QuestionsLa beauté est-elle dans l'œil de celui qui regarde ?Le goût n'est pas un don : c'est une marque de classe
La beauté est-elle dans l'œil de celui qui regarde ?Tout est relatif

Le goût n'est pas un don : c'est une marque de classe

La distinction

Pierre Bourdieu 1930 · 2002Sociologue : le goût n'est pas un don naturel, il vient de l'éducation et de la classe sociale, et il sert à se distinguer des autres.
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Ce qu'il soutient

Le goût n'est pas un don naturel ni un jugement universel : il est le produit de l'éducation et de la classe, et il sert à se distinguer. L'esthétique « pure » de Kant universalise les dispositions d'une condition sociale particulière.

Pourquoi

Le goût varie selon l'éducation et la position sociale, et sert à se situer : le juger « beau » classe celui qui juge.

La même idée à travers l'histoire
Pierre Bourdieu1966Avec Alain Darbel, Bourdieu publie L'Amour de l'art, une enquête sur les visiteurs de musées : la fréquentation de l'art dépend d'abord du niveau d'études.
Pierre Bourdieu1979Dans La Distinction, il étend l'enquête à tous les goûts (musique, cuisine, vêtements, décoration) et soutient que le goût classe ceux qui classent.
Voltaire1764Voltaire montrait que le beau change d'un pays à l'autre. Bourdieu montre qu'il change aussi à l'intérieur d'un même pays, d'un milieu social à l'autre.
En bref

« Le goût n'est pas un don : c'est une marque de classe » est un argument de Pierre Bourdieu (La Distinction, 1979, 1966) sur la question « La beauté est-elle dans l'œil de celui qui regarde ? » (réponse : tout est relatif). Sa thèse : Le goût n'est pas un don naturel ni un jugement universel : il est le produit de l'éducation et de la classe, et il sert à se distinguer. L'esthétique « pure » de Kant universalise les dispositions d'une condition sociale particulière. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

La Distinction, 1979
Valide avec une prémisse implicite

Pourquoi tel visiteur de musée s'ennuie-t-il devant un tableau abstrait, alors qu'un autre s'y plaît ? On dit souvent : « question de goût ». Pierre Bourdieu répond : le goût s'apprend. Il vient de la famille et de l'école, et il suit la classe sociale. Aimer certaines musiques ou certains tableaux, c'est aussi se faire reconnaître comme appartenant à un milieu, et se distinguer des autres. Dans La Distinction (1979), il va plus loin : même le jugement le plus « pur » de Kant, celui qui ne dépend d'aucun intérêt, serait l'habitude d'une classe qui n'a pas à lutter pour vivre.

P1Le regard qui juge « beau » n'est pas naturel : l'« œil » est un produit de l'histoire, reproduit par l'éducation.
P2L'attitude esthétique « pure » (regarder la forme plutôt que la fonction) est enracinée dans un ethos de distance choisie à l'égard des nécessités de la vie. Elle suppose donc une condition sociale où l'on est à l'abri du besoin.
P3Le goût classe, et il classe celui qui classe : en distinguant le beau du laid, le distingué du vulgaire, les gens se situent eux-mêmes dans l'espace social.
P4 · prémisse impliciteUn jugement qui varie avec l'éducation et la position sociale de celui qui juge, et qui lui sert à se situer, exprime cette position plutôt qu'une qualité qui serait dans les choses.
Donc le goût n'est pas un don naturel ni un jugement universel : il est le produit de l'éducation et de la classe, et il sert à se distinguer. L'esthétique « pure » de Kant universalise les dispositions d'une condition sociale particulière.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où le goût s'apprend, suppose une vie facile et sert à classer, et où pourtant il serait un don naturel universel : par exemple si l'éducation ne faisait que développer une capacité que tous les humains ont déjà, comme on apprend à lire un texte sans que la langue soit inventée par l'école. C'est le point de Hume : l'éducation peut affiner le goût sans le fabriquer.
Avec P4, l'argument est valide : l'œil est éduqué (P1), la disposition pure suppose une distance au besoin (P2) et le goût sert à classer (P3) ; donc, d'après P4, le goût n'est pas un don naturel et universel.
Analogie. Les vins : celui qui sait goûter un grand cru a appris à le faire, souvent dans une famille qui en buvait. En dire du bien montre qu'on est de ce milieu. Bourdieu dit que le goût pour l'art fonctionne de la même façon.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Emmanuel Kant 1790 · attaque la conclusion

Celui qui dit « c'est beau » ne juge pas seulement pour lui, mais pour tous. Il parle de la beauté comme d'une propriété de la chose et il exige l'accord des autres. La question de Kant est donc celle du droit : à quelle condition un jugement de goût peut-il valoir pour tous ? Dire d'où vient mon goût ne répond pas à cette question.

Bourdieu répond
voir l'argument
Pierre Bourdieu 1979 · Réponse de Bourdieu (Postface de La Distinction)
Dans la Postface de La Distinction, Bourdieu écrit que l'analyse du jugement de goût chez Kant repose en réalité sur des principes esthétiques qui sont l'universalisation des dispositions liées à une condition sociale et économique particulière.
Le débat continue (notre résumé) Bourdieu répond à l'analyse de Kant en général, pas à cette objection en particulier. Les kantiens répliquent qu'expliquer l'origine sociale d'une croyance ne prouve pas qu'elle soit fausse : un mathématicien peut avoir appris les maths dans un milieu privilégié sans que ses théorèmes en soient moins vrais. Bourdieu pense, lui, que cette réponse suppose justement qu'il existe un point de vue sans origine sociale.
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert. Désaccord de fond : l'origine sociale d'un goût (Bourdieu) peut-elle ou non entrer dans la question de savoir s'il est justifié (Kant) ?
David Hume 1757 · attaque la prémisse 4

Les goûts varient, mais tous ne se valent pas : il existe une norme du goût, qui est le jugement commun de bons juges. Ces juges ont un sentiment délicat, l'ont exercé par la pratique, l'ont affiné en comparant, et sont libres de préjugés. Que les goûts changent selon le milieu ne montre donc pas que tous soient arbitraires : certains peuvent être mieux formés que d'autres.

sans réponse
voir l'argument
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Bourdieu dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Bourdieu ne répond pas directement à Hume. On peut lire ses analyses comme un doute sur la liste de Hume : la pratique, la comparaison et la liberté de préjugés demandent du temps et des études, qui ne sont pas également répartis. Les partisans de Hume répondent que l'inégale répartition d'une compétence ne la rend pas fausse : tout le monde ne distingue pas bien deux vins ou deux musiques, et cela ne rend pas ce savoir illusoire.
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert. On ne s'accorde pas sur la question de savoir si les « bons juges » de Hume forment une élite de compétence ou une classe qui impose ses goûts.
J
Jacques Rancière 2000 · attaque la conclusion

Réduire le goût à la place sociale, c'est enfermer chacun dans sa condition. Pour Rancière, l'expérience esthétique peut au contraire suspendre les partages établis entre ceux qui jugent et ceux qui travaillent : les gens du peuple aussi regardent, jugent et sentent la beauté, et leur donner un goût « de classe » est une manière de leur retirer ce droit.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Bourdieu dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Bourdieu, mort en 2002, n'a pas répondu à cette critique dans notre corpus. Les bourdieusiens répondent qu'ils décrivent des inégalités réelles pour les combattre, et non pour les justifier.
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert. Le désaccord de fond porte sur ce que fait la sociologie : dévoiler une domination (Bourdieu) ou la confirmer en parlant au nom des dominés (Rancière) ?