Le goût n'est pas un don : c'est une marque de classe
La distinction
Le goût n'est pas un don naturel ni un jugement universel : il est le produit de l'éducation et de la classe, et il sert à se distinguer. L'esthétique « pure » de Kant universalise les dispositions d'une condition sociale particulière.
Le goût varie selon l'éducation et la position sociale, et sert à se situer : le juger « beau » classe celui qui juge.
« Le goût n'est pas un don : c'est une marque de classe » est un argument de Pierre Bourdieu (La Distinction, 1979, 1966) sur la question « La beauté est-elle dans l'œil de celui qui regarde ? » (réponse : tout est relatif). Sa thèse : Le goût n'est pas un don naturel ni un jugement universel : il est le produit de l'éducation et de la classe, et il sert à se distinguer. L'esthétique « pure » de Kant universalise les dispositions d'une condition sociale particulière. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.
Pourquoi tel visiteur de musée s'ennuie-t-il devant un tableau abstrait, alors qu'un autre s'y plaît ? On dit souvent : « question de goût ». Pierre Bourdieu répond : le goût s'apprend. Il vient de la famille et de l'école, et il suit la classe sociale. Aimer certaines musiques ou certains tableaux, c'est aussi se faire reconnaître comme appartenant à un milieu, et se distinguer des autres. Dans La Distinction (1979), il va plus loin : même le jugement le plus « pur » de Kant, celui qui ne dépend d'aucun intérêt, serait l'habitude d'une classe qui n'a pas à lutter pour vivre.
clique sur une prémisse pour la rejeter
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où le goût s'apprend, suppose une vie facile et sert à classer, et où pourtant il serait un don naturel universel : par exemple si l'éducation ne faisait que développer une capacité que tous les humains ont déjà, comme on apprend à lire un texte sans que la langue soit inventée par l'école. C'est le point de Hume : l'éducation peut affiner le goût sans le fabriquer.
Objections
3Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.
Emmanuel Kant 1790 · attaque la conclusionCelui qui dit « c'est beau » ne juge pas seulement pour lui, mais pour tous. Il parle de la beauté comme d'une propriété de la chose et il exige l'accord des autres. La question de Kant est donc celle du droit : à quelle condition un jugement de goût peut-il valoir pour tous ? Dire d'où vient mon goût ne répond pas à cette question.
Bourdieu répond
Celui qui dit « c'est beau » ne juge pas seulement pour lui, mais pour tous. Il parle de la beauté comme d'une propriété de la chose et il exige l'accord des autres. La question de Kant est donc celle du droit : à quelle condition un jugement de goût peut-il valoir pour tous ? Dire d'où vient mon goût ne répond pas à cette question.
David Hume 1757 · attaque la prémisse 4Les goûts varient, mais tous ne se valent pas : il existe une norme du goût, qui est le jugement commun de bons juges. Ces juges ont un sentiment délicat, l'ont exercé par la pratique, l'ont affiné en comparant, et sont libres de préjugés. Que les goûts changent selon le milieu ne montre donc pas que tous soient arbitraires : certains peuvent être mieux formés que d'autres.
sans réponse
Les goûts varient, mais tous ne se valent pas : il existe une norme du goût, qui est le jugement commun de bons juges. Ces juges ont un sentiment délicat, l'ont exercé par la pratique, l'ont affiné en comparant, et sont libres de préjugés. Que les goûts changent selon le milieu ne montre donc pas que tous soient arbitraires : certains peuvent être mieux formés que d'autres.
JJacques Rancière 2000 · attaque la conclusionRéduire le goût à la place sociale, c'est enfermer chacun dans sa condition. Pour Rancière, l'expérience esthétique peut au contraire suspendre les partages établis entre ceux qui jugent et ceux qui travaillent : les gens du peuple aussi regardent, jugent et sentent la beauté, et leur donner un goût « de classe » est une manière de leur retirer ce droit.
sans réponse
Réduire le goût à la place sociale, c'est enfermer chacun dans sa condition. Pour Rancière, l'expérience esthétique peut au contraire suspendre les partages établis entre ceux qui jugent et ceux qui travaillent : les gens du peuple aussi regardent, jugent et sentent la beauté, et leur donner un goût « de classe » est une manière de leur retirer ce droit.