi les faits que l'on constate, il n'en est pas de plus clair ». Un spinoziste répondra que l'évidence vécue est justement ce qui trompe, comme l'impression que le Soleil est tout proche. Le désaccord porte sur ce qui prouve le plus : l'expérience vécue ou la déduction.
Le déterministe qui regarde en arrière (tel que Bergson le présente) 1889 · attaque la prémisse 2

Quand l'acte est accompli, on peut se placer par la pensée à une période antérieure et affirmer que l'acte à venir était déjà nécessaire à ce moment précis. Ou bien, l'action une fois faite, on affirme qu'elle ne pouvait pas se produire autrement. La liberté serait donc une illusion de celui qui n'a pas encore vu les causes.

Bergson répond
Henri Bergson
Bergson examine les définitions possibles de l'acte libre (celui qui « eût pu ne pas être »). Chacune, dit-il, suppose une équivalence absolue entre la durée concrète et son symbole spatial. Dès qu'on admet cette équivalence, on aboutit au plus inflexible déterminisme : le défaut vient de la question posée, pas de la liberté.
Le débat continue (notre résumé) Pour Bergson, la question « aurait-il pu agir autrement ? » est mal posée, parce qu'elle revient à rejouer le temps comme un film. Les philosophes contemporains qui défendent l'argument de la conséquence (van Inwagen) ou la condition de pouvoir faire autrement la trouvent au contraire bien posée. Le débat sur ce que « pouvoir faire autrement » veut dire se poursuit aujourd'hui (voir l'argument de la conséquence).
Jean-Paul Sartre (sur Bergson) 1943 · attaque la prémisse 4

Sartre critique ici la thèse de Bergson : l'idée d'un « moi profond » dont les actes viendraient comme les enfants d'un père, avec une ressemblance familiale rassurante. En projetant la liberté dans un objet psychique, Bergson aide à masquer l'angoisse, mais aux dépens de la conscience : ce qu'il décrit n'est pas notre liberté telle qu'elle s'apparaît, c'est la liberté d'un autre.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1943, après sa mort (1941).
Le débat continue (notre résumé) Bergson est mort en 1941, avant L'Être et le néant (1943), et ne pouvait pas répondre. Un bergsonien dirait que le moi profond n'est pas une chose posée derrière nos actes mais le mouvement même de la durée. Il reste ici deux idées de la liberté : exprimer sa personnalité entière (Bergson), ou choisir sans appui, même contre son caractère (Sartre).